{"id":4607,"date":"2024-04-04T18:25:44","date_gmt":"2024-04-04T16:25:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/?page_id=4607"},"modified":"2024-04-18T16:21:30","modified_gmt":"2024-04-18T14:21:30","slug":"kant-ou-la-violence-injustifiable","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/cours-2020-2023-ferrie\/violence-en-tous-genres\/kant-ou-la-violence-injustifiable\/","title":{"rendered":"Kant ou la violence injustifiable !"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Kant<\/span><br \/><span style=\"color: #0000ff;\">La violence injustifiable <span style=\"color: #000000;\">(I) : <\/span><\/span><br \/><span style=\"color: #0000ff;\">une critique de la violence <em>sauvage<\/em><\/span><\/h2>\n<p>Selon Kant, la violence est litt\u00e9ralement injustifiable. La violence est un fait qu\u2019il n\u2019est pas permis au droit (<em>ius<\/em>) de <em>justifier<\/em>, sauf \u00e0 se contredire dans un galimatias que Rousseau a point\u00e9 dans le <em>Contrat social<\/em>. La force ne fait pas droit et donc, la violence abusant de la force, le fait de la violence peut encore moins \u00eatre justifi\u00e9 en droit.<\/p>\n<p>Reste que la violence est un fait qui produit bien des effets, historiquement parlant, et non des moindres. La violence permet de l\u2019emporter \u00e0 la guerre et, selon Kant, c\u2019est par la violence (<em>durch Gewalt<\/em>) que le droit de l\u2019\u00c9tat a <em>de facto<\/em> \u00e9t\u00e9 institu\u00e9. Pour autant, il n\u2019est pas permis, d\u2019un point de vue moral, de concevoir la violence comme un juste moyen d\u2019instaurer le droit et la paix, voire d\u2019apporter la civilisation aux Sauvages. Le fait de la violence permet bien, avec l\u2019aide de la ruse, de s\u2019imposer \u00e0 la guerre par la force. Mais, pour Kant, cette r\u00e9alit\u00e9 factuelle de l\u2019\u00e9tat de nature entre individus, peuplades ou \u00c9tats hostiles les uns aux autres, et potentiellement en guerre, est en contradiction avec les principes rationnels du droit naturel que seul l\u2019\u00e9tat civil peut faire valoir effectivement en faisant respecter le droit positif\u00a0: le droit priv\u00e9 des personnes y est d\u00e9sormais garanti contre la violence criminelle par la puissance publique de l\u2019\u00c9tat qui contraint les sujets \u00e0 ob\u00e9ir aux lois. Car le droit s\u2019oppose en principe \u00e0 la violence, comme la violence au droit\u00a0: le droit \u00e9tabli interdit dans l\u2019\u00e9tat civil la violence, criminelle, de fa\u00e7on \u00e0 garantir \u00e0 chacun le droit naturel \u00e0 la libert\u00e9 de jouir de ses biens. C\u2019est par la contrainte (<em>Zwang<\/em>), et non par la violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>), que le Pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) impose le respect des lois publiques de l\u2019\u00e9tat civil avec toute la puissance (<em>Macht<\/em>) dont dispose l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>En d\u00e9marquant s\u00e9mantiquement <em>pouvoir<\/em> et <em>violence<\/em>, Kant conjure la confusion qui pourrait na\u00eetre du double sens de <em>Gewalt\u00a0<\/em>: du moins en droit, le pouvoir d\u2019\u00c9tat n\u2019est pas violent, mais seulement contraignant\u00a0; c\u2019est sa puissance qui permet de prot\u00e9ger les citoyens contre la violence des criminels, des rebelles et des \u00c9tats ennemis. Kant ne peut donc que r\u00e9cuser la conception <em>instrumentale<\/em> de la violence comme moyen l\u00e9gitime et m\u00eame l\u00e9gal de s\u2019imposer en politique. Car, comme le crime crapuleux, la guerre et la r\u00e9bellion en reviennent \u00e0 la violence <em>sauvage<\/em> de l\u2019\u00e9tat de nature\u00a0: \u00e0 suivre la critique kantienne, la violence <em>instrumentale<\/em> comme moyen rationnel d\u2019atteindre une fin dans l\u2019\u00e9tat civil dissimulerait en v\u00e9rit\u00e9 la violence <em>sauvage<\/em> de la guerre sanglante qui se d\u00e9cha\u00eene de mani\u00e8re irrationnelle dans l\u2019\u00e9tat de nature. Kant proposerait ainsi une <em>Critique<\/em> <em>de la violence<\/em> sous la triple modalit\u00e9 de son expression explosive\u00a0: la premi\u00e8re est la violence sauvage comme modalit\u00e9 naturelle de la violence\u00a0(1)\u00a0; la seconde est la violence \u201fcivilis\u00e9e\u201d de la colonisation et de la guerre comme forme culturelle de r\u00e9gression \u00e0 la violence sauvage\u00a0(2)\u00a0; la troisi\u00e8me, c\u2019est la violence r\u00e9volutionnaire de la r\u00e9bellion comme esp\u00e8ce de contre-sens dans les circonstances de l\u2019\u00e9tat civil\u00a0(3). Mais comment s\u2019opposer alors \u00e0 la violence d\u2019un pouvoir tyrannique ou d\u2019une puissance ennemie sans user de violence\u00a0? Pourquoi qualifier de <em>sauvage<\/em> la violence humaine que les hommes commettent tout naturellement\u00a0?<\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">I.<br \/>Un fait anthropologique : <br \/><span style=\"color: #0000ff;\">la violence sauvage <em>ou<\/em> naturelle<\/span><\/h3>\n<p>La violence est un comportement naturel de l\u2019\u00eatre humain dans les conditions d\u2019un \u00e9tat de nature o\u00f9 la vie en soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9gul\u00e9e par des lois publiques contraignantes. Car l\u2019\u00e9tat de nature est un \u00e9tat <em>social<\/em> qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil dans lequel le droit public garantit le droit priv\u00e9 des individus<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Or cette violence incivile au sein de soci\u00e9t\u00e9s sans droit public est une donn\u00e9e anthropologique, dont la source est le penchant au mal que Kant con\u00e7oit comme une maladie cong\u00e9nitale au genre humain. La violence est donc un fait \u00e0 la fois naturel et universel que le droit public est charg\u00e9 de contenir dans l\u2019\u00e9tat civil, alors qu\u2019en fait, dans l\u2019\u00e9tat de nature, la mani\u00e8re forte de la violence s\u2019av\u00e8re \u00eatre la panac\u00e9e pour s\u2019imposer (<em>pro vi et violentia<\/em>).<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">1.<br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Le penchant au mal \u00e0 l\u2019origine de la violence<\/span> <br \/>(via la violence des passions)<\/h5>\n<p>La nature humaine \u00e9tant partag\u00e9e entre la disposition au bien et le penchant au mal, l\u2019\u00eatre humain peut tout naturellement se comporter mal en pr\u00e9f\u00e9rant la violence au droit. Dans l\u2019\u00e9tat civil, la violence est jugul\u00e9e par le droit impos\u00e9 par la puissance publique\u00a0: crimes et r\u00e9bellions sont l\u2019exception qui confirme la r\u00e8gle. Dans l\u2019\u00e9tat de nature, en revanche, la violence r\u00e8gne en ma\u00eetre, au moins sous la modalit\u00e9 potentielle d\u2019une menace\u00a0: la guerre est la r\u00e8gle au triple niveau des relations entre individus, peuplades et \u00c9tats. Dans le <em>L\u00e9viathan <\/em>(1651), Hobbes mentionne d\u00e9j\u00e0 ces trois cas de figure\u00a0: l\u2019individu qui s\u2019enferme dans sa maison pour se prot\u00e9ger de l\u2019agression criminelle\u00a0; les tribus belliqueuses qui ne cessent de s\u2019entre-tuer effectivement\u00a0; le souverain qui pointe ses canons contre l\u2019ennemi aux fronti\u00e8res<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. \u00c0 l\u2019instar de Hobbes, Kant pense que l\u2019\u00e9tat de nature est <em>de facto<\/em> un \u00e9tat de guerre potentiel de tous contre tous dont l\u2019agent peut \u00eatre l\u2019individu agressif, la peuplade avide de vengeance ou l\u2019\u00c9tat conqu\u00e9rant\u00a0: dans l\u2019entre-deux entre les guerres publiques entre \u00c9tats et les guerres priv\u00e9es entre ennemis personnels qui prennent la forme de rixes ou d\u2019agressions criminelles, il y aurait ainsi ces incessantes guerres sauvages que les peuples naturels se livrent avec passion. Mais quelle est donc l\u2019origine de cette violence universelle qui se d\u00e9cha\u00eene sous ces diff\u00e9rentes formes\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019anthropologie kantienne a retrac\u00e9 la gen\u00e8se de <em>la<\/em> violence en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 partir de la viciation des bonnes dispositions naturelles par le penchant au mal (<em>Hang zum B\u00f6sen<\/em>), lequel transmue et pervertit les d\u00e9sirs en besoins obsessionnels qui rel\u00e8vent d\u2019une addiction pathologique. Selon Kant, c\u2019est le cas de toute addiction (<em>Sucht<\/em>), depuis les passions ardentes de la goinfrerie, de la luxure et de la <em>sauvagerie<\/em> sans loi (<em>wilde Gesetzlosigkeit<\/em>), jusqu\u2019aux passions frigides du besoin obsessionnel de vengeance (<em>Rachsucht<\/em>), de pouvoir (<em>Herrschsucht<\/em>), d\u2019avoir (<em>Habsucht<\/em>) ou d\u2019honneur (<em>Ehrsucht<\/em>), en passant par la folie amoureuse<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Tous les maux (<em>\u00dcbel<\/em>) engendr\u00e9s par la violence des passions auraient pour source ce penchant au mal (<em>B\u00f6se<\/em>) qui rend les hommes m\u00e9chants et les pousse de ce fait \u00e0 commettre des violences mauvaises dans tous les sens du terme. Sous cet angle \u00e9thico-moraliste, la violence serait le Mal incarn\u00e9.<\/p>\n<p>Hypostase \u00e0 l\u2019origine des maux, le mal s\u2019av\u00e8re \u00eatre un double de la violence qui redouble son double naturel, l\u2019agressivit\u00e9 bestiale se d\u00e9doublant en m\u00e9chancet\u00e9 humaine \u00e0 l\u2019origine de la cruaut\u00e9. Du point de vue de ses victimes, la violence para\u00eet \u00eatre le Mal sous tous rapports\u00a0: en amont de l\u2019acte violent lui-m\u00eame, en soi mauvais, la malignit\u00e9 proprement humaine qui le motive redouble l\u2019agressivit\u00e9 naturelle (du m\u00e2le en rut)\u00a0; en aval de la violence effective, toute une s\u00e9rie de maux engendrent souffrances et mauvais sang (<em>b\u00f6ses Blut<\/em>) \u00e0 la source d\u2019un d\u00e9sir de justice, certes autoris\u00e9 par la raison selon Kant (<em>erlaubte Rechtsbegierde<\/em>), mais indissociable du d\u00e9sir de vengeance (<em>Rachbegierde<\/em>), cette passion m\u00e9chante (<em>b\u00f6sartig<\/em>)<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> qui s\u2019impose irr\u00e9sistiblement \u00e0 la nature humaine sous la forme d\u2019une haine cons\u00e9cutive \u00e0 l\u2019injustice subie. Or la haine ne peut que relancer les hostilit\u00e9s et pousser \u00e0 commettre de nouvelles violences pour se venger, vu qu\u2019elle n\u2019est pas haine de l\u2019injustice et, par-l\u00e0 m\u00eame, d\u00e9sir de justice \u00e0 la fois raisonnable et rationnel, mais bien plut\u00f4t haine visc\u00e9rale de l\u2019ennemi. C\u2019est qu\u2019il faut faire payer (<em>Wiedervergeltung<\/em>) \u00e0 l\u2019ennemi non seulement l\u2019injustice commise, mais encore et surtout l\u2019injure faite \u00e0 l\u2019amour de soi-m\u00eame, en accomplissant la vengeance du sang (<em>Blutrache<\/em>), m\u00eame contre des enfants innocents de l\u2019agent responsable de l\u2019injure. Par suite, l\u2019obsession de vouloir prendre sa revanche \u00e0 tout prix, laquelle rend souvent fou furieux le sujet imbu de lui-m\u00eame (<em>selbsts\u00fcchtig<\/em>) qui souffre d\u2019un \u00e9go\u00efsme obsessionnel, pervertit la volont\u00e9 raisonnable que justice soit faite et, donc, le d\u00e9sir social que <em>le droit<\/em> attribue \u00e0 chacun ce qui lui revient de droit\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0son <em>excitation<\/em> [*de ce d\u00e9sir de justice] par l\u2019amour exclusif de soi-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire seulement \u00e0 son avantage, et non au profit d\u2019une l\u00e9gislation pour tout le monde, inclination sensible de la haine, non pas de l\u2019injustice, mais de l\u2019<em>injuste<\/em> envers nous\u00a0: cette inclination (\u00e0 pers\u00e9cuter et d\u00e9truire), au fondement de laquelle se trouve une id\u00e9e [*de justice] qui est cependant appliqu\u00e9e \u00e9go\u00efstement [<em>selbsts\u00fcchtig<\/em>], transforme le d\u00e9sir de justice contre l\u2019offenseur en passion de revanche vindicative [<em>Wiedervergeltung<\/em>] qui est souvent virulente jusqu\u2019\u00e0 la folie [<em>Wahnsinn<\/em>] de s\u2019exposer soi-m\u00eame \u00e0 p\u00e9rir, pourvu que l\u2019ennemi n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la mort, et de rendre m\u00eame h\u00e9r\u00e9ditaire cette haine entre peuplades (dans la vengeance du sang)\u00a0; car le sang de l\u2019offens\u00e9 qui ne s\u2019est pas encore veng\u00e9, comme il est dit, <em>crie<\/em> jusqu\u2019\u00e0 ce que le sang innocemment vers\u00e9 soit lav\u00e9 par le sang, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit de celui d\u2019un de ses descendants innocents.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir, \u00e0 la toute fin de l\u2019introduction \u00e0 la <em>M\u00e9taphysique des M\u0153urs<\/em>, la justification du plan de la <em>Doctrine du droit<\/em> (1796).<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Thomas Hobbes, <em>Leviathan <\/em>(London, 1651), r\u00e9\u00e9dit\u00e9 par Macpherson chez Penguin Books, chap.\u00a013, p.\u00a0186-187, trad. fr. du <em>L\u00e9viathan<\/em> par Fr. Tricaud, Sirey, 1971, p.\u00a0124-125.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Kant, <em>Anthropologie dans un dessein pragmatique <\/em>(1798),\u00a0\u00a7\u00a080-87 sur les passions &amp; <em>La religion dans les limites de la simple raison <\/em>(1793), livret\u00a01, section\u00a0II sur le penchant au mal.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Dans la <em>Religion dans les limites de la simple raison<\/em> (1793), Kant interpr\u00e8te la m\u00e9chancet\u00e9 comme une forme de vice ou de d\u00e9pravation (<em>vitiositas, pravitas<\/em>) c\u2019est-\u00e0-dire de corruption (<em>corruptio<\/em>) ou de perversit\u00e9 (<em>perversitas<\/em>) du <em>c\u0153ur<\/em> humain\u00a0: voir la section\u00a0II du premier livret de cet ouvrage [<em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 29-30\u00a0; trad. fr. de J. Gibelin, Vrin, 1983, p.\u00a073-74]. Car la malignit\u00e9 ou la mauvaiset\u00e9 (<em>B\u00f6sartigkeit<\/em>) ne se limite pas \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9 (<em>Bosheit<\/em>) diabolique de l\u2019entendement, qui int\u00e8gre dans sa maxime le mal en tant que mal comme motivation\u00a0: la malignit\u00e9 consiste dans la corruption du <em>c\u0153ur<\/em>, mauvais ou m\u00e9chant [<em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 37\u00a0; trad. fr p.\u00a080].<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Kant, <em>Anthropologie\u2026<\/em> (1798), \u00a7\u00a083, <em>Ak<\/em>. VII, 271\u00a0; trad. fr. de M. Foucault, Vrin, 2002, p.\u00a0201.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">2. <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Paradigmes de la violence sauvage<\/span><\/h5>\n<h6><span style=\"color: #99cc00;\">Paradigme premier de la violence des Sauvages<\/span><\/h6>\n<p>Si le philosophe de K\u00f6nigsberg fustige en g\u00e9n\u00e9ral le d\u00e9sir obsessionnel de vengeance [au \u00a7\u00a083], la sch\u00e9matisation qu\u2019il en propose s\u2019appuie en particulier sur le paradigme exemplaire de l\u2019<em>ethos<\/em> de la vengeance du sang en vigueur dans les peuplades (<em>V\u00f6lkerschaften<\/em>) sans \u00c9tat dont il vient d\u2019\u00eatre question [au \u00a7\u00a082] sous la figure des Sauvages sans foi ni loi.<\/p>\n<p>Car Kant croit pouvoir constater que le penchant \u00e0 la libert\u00e9 s\u2019impose \u00e0 l\u2019homme <em>naturel<\/em> comme la plus virulente des passions qu\u2019il puisse ressentir\u00a0: d\u00e9testant la soumission (\u00e0 laquelle la loi publique l\u2019habituerait), le Sauvage se trouve en \u00e9tat de guerre permanent dans l\u2019objectif de tenir les autres \u00e0 distance. Ce <em>sentiment<\/em> de libert\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit des autres tribus apparent\u00e9es que peuvent \u00e9prouver de simples peuples de chasseurs, comme les Olenni-Toungousi (Tartares de Sib\u00e9rie orientale), les ennoblit effectivement. La passion de la libert\u00e9 fait que des peuples de pasteurs nomades, comme les Arabes, m\u00e9prisent les peuples s\u00e9dentaires. Ces deux exemples illustrent le fait que la repr\u00e9sentation purement <em>sensible<\/em> de la libert\u00e9 ext\u00e9rieure s\u2019av\u00e8re, comme le <em>concept<\/em> de libert\u00e9 garantie par le droit public, tout \u00e0 fait capable d\u2019\u00e9veiller l\u2019affect d\u2019enthousiasme en <em>\u00e9levant<\/em> le penchant \u00e0 rester libre au point de le transmuer en virulente passion\u00a0: il y a l\u00e0 une analogie avec le concept de droit, lequel provoque en effet l\u2019enthousiasme moral de r\u00e9volutionnaires fran\u00e7ais affectivement \u00e9pris de l\u2019id\u00e9al de libert\u00e9 dans leur d\u00e9fense du droit du peuple<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Le portrait des peuples sauvages esquiss\u00e9 par Kant se veut donc ici d\u2019autant moins critique que la guerre provoque \u00e9galement un enthousiasme qui ennoblit. Mais c\u2019est sans compter avec le penchant au mal qui <em>pervertit<\/em> la guerre en barbarie et pousse les sauvages \u00e0 se venger cruellement sur leurs ennemis. La passion naturelle pour la libert\u00e9 sauvage engendrerait alors un app\u00e9tit de vengeance \u00e0 l\u2019origine de cruelles violences. La quintessence de la violence sauvage serait la vengeance\u2026<\/p>\n<p>Les Sauvages sans foi ni loi fournissent bien \u00e0 Kant le paradigme de la violence sauvage et de la sauvagerie comme refus de se soumettre \u00e0 toute loi\u00a0: dans l\u2019\u00e9tat civil, l\u2019incivilit\u00e9 du <em>sauvageon<\/em> consacrerait \u00e0 cet \u00e9gard la r\u00e9gression \u00e0 la violence du Sauvage. S\u2019il y a bien quelque ethnocentrisme de la part de Kant \u00e0 concevoir les Sauvages comme des peuples naturels qui vivraient sans foi ni loi, il n\u2019en demeure pas moins que le philosophe du droit naturel <em>g\u00e9n\u00e9ralise<\/em> la violence sauvage en concevant l\u2019insoumission aux lois comme une donn\u00e9e anthropologique, et donc universelle, et non comme un trait particulier des Sauvages\u00a0: le r\u00e8gne de la sauvagerie sans loi (<em>gesetzlos<\/em>) r\u00e9sulterait <em>en g\u00e9n\u00e9ral<\/em> de la viciation de la disposition animale \u00e0 vivre en groupe. Tout comme l\u2019instinct de conservation est vici\u00e9 par la goinfrerie et l\u2019instinct sexuel par la luxure, l\u2019instinct social (<em>Trieb zur Gesellschaft<\/em>) l\u2019est par la sauvagerie comme insoumission \u00e0 des lois (<em>wilde Gesetzlosigkeit<\/em>)\u00a0: l\u2019absence de lois publiques qui caract\u00e9rise les soci\u00e9t\u00e9s sauvages est un vice bestial de la nature \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut qui se greffe sur la disposition naturelle des animaux humains \u00e0 vivre en groupe.<\/p>\n<p>\u00c0 suivre Kant, la violence serait donc un fait naturel dans cet \u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9 humaine, sauvage, o\u00f9 les relations ne sont pas encore r\u00e9gul\u00e9es de mani\u00e8re contraignante par un droit civil. Ce serait vrai tout autant des relations entre peuples sauvages que des individus d\u2019une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature et des rapports entre \u00c9tats dans les conditions internationales de l\u2019absence de droit commun. Pour r\u00e9futer l\u2019hypoth\u00e8se philosophique d\u2019une bont\u00e9 humaine \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature, Kant renvoie bien \u00e0 la <em>cruaut\u00e9<\/em> spontan\u00e9e des sc\u00e8nes de meurtre incessantes dans les grands d\u00e9serts du Nord-ouest am\u00e9ricain ou en Nouvelle-Z\u00e9lande, alors m\u00eame que ces violences ne pr\u00e9sentent aucun avantage\u00a0: si la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la guerre est bien \u00e0 leurs yeux la plus haute vertu des Sauvages, le fait est que l\u2019incessante guerre entre tribus am\u00e9rindiennes \u2013 par exemple entre les Indiens de l\u2019Athabasca et les Dobrid du Canada, n\u2019a pas d\u2019autre objectif que de s\u2019entretuer<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Mais, apr\u00e8s avoir fait \u00e9tat des vices de la culture, Kant rappelle que les peuplades civilis\u00e9es sont elles-m\u00eames, dans leurs relations ext\u00e9rieures entre elles, dans un \u00e9tat de nature, brut ou brutal, dont ces grandes soci\u00e9t\u00e9s appel\u00e9es \u00c9tats n\u2019entendent pas sortir\u00a0: la guerre r\u00e9gnant en ma\u00eetre, les vainqueurs tirent m\u00eame gloire de leurs exploits qui sont pourtant des m\u00e9faits d\u00e9shonorants tout \u00e0 fait comparables aux cruaut\u00e9s sauvages, comme d\u00e9vaster et massacrer sans faire de quartier. La barbarie de la guerre moderne rejoindrait bien la sauvagerie des cruaut\u00e9s primitives.<\/p>\n<h6><span style=\"color: #99cc00;\">Paradigme second de la faida barbare<\/span><\/h6>\n<p>D\u00e8s 1784, Kant pr\u00e9sente le passage de l\u2019\u00e9tat de guerre \u00e0 l\u2019\u00e9tat de paix que comme une cons\u00e9quence naturelle, et voulue par la nature, de la triste exp\u00e9rience des effets d\u00e9vastateurs de la guerre qui am\u00e8ne, en effet, les \u00c9tats en guerre \u00e0 vouloir \u00ab\u00a0sortir de l\u2019\u00e9tat sans loi des Sauvages et entrer dans une alliance des peuples\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. En 1798, Kant pr\u00e9cise qu\u2019un congr\u00e8s permanent et inamovible des \u00c9tats permettrait de r\u00e9soudre les conflits \u00ab\u00a0de mani\u00e8re civile, pour ainsi dire par un proc\u00e8s, et non de mani\u00e8re barbare (\u00e0 la mani\u00e8re des Sauvages), \u00e0 savoir par une guerre\u00a0\u00bb\u00a0: le mod\u00e8le historique en serait le trait\u00e9 de paix de la Haag du 20 f\u00e9vrier 1720, qui mit fin \u00e0 la guerre entre l\u2019Espagne et la quadruple alliance, que Kant pr\u00e9sente alors comme l\u2019esquisse d\u2019une conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne qui discuterait des diff\u00e9rends \u00e0 propos des hostilit\u00e9s (<em>Befehdungen<\/em>) engag\u00e9es afin de r\u00e9gler les conflits publics, au lieu de laisser le fait accompli de la violence de la guerre d\u00e9cider du droit<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Kant combine d\u00e9sormais le paradigme de la violence sauvage avec la terminologie m\u00e9di\u00e9vale de la guerre <em>priv\u00e9e<\/em> entre clans ennemis pour cocevoir la guerre <em>publique<\/em> entre \u00c9tats\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Les \u00e9l\u00e9ments du droit international sont\u00a0: 1)\u00a0que les \u00c9tats, consid\u00e9r\u00e9s dans leurs relations ext\u00e9rieures entre eux, sont par nature dans un \u00e9tat non juridique (comme des Sauvages sans loi)\u00a0; 2)\u00a0que cet \u00e9tat est un <em>\u00e9tat<\/em> de guerre (du droit du plus fort), m\u00eame si ce n\u2019est pas une guerre effective et un combat [<em>Befehdung<\/em>] (hostilit\u00e9s) effectivement incessant\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/pre>\n<p>Kant pr\u00e9cise entre parenth\u00e8ses que le terme <em>Befehdung <\/em>signifie <em>Hostilit\u00e4t<\/em> qu\u2019il faut rendre, en fran\u00e7ais, par le pluriel actif dans l\u2019expression \u201f<em>lancer les hostilit\u00e9s<\/em>\u201d (par des actes de guerre), et non par le singulier <em>hostilit\u00e9<\/em>, qui d\u00e9signe l\u2019animosit\u00e9 ressentie envers l\u2019ennemi (<em>hostis<\/em>). Cette terminologie m\u00e9di\u00e9vale de la guerre <em>priv\u00e9e<\/em> entre clans familiaux plonge ses racines dans la <em>faida<\/em> germanique, qui se dit<em> Fehderecht<\/em> en allemand\u00a0: c\u2019est le droit \u00e0 se battre (<em>sich befehden<\/em>) en guerroyant pour se venger des actes hostiles (<em>Befehdungen<\/em>) de ses ennemis. Kant n\u2019emploie pas le terme <em>Fehderecht\u00a0<\/em>: fustigeant par principe la vengeance de sang (<em>Blutrache<\/em>) comme une pure folie, le philosophe du droit naturel ne peut en effet reconna\u00eetre le <em>droit<\/em> \u00e0 exercer cette violence sauvage. Ce faisant, Kant m\u00e9conna\u00eet le fait que l\u2019institution du droit \u00e0 se venger a pour effet et pour fonction de <em>contenir<\/em> la violence, tout comme la guerre primitive d\u2019ailleurs, qui dirige les hostilit\u00e9s exclusivement contre les ennemis du groupe pour mieux les expulser hors du groupe. C\u2019est que son approche n\u2019est pas historique, mais rel\u00e8ve d\u2019une anthropologie philosophique qui rejette en g\u00e9n\u00e9ral le cycle infernal de la violence sauvage se d\u00e9cha\u00eenant dans la vengeance.<\/p>\n<p>La sch\u00e9matisation de la violence sauvage est ainsi grev\u00e9e par un pr\u00e9jug\u00e9 ethnocentrique \u00e0 propos de la violence des Sauvages qu\u2019aggrave encore la projection anachronique sur la guerre primitive entre tribus belliqueuses du cas de figure historique de la guerre priv\u00e9e entre hommes libres qui guerroient pour se venger, depuis les Germains de l\u2019\u00e9poque romaine jusqu\u2019au Moyen-\u00e2ge. C\u2019est sur ce paradigme d\u00e9doubl\u00e9 de la violence sauvage investie par la <em>faida <\/em>que repose la construction du sch\u00e9ma anthropologique d\u2019un affrontement potentiellement violent entre individus, peuples et \u00c9tats dans l\u2019\u00e9tat de nature. Kant en d\u00e9duit la n\u00e9cessit\u00e9 rationnelle de sortir de cet \u00e9tat de nature pour entrer dans un \u00e9tat civil qui prot\u00e8ge efficacement tout le monde contre l\u2019activit\u00e9 violente (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>)\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0ce n\u2019est pas l\u2019exp\u00e9rience qui nous enseigne la maxime de la violence en acte des hommes, et de leur m\u00e9chancet\u00e9 \u00e0 se livrer \u00e0 des hostilit\u00e9s mutuelles (<em>sich einander befehden<\/em>) tant qu\u2019une l\u00e9gislation ext\u00e9rieure ne s\u2019impose pas avec puissance, ce n\u2019est donc pas un fait qui rend n\u00e9cessaire la contrainte des lois publiques, mais [\u2026] c\u2019est <em>a priori<\/em> dans l\u2019id\u00e9e rationnelle d\u2019un tel \u00e9tat (non juridique) que les individus, les peuples et les \u00c9tats ne peuvent jamais \u00eatre mutuellement assur\u00e9s contre la violence en acte avant que ne soit institu\u00e9 un \u00e9tat l\u00e9gal publiquement\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/pre>\n<h5 style=\"text-align: center;\">3.<br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Le droit contre la violence sauvage<\/span><\/h5>\n<p>La violence est un comportement naturel des hommes tant qu\u2019aucun droit public ne poss\u00e8de de puissance suffisante (<em>durch hinreichende Macht<\/em>) pour imposer effectivement son interdiction. Cette violence en acte (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) est un fait inh\u00e9rent \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature dont nous faisons l\u2019exp\u00e9rience au triple niveau du rapport <em>ext\u00e9rieur<\/em> entre les individus, les peuples et les \u00c9tats, lesquels se combattent pour contraindre la libert\u00e9 ext\u00e9rieure des autres \u00e0 se soumettre \u00e0 la volont\u00e9 du plus fort de s\u2019approprier ce qui appartient aux autres dans le monde\u00a0: sous la forme d\u2019une rixe ou d\u2019une guerre, l\u2019agression est une activit\u00e9 violente qui vise \u00e0 s\u2019emparer de force (<em>pro vi et violentia<\/em>) des territoires et\/ou des biens poss\u00e9d\u00e9s par l\u2019ennemi. S\u2019emparer <em>de facto<\/em> de quelque chose, en acte (<em>potestas<\/em>) et non seulement en puissance (<em>potentia<\/em>), ce n\u2019est pas simplement l\u2019avoir <em>potentiellement<\/em> \u00e0 ma disposition (<em>Macht<\/em>), c\u2019est avoir <em>effectivement<\/em> le pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) d\u2019en faire usage comme je le veux<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Tant que l\u2019occupation effective d\u2019un lieu ou la prise de possession d\u2019une chose n\u2019est pas garantie par un droit public, la libert\u00e9 ext\u00e9rieure d\u2019acqu\u00e9rir le pouvoir d\u2019en faire ce que je veux (<em>in meine Gewalt bringen<\/em>) est l\u2019acte <em>unilat\u00e9ral<\/em> d\u2019un libre arbitre<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> qu\u2019un autre libre arbitre peut violemment contester.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que le concept de droit, appliqu\u00e9 aux rapports ext\u00e9rieurs entre les libert\u00e9s en conflit potentiel, s\u2019oppose \u00e0 la violence\u00a0: le terme <em>Gewalt<\/em> est pris ici au sens de <em>violentia<\/em>, comme Kant le pr\u00e9cise entre parenth\u00e8ses<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Car la violence est violation du droit naturel de tout un chacun \u00e0 \u00eatre quelque part sur Terre \u00e0 profiter de son bien en toute libert\u00e9. Tant qu\u2019un droit public n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 pour donner force de loi au droit priv\u00e9 de l\u2019un \u00e0 faire sien tel ou tel bien, rien ne le garantit donc contre les exactions de l\u2019autre. C\u2019est pourquoi nul n\u2019est tenu de s\u2019abstenir de porter atteinte (<em>Eingriff<\/em>) au bien d\u2019autrui tant que l\u2019autre ne s\u2019est pas engag\u00e9 \u00e0 s\u2019en abstenir lui-m\u00eame. Suivant la le\u00e7on de Hobbes, Kant reconna\u00eet m\u00eame qu\u2019il est plus prudent de prendre les devants plut\u00f4t que d\u2019attendre de faire l\u2019exp\u00e9rience de son hostilit\u00e9 (<em>Feindseligkeit<\/em>)\u00a0: chacun est par suite autoris\u00e9 \u00e0 user de contrainte contre quelqu\u2019un qui menace d\u2019\u00eatre hostile en raison m\u00eame de sa nature (<em>seiner Natur nach<\/em>). Car il est bien dans la nature de l\u2019\u00eatre humain de chercher \u00e0 s\u2019imposer, par la force ou la ruse, contre les autres au d\u00e9triment de leur droit pourtant bien fond\u00e9\u00a0: le penchant des hommes \u00e0 vouloir se rendre ma\u00eetre des autres par tous les moyens \u2013\u00a0\u00ab\u00a0<em>that is, by force, or wiles, to master the persons of all men<\/em>\u00a0\u00bb [chap.\u00a013 du <em>Leviathan<\/em>]\u00a0\u2013 les pousse en effet, d\u00e8s lors qu\u2019ils se sentent sup\u00e9rieurs aux autres<em> en fait<\/em>, au regard de la force ou la ruse (<em>Macht oder List<\/em>), \u00e0 ne pas prendre en compte le droit des autres, alors m\u00eame qu\u2019il est sup\u00e9rieur <em>en droit<\/em> (du point de vue du droit naturel au sens de Kant et non de Hobbes). Compte tenu de cet \u00e9tat naturel de guerre potentielle, il y a obligation morale \u00e0 mettre fin \u00e0 la violence des hommes qui prennent un malin plaisir \u00e0 guerroyer les uns contre les autres\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0s\u2019ils ont l\u2019intention d\u2019\u00eatre et de rester dans cet \u00e9tat d\u2019absence de libert\u00e9 ext\u00e9rieure, ils ne se font <em>mutuellement<\/em> aucun tort \u00e0 se battre [<em>sich befehden<\/em>] les uns contre les autres [\u2026] mais ils se font au plus haut point du tort \u00e0 vouloir \u00eatre et rester dans un \u00e9tat qui n\u2019est pas juridique, c\u2019est-\u00e0-dire dans lequel personne n\u2019est assur\u00e9 de ce qui est sien contre la violence.<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Kant pr\u00e9cise en note que les hommes qui violent leurs engagements contractuels \u00ab\u00a0enl\u00e8vent toute validit\u00e9 au concept de droit lui-m\u00eame et livrent tout \u00e0 la violence sauvage\u00a0\u00bb. La violence sauvage (<em>wilde Gewalt<\/em>) qui risque de se d\u00e9cha\u00eener, dans l\u2019\u00e9tat naturel de la guerre potentielle de tous contre tous, est bien la forme naturelle de la violence que Kant comprend \u00e0 partir du paradigme de la guerre priv\u00e9e entre clans familiaux qui exercent la vengeance de sang tout comme les tribus primitives. Tant que le droit public n\u2019existe pas, la violence est sauvage\u00a0: elle n\u2019est pas encore violence criminelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<br \/>Notes<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Kant, <em>Conflit des Facult\u00e9s <\/em>(1798), point\u00a06, <em>Ak<\/em>. VII, 84\u00a0; trad. fr. par mes soins dans<em> Le Conflit des Facult\u00e9s et autres textes sur la r\u00e9volution<\/em>, Payot, coll. \u00ab\u00a0Critique de la politique\u00a0\u00bb, 2015, p.\u00a0125.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Kant, <em>Religion\u2026<\/em> (1793), livret I, section III, <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 33\u00a0; trad. fr p.\u00a076-77, y compris la note\u00a01.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Proposition\u00a07 de l\u2019<em>Id\u00e9e d\u2019une histoire universelle dans un dessein cosmopolite<\/em> (1784)\u00a0: XI-42\/fr.79 <em>Ak.<\/em>\u00a0VIII-24.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir le \u00a7\u00a061 de la <em>Doctrine du droit <\/em>public des peuples\u00a0: VIII=474-475\/fr.234 <em>Ak.\u00a0<\/em>VI-350.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Points\u00a01) et 2) du \u00a7\u00a054 de la <em>Doctrine du droit <\/em>public des peuple\u00a0: VIII-467\/fr.227 <em>Ak.\u00a0<\/em>VI-344.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir le \u00a7\u00a044 de la <em>Doctrine du droit<\/em>, <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 312.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir le \u00a7\u00a02 de la <em>Doctrine du droit<\/em> priv\u00e9\u00a0: <em>in meiner Gewalt haben <\/em>(<em>in potestatem meam redigo<\/em>)<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir les \u00a7\u00a07-10 de la <em>Doctrine du droit<\/em> priv\u00e9.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Voir le \u00a7\u00a042 de la <em>Doctrine du droit <\/em>priv\u00e9.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> C\u2019est la toute fin de la <em>Doctrine du droit <\/em>priv\u00e9\u00a0: \u00a7\u00a042, <em>Ak.\u00a0<\/em>VI,307-308.<\/p>\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Kant<\/span><br \/><span style=\"color: #0000ff;\">La violence injustifiable <span style=\"color: #000000;\">(II) : <\/span><\/span><br \/><span style=\"color: #0000ff;\">critique des violences<\/span> <span style=\"color: #0000ff;\">\u201fcivilis\u00e9es\u201d<\/span><\/h2>\n<p>L\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e9tat civil du droit public qui garantit le droit priv\u00e9 par la force de la puissance publique de l\u2019\u00c9tat n\u2019exclut pas pour autant une rechute dans la violence naturelle ou sauvage. Il y a plusieurs formes de violence qui peuvent \u00eatre comprises comme de telles r\u00e9gressions, depuis les crimes individuels jusqu\u2019aux r\u00e9bellions collectives en passant par les guerres inter\u00e9tatiques et les violences tyranniques. Kant condamne en droit toutes ces formes de violence comme injustifiables. Mais il y a une violence qui fait exception\u00a0: chacun serait en fait <em>autoris\u00e9<\/em> de tuer un innocent pour sauver sa vie, sans que ce soit pour autant un droit au sens strict du terme. Kant parle de cette autorisation (<em>Befugnis<\/em>) comme d\u2019un droit \u00e9quivoque (<em>ius aequivocum<\/em>)\u2026<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">0.<br \/><span style=\"color: #99cc00;\">L\u2019exception du cas \u00e9quivoque d\u2019une violence autoris\u00e9e<\/span><\/h5>\n<p>Le droit \u00e0 me d\u00e9fendre contre un agresseur qui met ma vie en p\u00e9ril en lui \u00f4tant la sienne pr\u00e9ventivement n\u2019est pas \u00e9quivoque\u00a0: chacun a le droit naturel de d\u00e9fendre sa vie contre une injuste agression (<em>ius inculpatae tutelae<\/em>). Ce que Kant consid\u00e8re comme un droit dans l\u2019urgence de la d\u00e9tresse (<em>Notrecht<\/em>) et qu\u2019il pense sous la cat\u00e9gorie de <em>ius necessitatis<\/em> est le pr\u00e9tendu droit qui autorise \u00e0 commettre une violence (<em>erlaubte Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) contre quelqu\u2019un pour sauver sa propre vie, alors que l\u2019autre ne cherchait pas lui-m\u00eame \u00e0 y attenter\u00a0: c\u2019est le cas d\u2019\u00e9cole o\u00f9 un naufrag\u00e9 s\u2019approprie la planche de salut d\u2019un autre<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Aucune sanction ne pouvant emp\u00eacher un homme de sauver sa vie (car la perspective incertaine de la peine de mort que d\u00e9cr\u00e8terait<em> \u00e9ventuellement<\/em> le tribunal ne peut surpasser la peur que le naufrag\u00e9 a de se noyer avec certitude s\u2019il ne tue pas l\u2019autre), le tribunal ne peut condamner cette violence qu\u2019il autorise donc r\u00e9trospectivement. Cela n\u2019\u00e9quivaut pas \u00e0 reconna\u00eetre objectivement dans un texte de loi le droit de tuer autrui dans ce cas-l\u00e0, sauf \u00e0 confondre l\u2019autorisation<em> subjective<\/em> conc\u00e9d\u00e9e par la sentence d\u2019acquittement du tribunal, c\u2019est-\u00e0-dire le fait que cette violence soit impunissable (<em>inpunibile<\/em>), avec une autorisation l\u00e9gale ou objective\u00a0: ce qui reviendrait (pour la raison) \u00e0 reconna\u00eetre l\u00e9gal ce qui est injuste, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 d\u00e9nier la culpabilit\u00e9 objective (<em>unstr\u00e4flich<\/em> ou <em>inculpabile<\/em>) constitu\u00e9e par une violence pour laquelle il est certes possible de montrer subjectivement de la compr\u00e9hension. Ce serait la solution que Kant apporterait \u00e0 la question \u00e9thico-juridique de l\u2019euthanasie\u00a0: une compr\u00e9hension subjective au tribunal plut\u00f4t qu\u2019une l\u00e9gislation objective. C\u2019est pourquoi ce <em>ius necessitatus<\/em> n\u2019est qu\u2019un<em> pr\u00e9tendu<\/em> droit (<em>vermeintes<\/em> <em>Recht<\/em>) qu\u2019on ne peut avancer que comme pr\u00e9texte (<em>vorgebliches Recht<\/em>), par contraste avec le vrai droit \u00e0 l\u2019\u00e9quit\u00e9<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">1.<br \/><span style=\"color: #99cc00;\">Violences intra-sociales<\/span><\/h5>\n<p>Dans l\u2019\u00e9tat civil, il y a trois types de violence qui peuvent \u00eatre commises\u00a0: les violences criminelles, qui transgressent le droit \u00e9tabli\u00a0; les violences antisociales de la sur-exploitation \u00e9conomique des \u00eatres humains et les violences de l\u2019abus de pouvoir tyrannique, qui sont toutes deux en contradiction avec les exigences du droit naturel et du devoir d\u2019humanit\u00e9. Comme Kant dit peu de choses sur les violences commises par un tyran, il n\u2019en sera question qu\u2019au moment d\u2019analyser sa r\u00e9futation du droit de se rebeller contre un pouvoir tyrannique.<\/p>\n<h6>1.1 <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Violences criminelles<\/span><\/h6>\n<p>En principe, toutes les violences criminelles sont en droit interdites. Il y a diff\u00e9rents types de crime, public ou priv\u00e9, mais tous les crimes ne sont pas <em>ipso facto<\/em> des violences\u00a0: le vol est un crime public qui peut \u00eatre commis dans un \u00e9tat d\u2019esprit frauduleux ou violent (<em>indolis<\/em> <em>violentiae<\/em>)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. La violence la plus manifeste porte atteinte \u00e0 la vie d\u2019une personne \u00e0 travers son corps\u00a0: c\u2019est le cas du meurtre, du viol, de l\u2019amputation ou de la blessure corporelle.<\/p>\n<p>Favorable \u00e0 des repr\u00e9sailles proportionn\u00e9es (<em>ius talionis<\/em>), Kant d\u00e9fend en principe la peine de mort en cas de meurtre, en attribuant la responsabilit\u00e9 au meurtrier\u00a0: si tu tues, tu te tues toi-m\u00eame\u00a0; de m\u00eame, si tu frappes, tu te frappes toi-m\u00eame\u00a0; etc. Mais ce n\u2019est pas toujours possible ou souhaitable de respecter \u00e0 la lettre (<em>der Buchstabe nach<\/em>) le droit du talion en cas de violences corporelles, notamment d\u2019ordre sexuel.<\/p>\n<p>\u00c0 la mani\u00e8re de Montesquieu, Kant prend en compte la diff\u00e9rence sociale\u00a0: dans le cas o\u00f9 un noble frappe violemment un citoyen innocent, il suffit de le condamner \u00e0 s\u2019excuser et \u00e0 \u00eatre emprisonn\u00e9 au pain sec et \u00e0 l\u2019eau\u00a0; car, en plus du d\u00e9sagr\u00e9ment inflig\u00e9, la honte d\u2019\u00eatre trait\u00e9 de la sorte provoque une <em>blessure<\/em> douloureuse de son amour-propre qui permet de compenser \u00e9quitablement les coups injustement donn\u00e9s (<em>Gleiches mit Gleichem<\/em>)<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. L\u2019\u00c9tat punit le vol par des travaux forc\u00e9s, de sorte que le voleur appartient \u00e0 la classe des esclaves, pour un temps ou \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9\u00a0: ayant perdu sa dignit\u00e9 de citoyen par un jugement p\u00e9nal, le criminel devient la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9tat ou m\u00eame d\u2019un de ses citoyens qui, \u00e0 ce titre, devient le propri\u00e9taire de ce serf au sens strict du terme (<em>servus in senso stricto<\/em>), de sorte qu\u2019il lui est permis de le vendre ou de l\u2019utiliser comme simple moyen en exploitant sa force de travail<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Touchant au point d\u2019honneur, respectivement, des femmes et des hommes, il y a deux meurtres qui m\u00e9riteraient la mort, mais que la l\u00e9gislation ne peut punir par la peine de mort\u00a0: l\u2019infanticide perp\u00e9tr\u00e9 par une m\u00e8re dans le<em> cas<\/em> o\u00f9 l\u2019enfant est con\u00e7u en dehors du mariage, car l\u2019enfant naturel ne tombe pas sous la protection de la loi, puisqu\u2019il n\u2019existe pas pour la communaut\u00e9 publique\u00a0; dans le<em> cas<\/em> d\u2019un duel d\u2019honneur qui fait suite \u00e0 une offense, le meurtre d\u2019un camarade de guerre n\u2019est pas non plus punissable, parce que le combat public des duellistes s\u2019op\u00e8re avec leur accord<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Le principe de proportionnalit\u00e9 doit prendre en compte l\u2019intention criminelle de faire du mal. Ce n\u2019est pas le cas de la r\u00e9bellion \u00e9cossaise que certains participants consid\u00e9raient comme un<em> devoir<\/em> (envers les Stuart)\u00a0: il est donc juste que le tribunal leur ait laiss\u00e9 choisir entre la mort et la prison\u00a0; en ce cas, Kant ne justifie pas la peine capitale comme m\u00e9rit\u00e9e, mais l\u2019estime pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la peine d\u00e9gradante des travaux forc\u00e9s pour un <em>honn\u00eate <\/em>homme ayant le sens de l\u2019<em>honneur<\/em>, comme Balmerino<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. En revanche, le tra\u00eetre qui tente un tyrannicide doit \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 mort pour trahison<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Il faut trouver un exp\u00e9dient, lorsqu\u2019aucune punition \u00e9quivalente n\u2019est possible ou lorsqu\u2019elle \u00e9quivaudrait \u00e0 commettre un crime contre l\u2019humanit\u00e9 lui-m\u00eame punissable, par exemple en violant un violeur\u00a0: dans ce cas des crimes sexuels, Kant propose de punir le viol et la p\u00e9d\u00e9rastie par la castration (\u00e0 la mani\u00e8re des eunuques), et la bestialit\u00e9 par le bannissement hors de la soci\u00e9t\u00e9 civile<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Mais ces brutales punitions ne sont-elles pas des violences qui portent atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle ou \u00e0 la libert\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9al de justice qu\u2019est cens\u00e9 satisfaire le principe de proportionnalit\u00e9 vise \u00e0 d\u00e9marquer la punition (violente), comme cons\u00e9quence l\u00e9gitime, du crime ill\u00e9gal et ill\u00e9gitime que constitue la violence initiale. C\u2019est \u00e0 cet endroit que la distinction en allemand entre pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) et violence (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) est particuli\u00e8rement efficace\u00a0: la justice comme id\u00e9e du<em> pouvoir<\/em> judiciaire (<em>richterliche Gewalt<\/em>) ne commet aucune violence en punissant, m\u00eame par la peine de mort, l\u2019acte criminel d\u2019exercer une violence (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>). Pour Kant, le voleur qui deviendra esclave, l\u2019ayant m\u00e9rit\u00e9, ne subit aucune violence \u00e0 voir sa libert\u00e9 entrav\u00e9e. Qu\u2019en est-il du servage et de l\u2019esclavage\u00a0?<\/p>\n<h6>1.2 <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Violences (anti)sociales<\/span><\/h6>\n<p>L\u2019esclavage, comme le servage, fait violence au droit naturel de l\u2019humain \u00e0 la libert\u00e9. Selon les principes du droit naturel, l\u2019\u00eatre humain jouit d\u2019un droit inn\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 et, donc, \u00e0 \u00eatre son propre ma\u00eetre<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence en principe entre esclavage et servage au sens strict\u00a0: tout comme l\u2019esclave, le serf (<em>Leibeigene<\/em>) ne poss\u00e8de plus lui-m\u00eame son propre corps qui appartient \u00e0 son ma\u00eetre. Or il n\u2019est permis de priver l\u2019\u00eatre humain de ce droit \u00e0 la libert\u00e9 personnelle qu\u2019en raison du crime par lequel il s\u2019en est lui-m\u00eame priv\u00e9\u00a0: sa servitude <em>personnelle<\/em> \u00e9tant sa propre faute (<em>durch seine eigene Schuld<\/em>), il est interdit au ma\u00eetre d\u2019asservir la prog\u00e9niture de ses serfs sous pr\u00e9texte de devoir les nourrir et \u00e9duquer, car c\u2019est un devoir qui lui incombe<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Kant r\u00e9serve donc le statut d\u2019esclave asservi aux criminels qui perdent ainsi leur personnalit\u00e9 au profit d\u2019un ma\u00eetre (<em>dominus<\/em>) sans qu\u2019il ne soit pour autant permis au propri\u00e9taire de disposer \u00e0 son gr\u00e9 de sa vie et des parties de son corps (pour en abuser honteusement), ni d\u2019ailleurs de l\u2019\u00e9puiser au travail au point de le pousser \u00e0 la mort ou au d\u00e9sespoir (comme c\u2019est le cas des Noirs dans les \u00eeles \u00e0 sucre)<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0: cette \u00e9vocation est une franche critique des violences que subissent dans les colonies ces \u201fesclaves\u201d effectifs, vu qu\u2019ils ne le sont qu\u2019<em>en fait<\/em> sans l\u2019\u00eatre <em>de droit<\/em>, puisqu\u2019ils sont innocents de tout crime et qu\u2019ils devraient donc b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un contrat de travail. Si Kant n\u2019utilise pas le terme d\u2019esclave \u00e0 leur propos, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils n\u2019en sont pas <em>en droit<\/em>. Car il est <em>en droit<\/em> impossible que l\u2019\u00eatre humain cesse volontairement d\u2019\u00eatre une personne dot\u00e9e de la libert\u00e9 en s\u2019ali\u00e9nant \u00e0 son ma\u00eetre comme s\u2019il \u00e9tait une chose.<\/p>\n<p>On pourrait dire que les esclaves des colonies sont <em>de<\/em> <em>facto<\/em> violemment maltrait\u00e9es comme des b\u00eates ne doivent pas l\u2019\u00eatre. Car, dans les \u00a7\u00a016-17 de la <em>Doctrine de la vertu<\/em>, Kant enjoint de mani\u00e8re similaire de s\u2019abstenir de tout traitement violent et cruel des animaux [<em>Enthaltung von gewaltsamer und zugleich grausamer Behandlung der Tiere<\/em>] dont il rep\u00e8re diff\u00e9rentes formes\u00a0: tourmenter et m\u00eame martyriser l\u2019animal, le tuer au travail en l\u2019\u00e9puisant. La cruaut\u00e9 montr\u00e9e par les hommes dans leur traitement impitoyable de ces \u00eatres vivants sensibles \u00e0 la souffrance constitue donc une violence qui est moralement indigne de l\u2019\u00eatre humain. Ce devoir moral que l\u2019\u00eatre humain a envers lui-m\u00eame de s\u2019abstenir de commettre toute violence contre les animaux vaut tout autant \u00e0 l\u2019endroit des criminels asservis et, plus encore, vis-\u00e0-vis des esclaves des colonies dont l\u2019asservissement, avec son lot de violences, est en contradiction avec les principes du droit naturel.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Dans le <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em> (1755), <span style=\"color: #ff0000;\">Rousseau<\/span> l\u2019avait affirm\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0pour \u00e9tablir l\u2019esclavage, il a fallu faire violence \u00e0 la Nature\u00a0\u00bb en privant l\u2019homme de la libert\u00e9 que lui a donn\u00e9e la Nature, pour imposer <em>de facto<\/em> \u00ab\u00a0la Loi du plus fort\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> qui ne fait pas droit. Car, comme l\u2019explique le <em>Contrat social<\/em> (1762), \u00ab\u00a0force ne fait pas droit\u00a0\u00bb\u00a0: le pr\u00e9tendu droit du plus fort n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un galimatias inextricable qui provient de la confusion entre fait et droit, entre le droit naturel \u00e0 la libert\u00e9 \u2013\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019homme est n\u00e9 libre\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 et le fait de son asservissement \u2013\u00a0\u00ab\u00a0partout il est dans les fers\u00a0\u00bb\u00a0\u2013\u00a0; puisque renoncer \u00e0 la libert\u00e9 et aux droits de l\u2019humanit\u00e9 est incompatible avec la nature de l\u2019homme, nul ne peut \u00ab\u00a0ali\u00e9ner sa libert\u00e9 et se rendre esclave d\u2019un ma\u00eetre\u00a0\u00bb ( comme le pr\u00e9tend Grotius) en se donnant gratuitement<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>.<\/p>\n<p>Suivant Rousseau dans sa r\u00e9futation du \u00ab\u00a0pr\u00e9tendu droit d\u2019esclavage\u00a0\u00bb, Kant refuse de consid\u00e9rer les Noirs des \u00eeles \u00e0 sucre comme des esclaves qui se seraient effectivement donn\u00e9s \u00e0 leur ma\u00eetre en vertu d\u2019un contrat de travail<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>. S\u2019il est bien permis \u00e0 un journalier ou \u00e0 un domestique de travailler pour un patron (<em>herus<\/em>) en louant sa force de travail pour certaines prestations d\u00e9termin\u00e9es (<em>locatio operae<\/em>), cela doit en effet se faire volontairement, en vertu d\u2019un contrat mutuellement accept\u00e9<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>, de sorte qu\u2019il est <em>en droit<\/em> impossible de s\u2019ali\u00e9ner \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre sans cesser d\u2019\u00eatre une personne\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0puisque le domestique n\u2019est soumis au pouvoir [<em>unter seine <\/em><em>Gewalt<\/em>] du ma\u00eetre de maison que par un contrat, un contrat par lequel une partie renonce \u00e0 toute sa libert\u00e9 au profit de l\u2019autre, et par-l\u00e0 cesse d\u2019\u00eatre une personne, de sorte qu\u2019il n\u2019a aucun devoir de respecter un contrat, mais reconna\u00eet uniquement la violence [<em>Gewalt<\/em>], est en soi-m\u00eame contradictoire, c\u2019est-\u00e0-dire nul et non avenu<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Le domestique n\u2019\u00e9tant soumis au pouvoir du ma\u00eetre de maisons que par un contrat dont il a accept\u00e9 les termes volontairement, il ne peut avoir contractuellement perdu sa libert\u00e9 d\u2019\u00eatre humain sans contradiction\u00a0: en ce cas, le serf qu\u2019il serait alors devenu ne serait asservi au ma\u00eetre qu\u2019en fait, parce qu\u2019il reconna\u00eet le pouvoir potentiellement violent (selon le double sens de <em>Gewalt<\/em>) que le ma\u00eetre a <em>de facto<\/em> sur lui\u00a0; le serf c\u00e8de ainsi au rapport de force sans avoir aucun devoir d\u2019ob\u00e9ir au ma\u00eetre. En revanche, le contrat du ma\u00eetre de maison avec le domestique ne peut en autoriser un mauvais usage (<em>Verbrauch<\/em>) qui fasse du serviteur un serf asservi (<em>Leibeigenschaft<\/em>) par un ma\u00eetre (<em>dominus servi<\/em>). Il en va de m\u00eame du m\u00e9tayer. L\u2019argument qui r\u00e9fute la possibilit\u00e9 de devenir serf par contrat vise \u00e0 critiquer radicalement l\u2019institution du servage, encore en vigueur \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Kant en Prusse, laquelle est vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre en m\u00eame temps que l\u2019institution provisoire de la noblesse<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. Comme le contrat de travail exclut de poss\u00e9der une personne comme si c\u2019\u00e9tait une chose, le domestique et le m\u00e9tayer sont prot\u00e9g\u00e9s par le droit naturel du danger d\u2019\u00eatre asservi.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 l\u2019esclavage cons\u00e9cutif \u00e0 un crime, le servage est bien une violence anti-sociale que le propri\u00e9taire terrien (<em>Junker<\/em>) exerce sur le m\u00e9tayer ou le ma\u00eetre de maison sur le domestique en abusant du rapport de force\u00a0: ce qui est encore plus vrai de l\u2019esclavage colonial, entre autres violences perp\u00e9tr\u00e9es par les \u201fcivilis\u00e9s\u201d dans les colonies.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">2.<br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Violences inter-nationales<\/span><\/h5>\n<p>Les violences cons\u00e9cutives \u00e0 la colonisation sont un des deux types de violence entre nations avec les violences perp\u00e9tr\u00e9es par les guerres inter-\u00e9tatiques. Ces violences constituent une violation du droit des gens (<em>ius gentium<\/em>), pour la guerre, et du droit cosmopolitique (<em>ius cosmopoliticum<\/em>), pour la colonisation.<\/p>\n<h6>2.1 <br \/><span style=\"color: #99cc00;\">Violences de la colonisation<\/span><\/h6>\n<p>Selon Kant, le comportement hostile (<em>inhospitale<\/em>) envers les pays et les peuples que conqui\u00e8rent les \u00c9tats polic\u00e9s (<em>gesittet<\/em>) de notre h\u00e9misph\u00e8re, notamment afin de faire du commerce, pousse l\u2019injustice jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horreur\u00a0: sans aucune consid\u00e9ration pour les habitants qui comptent pour rien, les Europ\u00e9ens ont fait venir des groupes guerriers d\u2019autres peuples pour opprimer les indig\u00e8nes, ils ont pouss\u00e9 les \u00c9tats locaux \u00e0 se faire la guerre, provoquant famines et r\u00e9voltes\u00a0; le pire, c\u2019est qu\u2019ils ne peuvent pas se r\u00e9jouir de toute cette violence (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>), vu que les compagnies coloniales sont tout proches de la faillite, les \u00eeles \u00e0 sucre qui sont le si\u00e8ge de l\u2019esclavage le plus cruel n\u2019\u00e9tant pas rentables et servant tout au plus \u00e0 former les matelots qui pourront ensuite mener des guerres en Europe<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>. Compr\u00e9hensif envers les bornes impos\u00e9es dans ces conditions aux colons europ\u00e9ens, par exemple en Chine et au Japon, Kant limite le droit cosmopolitique \u00e0 un droit de visite ou d\u2019hospitalit\u00e9 (n\u2019\u00eatre pas trait\u00e9 en ennemi \u00e0 l\u2019\u00e9tranger) qui ne donne pas <em>ipso facto<\/em> le droit au citoyen du monde de s\u2019installer l\u00e0 o\u00f9 il veut.<\/p>\n<p>Dans la <em>Doctrine du droit<\/em>, Kant fonde sa critique de la colonisation sur la libert\u00e9 d\u2019un peuple \u00e0 exploiter \u00e0 son gr\u00e9 le territoire qu\u2019il s\u2019est appropri\u00e9 et qu\u2019il tient en son pouvoir (<em>in seiner Gewalt haben<\/em>)\u00a0: par exemple, un peuple de chasseurs ne peut forcer un peuple voisin de pasteurs ou d\u2019agriculteurs \u00e0 changer de mode de vie. C\u2019est encore plus vrai lorsqu\u2019un peuple n\u2019est pas tout naturellement voisin d\u2019un autre, mais se rend volontairement dans une autre contr\u00e9e et doit constater qu\u2019il n\u2019y a aucune perspective d\u2019\u00eatre en relation civile sous des lois communes avec ce peuple local\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0La question de pose de savoir si, [\u2026] dans le but de fonder une relation civile et de mettre ces hommes (ces Sauvages) dans un \u00e9tat juridique (comme les Sauvages d\u2019Am\u00e9rique, les Hottentotes [d\u2019Afrique du Sud-Ouest] ou les aborig\u00e8nes d\u2019Australie), nous devrions \u00eatre autoris\u00e9s d\u2019instituer des colonies par la violence [<em>mit Gewalt<\/em>], ou (ce qui n\u2019est pas beaucoup mieux) par la fraude d\u2019un achat, et de devenir ainsi propri\u00e9taire de leur territoire et de profiter de notre sup\u00e9riorit\u00e9, sans \u00e9gard pour la primaut\u00e9 de leur occupation<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/pre>\n<p>Kant condamne une telle mani\u00e8re d\u2019acqu\u00e9rir un territoire en fustigeant l\u2019injustice flagrante du j\u00e9suitisme qui consiste \u00e0 pr\u00e9tendre que la fin justifie tous les moyens employ\u00e9s pour l\u2019atteindre. La colonisation de terres nouvellement d\u00e9couvertes n\u2019est ainsi permise qu\u2019\u00e0 la condition qu\u2019elles soient inutilis\u00e9es par un peuple voisin (<em>accolatus<\/em>)\u00a0: dans le cas contraire o\u00f9 des peuples de pasteurs ou de chasseurs (comme la plupart des nations am\u00e9ricaines) ont besoin de larges \u00e9tendues de terres, l\u2019installation d\u2019un nouveau peuple ne doit pas se faire \u00ab\u00a0par violence, mais uniquement par contrat\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir l\u2019Appendice\u00a0II \u00e0 l\u2019Introduction de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 235-236.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Il en est question dans l\u2019Appendice\u00a0I \u00e0 l\u2019Introduction de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 234.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir la remarque\u00a0E [I] \u00e0 propos \u00ab\u00a0Du droit de punir et de gracier\u00a0\u00bb\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 331.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 332-333.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir la remarque\u00a0D \u00e0 propos du droit p\u00e9nal\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 330.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 336.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Ibid.<\/em>,<em> Ak.<\/em>\u00a0VI, 333-334.<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir la remarque\u00a0A de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: VI, 320.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Voir le point\u00a05 de la r\u00e9ponse de Kant \u00e0 Bouterwek, publi\u00e9e en Appendice \u00e0 la seconde \u00e9dition de la <em>Doctrine<\/em><em> du droit\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Ajout pour expliquer les concepts du droit p\u00e9nal\u00a0\u00bb (<em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 363).<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Voir la Division du droit [B] dans l\u2019introduction \u00e0 la <em>Doctrine du droit <\/em>(<em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 237-238).<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Voir la remarque\u00a0D\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 330\u00a0; &amp; le \u00a730 de la <em>Doctrine du droit <\/em>priv\u00e9\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 283.<br \/><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir la remarque\u00a0D \u00e0 propos du droit p\u00e9nal\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 330.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Jean-Jacques Rousseau, <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em> (1755), <em>\u0152uvres<\/em> <em>compl\u00e8tes<\/em>, tome III, Gallimard, 1964, coll. \u00ab\u00a0Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u00a0\u00bb, p.\u00a0184.<br \/><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Rousseau, <em>Du <\/em><em>Contrat social<\/em> (1762), livre\u00a0I, chap.\u00a0i-iv, <em>\u0152uvres<\/em> <em>compl\u00e8tes<\/em>, t.\u00a0III, p.\u00a0351-356.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Kant, revoir la remarque\u00a0D \u00e0 propos du droit p\u00e9nal\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 330.<br \/><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Voir le \u00a7\u00a031 de la <em>Doctrine du droit <\/em>priv\u00e9\u00a0: c\u2019est le contrat de type B.II.\u00df (<em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 285).<br \/><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Voir le \u00a7\u00a030 de la <em>Doctrine du droit <\/em>priv\u00e9\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 283.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Christian Ferri\u00e9, <em>La politique de Kant \u2013 un r\u00e9formisme r\u00e9volutionnaire<\/em>, Payot, coll. \u00ab\u00a0Critique de la politique\u00a0\u00bb, 2016, p.\u00a0274-275.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Voir le troisi\u00e8me article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0(1795)\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 358-359.<br \/><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Voir la remarque du \u00a715 de la <em>Doctrine du droit<\/em> priv\u00e9<em>\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 266.<br \/><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Voir \u00a7\u00a062 de la <em>Doctrine du droit <\/em>cosmopolitique\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 353.<br \/><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> \u00a7\u00a062 de la <em>Doctrine du droit <\/em>sur \u00ab\u00a0Le droit cosmopolitique\u00a0\u00bb<em>\u00a0<\/em>: VIII,477\/fr.236, <em>Ak.\u00a0<\/em>VI,353.<br \/><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Premier article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: XI,205-206\/fr.85-86,<em> Ak.\u00a0<\/em>VIII,351.<br \/><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me articles pr\u00e9liminaires de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: XI,197-198\/fr.77-78,<em> Ak.\u00a0<\/em>VIII,344-345.<br \/><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> \u00a7\u00a059 de la <em>Doctrine du droit<\/em>.<br \/><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> Manuscrit de Cracovie, <em>Kantstudien, <\/em>n\u00b051, 1959, S.7. Trad. fr. par mes soins dans <em>Le<\/em> <em>Conflit des Facult\u00e9s et autres textes sur la r\u00e9volution<\/em> de Kant, Payot, \u00ab\u00a0Critique de la politique\u00a0\u00bb, 2015, p.\u00a0280.<br \/><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> \u00a7\u00a060 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: VIII,473\/fr.233, <em>Ak.\u00a0<\/em>VI,349.<br \/><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> Deuxi\u00e8me article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: XI,210-211\/fr.91,<em> Ak.\u00a0<\/em>VIII,355.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Le droit cosmopolitique se traduit ainsi par une condamnation sans r\u00e9serve de la politique de colonisation de terres d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9es au nom du principe juridique du respect de la libert\u00e9 des autres (peuples). Invoquant en particulier l\u2019exemple de \u00ab\u00a0l\u2019introduction sanglante de la religion chr\u00e9tienne en Allemagne\u00a0\u00bb, Kant r\u00e9cuse le pr\u00e9texte fallacieux de faire le bien du monde pour justifier la violence (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit zum Weltbesten<\/em>) par de pr\u00e9tendues bonnes intentions, comme apporter la culture \u00e0 des peuples \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut (<em>rohe V\u00f6lker<\/em>) ou d\u00e9livrer son pays de la canaille corrompue en la d\u00e9portant dans d\u2019autres continents en esp\u00e9rant son redressement moral (en Nouvelle Hollande, par exemple)\u00a0: la fin ne peut laver la tache de l\u2019injustice dans les moyens employ\u00e9s<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, \u00e0 savoir \u2013\u00a0je traduis\u00a0\u2013 la violence ethno-g\u00e9nocidaire qu\u2019il y a \u00e0 d\u00e9truire la culture de peuples pr\u00e9tendument naturels en leur imposant la civilisation et des gens dont les pays europ\u00e9ens voulaient se d\u00e9barrasser (la Nouvelle Hollande est la partie de l\u2019Australie d\u00e9couverte par les Hollandais o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1788 \u00e0 Sydney une colonie p\u00e9nitentiaire de 700 d\u00e9tenus avant que des colons libres n\u2019arrivent \u00e0 partir de 1793).<\/p>\n<p>La colonisation prend bien souvent la forme ethno-g\u00e9nocidaire d\u2019une guerre de soumission (ethnocidaire) ou d\u2019extermination (g\u00e9nocidaire) dont les violences sont intensifi\u00e9es par le pr\u00e9jug\u00e9 ethnocentrique des \u201fcivilis\u00e9s\u201d d\u2019avoir affaire \u00e0 des barbares ou \u00e0 des sauvages. Pour Kant au contraire, la guerre est elle-m\u00eame \u00ab\u00a0le moyen barbare\u00a0\u00bb de s\u2019imposer contre les autres peuples<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> d\u2019une mani\u00e8re (<em>pro vi et violentia<\/em>) que les peuples polic\u00e9s partagent avec les peuplades sauvages\u2026<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir le \u00a7\u00a062 de la <em>Doctrine du droit <\/em>sur \u00ab\u00a0Le droit cosmopolitique\u00a0\u00bb<em>\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 353.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir la note \u00e0 la toute fin du second article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 357.<\/p>\n<h6>2.2<br \/><span style=\"color: #99cc00;\">Violences de la guerre<\/span><\/h6>\n<p>La guerre \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature consiste \u00e0 affirmer son droit par la violence (<em>durch Gewalt<\/em>) avec le risque que l\u2019hostilit\u00e9 aboutisse \u00e0 l\u2019extermination de l\u2019ennemi (<em>bellum<\/em> <em>internecinum<\/em>)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Mais le fait de la victoire \u00e0 la guerre ne peut d\u00e9cider du droit des peuples (<em>V\u00f6lkerrecht<\/em>)\u00a0: c\u2019est donc en vain que les tenants d\u2019une politique de guerre en appellent de mani\u00e8re p\u00e9dante au droit pour justifier une agression<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Car, si la violence permet de l\u2019emporter \u00e0 la guerre, elle ne fait pas droit. La guerre contient toutes sortes de violence et comprend tous les degr\u00e9s de violence possible\u00a0: les horribles cruaut\u00e9s<sup>3<\/sup> sont le point d\u2019acm\u00e9 des violences commises<sup>2<\/sup> ou provoqu\u00e9es<sup>1-2<\/sup> par les guerres qui, en amont et en aval, font violence \u00e0<sup>1<\/sup> tout le monde, y compris aux soldats enr\u00f4l\u00e9s de force. En aval, la guerre perdue fait violence au peuple, dont le droit originaire \u00e0 s\u2019unir en soci\u00e9t\u00e9 (<em>res publica<\/em>) est viol\u00e9 lorsqu\u2019en toute injustice son territoire est divis\u00e9 ou son \u00c9tat est supprim\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019une d\u00e9faite militaire<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0:. En amont, la guerre fait violence aux gens en violant le droit \u00e0 la paix civile comme condition de la jouissance personnelle des biens et du d\u00e9veloppement culturel des facult\u00e9s de tout un chacun.<\/p>\n<p>Sans m\u00eame \u00e9voquer \u00e0 nouveau la cruaut\u00e9 insens\u00e9e des guerres entre Sauvages<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, les guerres cons\u00e9cutives \u00e0 la libert\u00e9 <em>barbare<\/em> des \u00c9tats polic\u00e9s font violence<sup>1<\/sup> au genre humain en freinant le d\u00e9veloppement complet des dispositions naturelles de notre esp\u00e8ce par le progr\u00e8s, tout comme la sauvagerie l\u2019entrave compl\u00e8tement\u00a0: en amont, le gaspillage de toutes les forces de la communaut\u00e9 publique pour armer l\u2019\u00c9tat en vue de la guerre et, en aval, les d\u00e9vastations barbares de la guerre avec pour cons\u00e9quence l\u2019an\u00e9antissement de tous les progr\u00e8s de la culture provoquent une d\u00e9tresse de l\u2019\u00c9tat ruin\u00e9 et \u00e9puis\u00e9<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Les d\u00e9tenteurs du pouvoir souverain qui d\u00e9cident de la guerre utilisent tous leurs sujets et leurs biens comme de simples instruments au service de l\u2019objectif de destruction de l\u2019ennemi poursuivi par le pouvoir qui, par-l\u00e0 m\u00eame, fait courir \u00e0 <em>ses<\/em> instruments (troupes, armements, population civile, r\u00e9coltes, b\u00e9tail, biens, etc.) le risque d\u2019\u00eatre eux-m\u00eames d\u00e9truits par l\u2019ennemi\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0les d\u00e9tenteurs du pouvoir font de la guerre un v\u00e9ritable but final par rapport auquel bien-\u00eatre et population ne sont que des moyens de pouvoir faire la guerre\u00a0: ce par quoi les sujets sont utilis\u00e9s non pas en tant que citoyens de l\u2019\u00c9tat (car leur assentiment de la guerre serait alors requis), mais en tant qu\u2019instruments destructeurs ou bien encore destructibles<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>En amont du fait le souverain pousse les soldats \u00e0 commettre<sup>2<\/sup> des violences, sa d\u00e9cision despotique de faire la guerre \u00e0 son gr\u00e9 fait violence<sup>1<\/sup> non seulement aux sujets qui sont envoy\u00e9s sur le champ de bataille, mais encore \u00e0 tous les citoyens qui, en violation de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique, sont utilis\u00e9s comme simples moyens sans \u00eatre en m\u00eame temps trait\u00e9s comme fins en soi, alors qu\u2019il faudrait toujours les consid\u00e9rer comme des membres co-l\u00e9gislateurs de l\u2019\u00c9tat ayant le droit de donner ou de refuser leur assentiment \u00e0 la guerre \u00e0 travers leurs repr\u00e9sentants<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Sans se mettre lui-m\u00eame en danger, le souverain se croit le droit de sacrifier plusieurs milliers de soldats \u00e0 ses ordres, pour une cause qui ne les concerne pas<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, les envoyant se faire tuer sur le champ de bataille comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00ab\u00a0sorte de partie de plaisir\u00a0\u00bb (comme la chasse)\u00a0: c\u2019est pourquoi les citoyens doivent pouvoir donner leur assentiment \u00e0 la guerre dont ils doivent <em>de facto<\/em> assumer les cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses (<em>Drangsale<\/em>), puisqu\u2019il leur faut non seulement se battre, mais encore financer la guerre sur leurs biens, r\u00e9parer les d\u00e9vastations du pays et payer de tr\u00e8s lourdes dettes de guerre<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>En plus de contraindre les sujets \u00e0 financer des arm\u00e9es permanentes, les souverains europ\u00e9ens \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Kant, de surcro\u00eet, font violence au droit des hommes \u00e0 plusieurs niveaux\u00a0: en m\u00eame temps qu\u2019utilis\u00e9s comme des machines, les soldats sont lou\u00e9s ou vendus comme des choses\u00a0; les territoires sont achet\u00e9s et \u00e9chang\u00e9s comme si la soci\u00e9t\u00e9 humaine qu\u2019est l\u2019\u00c9tat \u00e9tait un bien patrimonial dont pouvait disposer \u00e0 sa convenance le chef de l\u2019\u00c9tat\u00a0; les guerres d\u00e9clench\u00e9es par les souverains avec tant de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 font d\u2019autant plus obstacle \u00e0 la paix perp\u00e9tuelle que la banqueroute de l\u2019\u00c9tat endett\u00e9 ne peut que provoquer une \u00ab\u00a0l\u00e9sion publique\u00a0\u00bb des autres \u00c9tats<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. La <em>l\u00e9sion<\/em> publique de l\u2019\u00c9tat fait violence<sup>1<\/sup> \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 humaine qui souffre de cette <em>blessure<\/em> que lui inflige un autre \u00c9tat par la faute de son souverain\u00a0: Hobbes a r\u00e9cus\u00e9 dans le <em>L\u00e9viathan<\/em> l\u2019usage m\u00e9taphorique de ce terme que Kant s\u2019autorise pour rendre compte du tort provoqu\u00e9 par la guerre au niveau \u00e9conomique\u00a0; de m\u00eame que la violence syst\u00e9mique de l\u2019\u00e9conomie n\u2019est pas \u00e0 proprement parler commise<sup>2<\/sup>, la guerre provoque des maux dont souffrent les soci\u00e9t\u00e9s et, en ce sens, elle fait violence \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 humaine et \u00e0 ses membres qui souffrent de cette l\u00e9sion. Kant fustige ainsi ces souverains irresponsables qui font violence<sup>1<\/sup> aux hommes et provoquent<sup>1-2<\/sup> des violences en tous genres en lan\u00e7ant des guerres offensives \u00e0 vis\u00e9e expansionniste. Mais qu\u2019en est-il des violences commises<sup>2<\/sup> pendant la guerre\u00a0? N\u2019y a-t-il pas un droit de guerre qui permette de les justifier\u00a0?<\/p>\n<p>Selon Kant, la violence commence avant m\u00eame que les hostilit\u00e9s ne soient d\u00e9clench\u00e9es\u00a0: il y a d\u00e9j\u00e0 <em>l\u00e9sion<\/em> \u00e0 s\u2019armer pour effrayer une puissance plus faible, et l\u2019agression initiale, l\u2019offense d\u2019un peuple par un autre, constitue une l\u00e9sion effective\u00a0; mais, dans l\u2019\u00e9tat de nature entre \u00c9tats, le droit \u00e0 faire la guerre (aux hostilit\u00e9s) est le proc\u00e9d\u00e9 autoris\u00e9 pour faire valoir son droit par la violence contre un autre \u00c9tat dont il se croit <em>l\u00e9s\u00e9<\/em><a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Reste que le droit \u00e0 se d\u00e9fendre contre une agression en exer\u00e7ant des repr\u00e9sailles n\u2019autorise aucunement \u00e0 mener la guerre pour punir, exterminer ou m\u00eame soumettre un \u00c9tat\u00a0: en ce cas, la destruction de l\u2019\u00c9tat provoque la fusion du peuple vaincu avec le peuple de l\u2019\u00c9tat vainqueur, \u00e0 moins qu\u2019il ne soit r\u00e9duit en esclavage<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Comme la guerre ne doit pas \u00eatre punitive, le droit apr\u00e8s la guerre qui pr\u00e9conise l\u2019amnistie et l\u2019\u00e9change des prisonniers n\u2019autorise pas l\u2019\u00c9tat vainqueur \u00e0 contraindre l\u2019\u00c9tat vaincu \u00e0 assumer les frais de guerre, ni \u00e0 transformer le pays en colonie et encore moins \u00e0 en asservir les habitants (<em>Leibeigene<\/em>)<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. L\u2019intensit\u00e9 des violences ne peut que cro\u00eetre en proportion de l\u2019agressivit\u00e9 de l\u2019objectif de guerre\u00a0: guerre d\u00e9fensive\u00a0; guerre punitive\u00a0; guerre de soumission\u00a0; guerre d\u2019extermination.<\/p>\n<p>Si la guerre implique <em>ipso facto<\/em> d\u2019user de violence pour vaincre l\u2019ennemi en tuant<sup>2<\/sup> des soldats sur le champ de bataille, le droit interdit de perp\u00e9trer \u00e0 la guerre un certain nombre de violences parfaitement injustes dont Kant fournit une liste non exhaustive. Dans la cat\u00e9gorie des moyens perfides qui rendraient impossible la confiance mutuelle dans une paix future, l\u2019espionnage et la propagation de fausses nouvelles peuvent provoquer<sup>1-2<\/sup> des violences, alors que sicaires et francs-tireurs en commettent<sup>2-3<\/sup> de mani\u00e8re sc\u00e9l\u00e9rate en assassinant <em>en tra\u00eetre<\/em> au lieu d\u2019affronter l\u2019ennemi en face\u00a0: l\u2019assassin \u00e0 gages (<em>Meuchelm\u00f6rder<\/em>) qui poignarde dans le dos ou empoisonne (<em>Giftmischer<\/em>) viole tout autant le droit de guerre que le franc-tireur en embuscade qui tend un guet-apens<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. Dans la cat\u00e9gorie des abus commis par les troupes, le droit de guerre interdit de piller le peuple en extorquant les biens des individus<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>.<\/p>\n<p>Comme la guerre est injuste en principe, il y a injustice de la part des \u00c9tats \u00e0 rester dans l\u2019\u00e9tat de nature en refusant d\u2019entrer dans une relation internationale qui permette de pr\u00e9venir la guerre\u00a0: m\u00eame s\u2019il n\u2019est que formellement injuste d\u2019\u00eatre en guerre avec d\u2019autres dans un \u00ab\u00a0\u00e9tat de libert\u00e9 ext\u00e9rieure sans loi\u00a0\u00bb, il est pourtant \u00ab\u00a0au plus haut point injuste de vouloir \u00eatre et rester dans un \u00e9tat qui n\u2019est pas de droit, c\u2019est-\u00e0-dire dans lequel personne n\u2019est assur\u00e9 du sien contre la violence\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>. Mais n\u2019y a-t-il pas un droit fondamental \u00e0 la r\u00e9bellion violente lorsque le d\u00e9tenteur du pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) en abuse tyranniquement pour commettre des actes de violence (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) qui violent les principes du droit naturel\u00a0?<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">3. <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Violences tyranniques<\/span><\/h5>\n<p>La tyrannie est l\u2019abus de pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) commis par un monarque<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a> qui consisterait \u00e0 proc\u00e9der violemment (<em>gewaltt\u00e4tig<\/em>) en violation du contrat originaire \u00e0 la source du droit \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. Dans ce cas du tyran en acte (<em>non titulo sed exercitio talis<\/em>), son pouvoir oppressant (<em>dr\u00fcckende Gewalt<\/em>) est d\u00e9j\u00e0 <em>ipso facto<\/em> violence oppressive<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>, \u00e0 m\u00eame le double sens du terme <em>Gewalt<\/em>. La tyrannie comme abus de pouvoir se d\u00e9finit par la violence de l\u2019oppression exerc\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0un gouvernement sans loi est barbare, un gouvernement autoritaire est despotique, un gouvernement oppressant (vorace), tourmentant [<em>plagend<\/em>] est tyrannique\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0pers\u00e9cutant\u00a0\u00bb (<em>qu\u00e4lend<\/em>), en raison des spoliations cons\u00e9cutives \u00e0 sa voracit\u00e9 (<em>raubs\u00fcchtig<\/em>) et de la plaie des tourments provoqu\u00e9es par les pers\u00e9cutions<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>. Par exemple, la croyance aveugle des uns pousse <em>tyranniquement<\/em> les autres \u00e0 se convertir<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>.<\/p>\n<p>En violation du contrat originaire de la soci\u00e9t\u00e9 civile (<em>pactum unionis civilis<\/em>), le tyran fait tr\u00e8s exactement ce qui ne peut se produire \u00ab\u00a0dans les<em> unionem civilem, <\/em>par ex. la contrainte religieuse. Contrainte \u00e0 des p\u00e9ch\u00e9s contre nature\u00a0: assassinat \u00e0 gages, etc.<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>\u00a0\u00bb Ce sont les seuls cas, explique alors Kant, qui autorisent \u00e0 s\u2019opposer (<em>sich widersetzen<\/em>) \u00e0 la contrainte exerc\u00e9e. C\u2019est pourquoi l\u2019imp\u00e9ratif de l\u2019ob\u00e9issance au souverain est cat\u00e9gorique \u00e0 l\u2019exception de \u00ab\u00a0tout ce qui contredit la morale int\u00e9rieure\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>, \u00e0 savoir\u00a0: entre autres, \u00eatre contraint de se convertir, \u00eatre forc\u00e9 \u00e0 tuer ou contraint \u00e0 se soumettre aux d\u00e9sirs sexuels du tyran. Le viol fait en effet partie des crimes contre nature (<em>unnat\u00fcrlich<\/em>) perp\u00e9tr\u00e9s sur l\u2019humanit\u00e9<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>.<\/p>\n<p>Kant reconna\u00eet ainsi les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories des violences tyranniques\u00a0: spoliation des biens et pers\u00e9cution des personnes qui, en violation de leur droit naturel, porte atteinte \u00e0 leur vie, \u00e0 leur int\u00e9grit\u00e9 corporelle ou sexuelle, et\/ou \u00e0 leur libert\u00e9 de conscience.<\/p>\n<p>Le refus d\u2019obtemp\u00e9rer \u00e0 un ordre immoral de l\u2019autorit\u00e9 est un devoir d\u2019ordre moral du sujet soumis \u00e0 cette contrainte qui, pour autant, ne donne pas le droit collectif \u00e0 se r\u00e9volter. Les violences perp\u00e9tr\u00e9es par le tyran ne donnent pas le <em>droit<\/em> au peuple pers\u00e9cut\u00e9 de le renverser par la violence d\u2019une r\u00e9bellion ou d\u2019une r\u00e9volution. Tout comme l\u2019institution du pouvoir par la violence, sa destruction par la violence r\u00e9volutionnaire d\u2019une r\u00e9bellion est un <em>fait<\/em> historique qui reste injustifiable en droit.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\">*<br \/>Notes<\/h6>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir le sixi\u00e8me article provisoire de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 346-347.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir le deuxi\u00e8me article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 355.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir le \u00a7\u00a060 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 349.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir \u00e0 nouveau la section III du livret I de la <em>Religion\u2026\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 33\u00a0; trad. fr p.\u00a076-77.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir la proposition\u00a07 de l\u2019<em>Id\u00e9e d\u2019une histoire universelle dans une perspective cosmopolitique<\/em> (1784)\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 25-26.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Manuscrit de Cracovie, <em>Kantstudien, <\/em>n\u00b051, 1959, S.7. Trad. fr. par mes soins dans <em>Le<\/em> <em>Conflit des Facult\u00e9s et autres textes sur la r\u00e9volution<\/em> de Kant, Payot, \u00ab\u00a0Critique de la politique\u00a0\u00bb, 2015, p.\u00a0280.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir le \u00a7\u00a055 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 345-346.<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir le second article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>:<em> Ak.\u00a0<\/em>VIII, 354.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Voir le premier article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 351.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Voir les articles pr\u00e9liminaires n\u00b0\u00a02-4 de la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: <em>Ak.<\/em>\u00a0VIII, 344-345.<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Voir le \u00a7\u00a056 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 346.<br \/><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir le \u00a7\u00a057 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 347.<br \/><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Voir le \u00a7\u00a058 de la <em>Doctrine du droit public\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 348.<br \/><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Voir la suite du \u00a7\u00a057 de la <em>Doctrine du droit <\/em>et l\u2019article pr\u00e9liminaire n\u00b0\u00a06 de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>, <em>Ak.<\/em>\u00a0VIII, 346 (<em>percussores<\/em> vs <em>venefici<\/em>).<br \/><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Voir la fin du \u00a7\u00a057 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 347-348.<br \/><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Revoir le \u00a7\u00a042 de la <em>Doctrine du droit <\/em>et sa note<em>\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 307-308 (<em>blo\u00df formaliter<\/em>).<br \/><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Voir la remarque\u00a0A de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: VI, 322.<br \/><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Voir le corollaire \u00e0 la seconde partie de <em>Th\u00e9orie et pratique<\/em> (<em>Ak.<\/em>\u00a0VIII, 299 <em>vs<\/em> XI,156\/fr.76).<br \/><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Voir le point\u00a01 au d\u00e9but du second appendice de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 382.<br \/><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Voir la r\u00e9flexion n\u00b0\u00a07700 sur la philosophie du droit [\u03c1\u00a0? =1773-75]\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>XIX, 494.<br \/><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Voir la r\u00e9flexion n\u00b0\u00a06087 sur la m\u00e9taphysique [\u03c8<sup>2<\/sup>\u00a0 =1780-89]\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>XVIII, 446.<br \/><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Voir la fin de l\u2019ajout \u00e0 la r\u00e9flexion n\u00b0\u00a08051 sur la philosophie du droit [\u03c8<sup>3<\/sup>\u00a0? = 1785-88]\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>XIX, 595.<br \/><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Voir la conclusion de la r\u00e9ponse de Kant \u00e0 Bouterwek ajout\u00e9e \u00e0 la seconde \u00e9dition de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 371.<br \/><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Revoir le point\u00a05 de la r\u00e9ponse de Kant \u00e0 Bouterwek\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 363.<\/p>\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Kant<\/span><br \/><span style=\"color: #0000ff;\">La violence injustifiable <\/span>(III) : <br \/><span style=\"color: #0000ff;\">Le droit contre l\u2019injuste violence<\/span><\/h2>\n<p>Selon Kant, Kant, la violence est litt\u00e9ralement injustifiable. C\u2019est un fait qui ne peut \u00eatre <em>justifi\u00e9<\/em> en droit (<em>ius<\/em>), m\u00eame si la violence est le moyen factuel d\u2019instituer effectivement un syst\u00e8me juridique de protection publique des personnes, de leur libert\u00e9 ext\u00e9rieure et de leurs propri\u00e9t\u00e9s. Tout comme Jean Bodin dans la<em> R\u00e9publique<\/em> (1583), Kant explique en effet, dans la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em> (1795), que le pouvoir d\u2019\u00c9tat est <em>de facto<\/em> institu\u00e9 par la violence (<em>durch Gewalt<\/em>). Mais la violence comme coup de force \u00e0 l\u2019origine de la fondation <em>empirique<\/em> du droit \u00e9tabli n\u2019en est pas le fondement en droit dans les principes rationnels du droit naturel. Kant reconna\u00eet donc le r\u00f4le de la violence dans l\u2019histoire sans justifier d\u2019en faire usage en raison de l\u2019opposition de principe entre violence et droit. Le r\u00f4le <em>historique<\/em> de la violence ne permet pas de lui accorder un blanc-seing comme moyen <em>politique<\/em> d\u2019instituer le droit public que l\u2019\u00c9tat aurait pour mission de garantir \u00e0 nouveau par la violence. Car cela reviendrait contre Rousseau \u00e0 confondre fait et droit.<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><span style=\"color: #000000;\">1.<\/span><br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">La puissance<\/span><\/span><span style=\"color: #ff00ff;\"> du pouvoir d\u2019\u00c9tat <\/span><br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">contre la violence criminelle<\/span><\/h5>\n<p>D\u2019un point de vue sociologique, Max Weber pourra soutenir en 1919 que la violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>) est le moyen d\u00e9cisif pour la politique et le moyen sp\u00e9cifique de l\u2019\u00c9tat moderne qui s\u2019est arrog\u00e9 avec succ\u00e8s \u00ab\u00a0le<em> monopole de la violence physique l\u00e9gitime<\/em>\u00a0\u00bb. Dans le contexte r\u00e9volutionnaire de l\u2019hiver 1918-1919 qui fait suite \u00e0 la Grande guerre, manifestation sanglante de la politique de puissance (<em>Machtpolitik<\/em>) d\u2019\u00c9tats aspirant \u00e0 satisfaire leurs int\u00e9r\u00eats imp\u00e9rialistes dans les colonies en s\u2019imposant par la force violente des armes (<em>pro vi et violentia<\/em>), il s\u2019av\u00e8re plus que jamais impossible de penser la politique, et le pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) d\u2019ordre politique sans la puissance (<em>Macht<\/em>) et la violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>) qui conditionne l\u2019exercice de la domination (<em>Herrschaft<\/em>) des uns sur les autres.<\/p>\n<p>Ce ne peut \u00eatre la position politique de Kant qui, du point de vue moral du droit rationnel, distingue fait et droit avec Rousseau sans pouvoir recourir, <em>en allemand<\/em>, \u00e0 la distinction latine entre force (<em>vis<\/em>) et violence (<em>violentia<\/em>) que peuvent reprendre, en anglais, le <em>Trait\u00e9 du gouvernement civil<\/em> de Locke en 1690 ou, en fran\u00e7ais, le <em>Contrat social <\/em>du citoyen de Gen\u00e8ve en 1762\u00a0: la <em>force publique<\/em> de la communaut\u00e9 contraint \u00e0 renoncer \u00e0 la <em>violence<\/em> pour respecter le droit public. C\u2019est que l\u2019allemand <em>Gewalt<\/em> a le double sens de pouvoir d\u2019\u00c9tat et de violence, m\u00eame s\u2019il existe un second terme pour d\u00e9signer sp\u00e9cifiquement la violence\u00a0: <em>Gewaltsamkeit<\/em>. Suivant l\u2019usage en allemand, Kant d\u00e9nomme le pouvoir d\u2019\u00c9tat (<em>Staatsgewalt<\/em>) et les trois pouvoirs (<em>Gewalten<\/em>) qui le constituent en usant du terme <em>Gewalt<\/em> dans le seul et unique sens de pouvoir (<em>potestas<\/em>)\u00a0: \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00c9tat, le pouvoir n\u2019use pas de violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>) pour s\u2019imposer et imposer le respect des lois publiques\u00a0; pour Kant, c\u2019est par la puissance (<em>Macht<\/em>) de la contrainte (<em>Zwang<\/em>) que le pouvoir d\u2019\u00c9tat garantit au droit en <em>vigueur<\/em> d\u2019avoir effectivement <em>force<\/em> de loi (<em>rechtskr\u00e4ftig<\/em>) contre la violence en acte (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) qui viole les principes du droit naturel<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. L\u2019acte violent (<em>Gewalttat<\/em>) devient en effet une activit\u00e9 <em>criminelle<\/em> sous les conditions de l\u2019\u00e9tat civil qui proscrit l\u2019usage de la violence pour imposer son droit contre le droit des autres.<\/p>\n<p>Ayant souverainement les pleins pouvoirs (<em>Machtvollkommenheit<\/em>) pour s\u2019opposer \u00e0 la violence criminelle en se fondant sur une l\u00e9gislation publique pourvue d\u2019une puissance (<em>Macht<\/em>) suffisante<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, l\u2019\u00c9tat assume le monopole non pas de la violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>), mais bien et uniquement du pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) comme puissance publique. N\u00e9anmoins, Kant ne fait que sugg\u00e9rer que le pouvoir d\u2019\u00c9tat (<em>Staatsgewalt<\/em>) soit puissance (<em>Macht<\/em>) plut\u00f4t que violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>). Suivant l\u2019usage de son \u00e9poque et les d\u00e9finitions du <em>Contrat social <\/em>[livre I, chap.\u00a0vi], Kant ne d\u00e9signe en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019\u00c9tat comme <em>puissance <\/em>que dans le contexte du droit international (<em>ius gentium<\/em>)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0: l\u2019objectif politique de ce droit inter\u00e9tatique est d\u2019harmoniser le concert des puissances en les soumettant \u00e0 une loi contraignante au lieu de compter sur la donn\u00e9e factuelle et fragile de l\u2019\u00e9quilibre des puissances en Europe pour assurer une paix durable<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. La contrainte est donc un autre nom pour la force ou la puissance publique qu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9marquer, conceptuellement, de la violence des crimes et des guerres, sans parler de celle des r\u00e9bellions.<\/p>\n<p>S\u2019attachant \u00e0 penser en droit le pouvoir sans violence comme contrainte exerc\u00e9e par la puissance publique, Kant entend conjurer le double sens du terme <em>Gewalt<\/em> en en r\u00e9servant l\u2019usage pour d\u00e9signer l\u2019exercice institutionnel du pouvoir (<em>oberste Gewalt<\/em>, <em>aus\u00fcbende Gewalt<\/em>, <em>drei Gewalten<\/em>, etc.) et en travaillant \u00e0 qualifier le d\u00e9tenteur du pouvoir (<em>machthabend<\/em>) sur un peuple (<em>Gewalt \u00fcber ein Volk<\/em>) par des termes qui renvoient moins \u00e0 l\u2019oppression violente des sujets qu\u2019\u00e0 la soumission raisonnable des citoyens \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 r\u00e9gnante (<em>Obrigkeit<\/em>, <em>herrschende Autorit\u00e4t<\/em>)\u00a0: celle d\u2019un chef (<em>Oberhaupt<\/em>, <em>Herrscher<\/em>) exer\u00e7ant une domination (<em>Oberherrschaft<\/em>) l\u00e9gitime, tant du moins que le commandement ne contredit pas la loi morale<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Chacun est tenu moralement de d\u00e9sob\u00e9ir en ce cas \u00e0 l\u2019ordre, sans avoir pour autant le droit de r\u00e9sister \u00e0 la tyrannie par la violence. Car Kant fonde en droit l\u2019interdiction cat\u00e9gorique d\u2019user de violence pour combattre l\u2019autorit\u00e9 souveraine, m\u00eame tyrannique. Il y a l\u00e0 un paradoxe \u00e0 \u00e9lucider\u00a0! <em>De facto<\/em>, le droit public serait empiriquement institu\u00e9 par la violence, mais il serait <em>en droit<\/em> interdit de mettre un terme, par ce m\u00eame moyen de la violence d\u2019une r\u00e9volte (<em>Aufwiegelung<\/em>), \u00e0 la violence du d\u00e9tenteur du pouvoir d\u2019\u00c9tat qui abuse tyranniquement de sa puissance (<em>Macht<\/em>) supr\u00eame pour violer le droit sacr\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9. Kant avait \u00e9nonc\u00e9, bien avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, l\u2019interdiction morale d\u2019user de violence pour en finir avec la violence d\u2019\u00c9tat qu\u2019il rend publique en 1793\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0toute r\u00e9volte contre la puissance [<em>Macht<\/em>] l\u00e9gislatrice supr\u00eame, toute s\u00e9dition pour manifester en acte l\u2019insatisfaction des sujets, tout soul\u00e8vement qui donne lieu \u00e0 r\u00e9bellion est, en r\u00e9publique, le crime le plus grave et le plus r\u00e9pr\u00e9hensible\u00a0; parce qu\u2019il en d\u00e9truit se fondations. Aussi cet interdit est <em>inconditionn\u00e9<\/em> de sorte que, m\u00eame si cette puissance ou son agent, le chef d\u2019\u00c9tat, a viol\u00e9 le contrat originaire et a par-l\u00e0 m\u00eame perdu le droit d\u2019\u00eatre l\u00e9gislateur, selon la conception qu\u2019en a le sujet, pour autant aucune r\u00e9sistance comme contre-violence [<em>Gegengewalt<\/em>] n\u2019est permise au sujet, dans la mesure o\u00f9 elle [*cette puissance supr\u00eame] donne au gouvernement tout pouvoir pour proc\u00e9der avec violence [<em>gewaltt\u00e4tig<\/em>] (tyranniquement).<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Dans le cas de figure de la tyrannie d\u2019\u00c9tat, le terme <em>Gewalt<\/em> manifesterait la conjonction de l\u2019institution violente du pouvoir avec la violence institutionnelle du pouvoir institu\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Kant refuse d\u2019avaliser. Car la justification de la violence provoquerait l\u2019effondrement de l\u2019\u00e9difice du droit, \u00e9tabli sur le fondement de la puissance du pouvoir d\u2019\u00c9tat sans laquelle aucune justice n\u2019est possible dans le monde. Il faut donc s\u2019appuyer sur le principe du droit qui enjoint d\u2019aller droit au but plut\u00f4t que d\u2019emprunter les voies tortueuses ou sinueuses que la fraude (<em>Arglist<\/em>) ou la violence (<em>Gewalt<\/em>) tracent par avance pour d\u00e9tourner du droit chemin<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Car il n\u2019est aucunement n\u00e9cessaire d\u2019accepter en principe la violence comme prix \u00e0 payer pour le r\u00e8gne pacifique du droit et de la justice dans le monde. Encore faut-il expliquer comment cela est possible. C\u2019est m\u00eame pour Kant le probl\u00e8me politique par excellence\u00a0: comment mettre fin \u00e0 la violence sans commettre de violence\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Kant, <em>Doctrine du droit <\/em>(1796), \u00a7\u00a044-49.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir les \u00a7\u00a09 (<em>mit Macht begleiteten Gesetzgebung<\/em>) et \u00a7\u00a044 (<em>durch hinreichende Macht<\/em>) de la <em>Doctrine du droit<\/em>. C\u2019est dans la r\u00e9ponse \u00e0 Bouterwerk, publi\u00e9e en appendice \u00e0 la seconde \u00e9dition (1797), qu\u2019il est question par deux fois [B &amp; conclusion] de la <em>plenitudo potestatis<\/em> pour qualifier le pouvoir supr\u00eame de l\u2019\u00c9tat sur Terre (<em>Machtvollkommenheit des weltlichen Staats<\/em>) comme souverain.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir le \u00a7\u00a043 de la <em>Doctrine du droit <\/em>(1796).<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Dans la conclusion de <em>Th\u00e9orie et pratique<\/em> (1793), Kant pense le droit international comme fond\u00e9 sur \u00ab\u00a0une loi publique accompagn\u00e9e de puissance\u00a0\u00bb (<em>ein<\/em> <em>auf \u00f6ffentliche<\/em> <em>mit Macht begleiteten Gesetze<\/em>) \u00e0 laquelle chaque \u00c9tat devrait se soumettre, par analogie avec le droit civil de l\u2019\u00c9tat auquel sont soumis les individus.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir, entre autres, la conclusion de la r\u00e9ponse \u00e0 Bouterwerk.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir le corollaire \u00e0 la seconde partie de <em>Th\u00e9orie et pratique<\/em> (<em>Ak.<\/em>\u00a0VIII, 299 <em>vs<\/em> XI,156\/fr.76).<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir la fin du premier appendice \u00e0 la <em>Paix perp\u00e9tuelle <\/em>(<em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 378-379 <em>vs<\/em> XI,241-242\/fr.120-121).<\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff00ff;\"><span style=\"color: #000000;\">2.<\/span><br \/>Sortir en politique du cercle vicieux de la violence<\/span><\/h5>\n<p>Originairement, la souverainet\u00e9 appartient de droit au peuple, conform\u00e9ment au sch\u00e9ma rousseauiste de la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale \u00e9labor\u00e9e dans le <em>Contrat social<\/em>. Mais cette id\u00e9e th\u00e9orique de la raison postule de mani\u00e8re contrefactuelle ce qu\u2019il s\u2019agit en pratique de produire\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9 civile comme Tout de l\u2019unit\u00e9 collective de la volont\u00e9 <em>unifi\u00e9e<\/em> en volont\u00e9 commune. La variation kantienne sur le th\u00e8me rousseauiste reconna\u00eet le processus historique d\u2019unification de la foule \u00e9parse en peuple et le r\u00f4le de la violence dans l\u2019institution factuelle de l\u2019\u00e9tat de droit \u00e0 l\u2019origine du droit public qui permet \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile de vivre en paix\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0dans la <em>r\u00e9alisation<\/em> de cette id\u00e9e (dans la pratique), il ne faut compter sur aucun autre commencement de l\u2019\u00e9tat de droit que celui par la <em>violence<\/em> [durch <em>Gewalt<\/em>], sur la contrainte de laquelle le droit public est ensuite fond\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/pre>\n<p>Il faut ici traduire <em>Gewalt<\/em> par violence, car la prise de pouvoir par la force constitue une violence au regard du droit naturel \u00e0 la libert\u00e9, qui est <em>de facto<\/em> limit\u00e9 par une contrainte qui n\u2019a pas \u00eatre approuv\u00e9e <em>de jure<\/em>. Le <em>pouvoir<\/em> de l\u00e9gif\u00e9rer s\u2019est impos\u00e9 par la force et violence d\u2019une sorte d\u2019usurpation qui, <em>de facto<\/em>, ne peut que perdurer\u00a0: Kant refuse le postulat id\u00e9aliste de la moralit\u00e9 d\u2019un l\u00e9gislateur qui laisserait la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale du peuple \u00e9laborer une constitution de droit civil, car il n\u2019y a aucune raison de penser que le souverain, une fois qu\u2019il s\u2019est saisi du pouvoir (<em>die Gewalt in H\u00e4nden<\/em>), s\u2019en dessaisira pour laisser le peuple lui imposer des lois. Conform\u00e9ment au double sens du terme<em> Gewalt<\/em>, le <em>pouvoir<\/em> d\u2019\u00c9tat est institu\u00e9 par la <em>violence<\/em> et le chef d\u2019\u00c9tat se maintient au pouvoir par la force potentiellement violente de sa puissance pour faire respecter le droit \u00e9tabli. Car le droit r\u00e9gnant dans l\u2019\u00e9tat civil resterait une chim\u00e8re sans la contrainte qui lui donne force de loi (<em>rechtskr\u00e4tig<\/em>) dans la soci\u00e9t\u00e9 civile. C\u2019est un fait qu\u2019il faut reconna\u00eetre en tant que tel, sans le transmuer en droit pour justifier le coup de force apr\u00e8s-coup.<\/p>\n<p>Le fait est que le droit naturel serait rest\u00e9 une id\u00e9e chim\u00e9rique sans l\u2019institution du droit positif <em>par<\/em> la violence\u00a0: la pr\u00e9position <em>durch<\/em> exprime ici la cause efficiente. Il faut le pr\u00e9ciser pour bien marquer la subtile et t\u00e9nue diff\u00e9rence entre <em>durch<\/em> <em>Gewalt <\/em>comme cause exclusive, que le fran\u00e7ais remarque en usant de l\u2019article (par <em>la<\/em> violence), et <em>mit<\/em> <em>Gewalt<\/em> comme modalit\u00e9 sans exclusive, qui \u00e9quivaut \u00e0 l\u2019adverbe violemment (<em>gewaltsam<\/em>)\u00a0: proc\u00e9der <em>avec<\/em> violence est une mani\u00e8re de faire ponctuelle qui n\u2019exclut pas d\u2019autres modes, comme la fraude ou la ruse par la parole. Or, c\u2019est tout l\u2019int\u00e9r\u00eat politique de cette fine distinction, le fait que le pouvoir se soit originellement impos\u00e9 par la violence comme cause factuelle de la gen\u00e8se du droit positif ne justifie pas de proc\u00e9der dans l\u2019\u00e9tat civil avec violence. Une fois l\u2019\u00e9tat de droit institu\u00e9 par ce m\u00e9canisme naturel de la violence efficiente, il y a un devoir moral d\u2019agir conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019id\u00e9e <em>m\u00e9taphysique<\/em> du droit (<em>rechtm\u00e4<\/em><em>\u00dfig<\/em>) en renon\u00e7ant par principe \u00e0 user tactiquement de la force naturelle de la violence pour s\u2019imposer au niveau <em>physique<\/em> du rapport de force (<em>pro vi et violentia<\/em>)\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0S\u2019enqu\u00e9rir du <em>certificat de naissance<\/em> de ce m\u00e9canisme est <em>vain<\/em>, puisqu\u2019on ne peut en revenir au moment du commencement de la soci\u00e9t\u00e9 civile (car les Sauvages n\u2019ont pas \u00e9rig\u00e9 d\u2019instrument de leur soumission \u00e0 la loi, et il peut d\u00e9j\u00e0 \u00eatre induit de la nature brute des \u00eatres humains qu\u2019ils ont d\u00fb commencer avec la violence). Mais il est r\u00e9pr\u00e9hensible de mener cette enqu\u00eate dans l\u2019intention d\u2019\u00e9ventuellement modifier [<em>ab\u00e4ndern<\/em>] avec violence [<em>mit Gewalt<\/em>] la constitution existant \u00e0 pr\u00e9sent. Car une telle modification [<em><u>Um<\/u>\u00e4nderung<\/em>] devrait arriver par le peuple, qui s\u2019attroupe pour cela [<em>sich dazu rottiert<\/em>], et non pas donc par la l\u00e9gislation\u00a0; or, dans une constitution d\u00e9j\u00e0 existante, l\u2019\u00e9meute est un renversement [<em>Umsturz<\/em>] de tous les rapports civils de droit et de tout droit par-l\u00e0 m\u00eame\u00a0: ce n\u2019est pas une transformation [<em><u>Ver<\/u>\u00e4nderung<\/em>] de la constitution civile, mais sa dissolution [<em>Aufl\u00f6sung<\/em>]\u00a0; par suite, le passage \u00e0 une meilleure constitution n\u2019est pas une m\u00e9tamorphose, mais une paling\u00e9n\u00e9sie qui exige un nouveau contrat social sur lequel le pr\u00e9c\u00e9dent (\u00e0 pr\u00e9sent supprim\u00e9) n\u2019a aucune influence.<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>La violence comme cause \u00e0 l\u2019origine de l\u2019institution de l\u2019\u00e9tat de droit ne peut justifier de proc\u00e9der avec violence <em>dans<\/em> l\u2019\u00e9tat civil, dans la mesure o\u00f9 la violence naturelle, toujours incivile, d\u00e9truirait l\u2019\u00e9tat de droit\u00a0: l\u2019\u00e9tat de droit est institu\u00e9 \u00e0 l\u2019origine par la violence (<em>durch Gewalt<\/em>) d\u2019un pouvoir dont la force contraignante permet ensuite de fonder le droit public. Il faudrait, \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019un droit est \u00e9tabli, le transformer par des r\u00e9formes, et non pas le d\u00e9truire violemment pour tout recommencer depuis le d\u00e9but\u00a0: seul le souverain est habilit\u00e9 \u00e0 transformer la constitution (d\u00e9fectueuse) de l\u2019\u00c9tat par la voie de r\u00e9forme (<em>durch Reform<\/em>)\u00a0; il n\u2019est pas permis au peuple de le faire par une r\u00e9volution (<em>durch Revolution<\/em>)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Ce serait comme si Kant aspirait \u00e0 refouler la violence \u00e0 l\u2019origine\u2026<\/p>\n<p>La violence n\u2019a pas pour autant disparue de la surface de la Terre. La violence reste bien de tout temps une <em>cause<\/em> physiquement efficiente, \u00e0 travers les guerres et les r\u00e9volutions, mais la violence acquiert un nouveau statut \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil\u00a0: m\u00e9taphysiquement, elle est devenue en m\u00eame temps un <em>moyen<\/em> de proc\u00e9der en contradiction avec le droit et l\u2019\u00e9tat de droit. La violence reste la m\u00eame, toujours aussi efficace, mais elle s\u2019est en quelque sorte scind\u00e9e en deux\u00a0: la <em>violence<\/em> \u00e0 l\u2019origine du droit s\u2019est transmu\u00e9e en <em>pouvoir<\/em> d\u2019\u00c9tat (<em>Staatsgewalt<\/em>) et cette puissance publique s\u2019est retourn\u00e9e contre la violence naturelle en reste, d\u00e9sormais rebaptis\u00e9e (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>) et, \u00e0 ce titre, discr\u00e9dit\u00e9e comme mauvaise et associ\u00e9e \u00e0 tous les maux (<em>\u00dcbel<\/em>) qui s\u00e9vissent sur Terre<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. La violence est devenue un probl\u00e8me moral en politique. Mais la d\u00e9marcation, critique, entre les deux types de violence pr\u00eate le flanc \u00e0 une objection des partisans de la r\u00e9volution populaire qui r\u00e9cuse la distinction entre les deux cha\u00eenes de causalit\u00e9, physique et m\u00e9taphysique, pour confondre fait et droit\u00a0: tout comme <em>la<\/em> violence fut autrefois la cause efficiente \u00e0 l\u2019origine du droit \u00e9tabli, elle reste bien \u00e0 pr\u00e9sent le moyen ad\u00e9quat dont le peuple est en droit de se servir pour r\u00e9volutionner une constitution d\u2019\u00c9tat d\u00e9su\u00e8te. Pourquoi serait-il en effet interdit de r\u00e9volutionner l\u2019\u00c9tat avec violence (<em>mit Gewalt<\/em>), alors m\u00eame que la fondation de l\u2019\u00e9tat de droit a toujours commenc\u00e9 avec <em>la<\/em> violence (<em>mit der Gewalt<\/em>)\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 cette objection d\u2019apr\u00e8s laquelle la terre enti\u00e8re serait encore d\u00e9pourvue de lois sans leur fondation par la violence (comme <em>cause<\/em>), Kant r\u00e9pond cat\u00e9goriquement que la fin de la justice ne peut en aucun cas justifier l\u2019injustice d\u2019user de violence comme <em>moyen<\/em> au sein de l\u2019\u00e9tat civil\u00a0: c\u2019est la m\u00eame chose dans les cas de l\u2019\u00e9ducation culturelle des peuples colonis\u00e9s et de la transformation r\u00e9volutionnaire d\u2019une constitution d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e (<em>mit Gewalt umformen<\/em>) sous le pr\u00e9texte invoqu\u00e9 par les \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaristes d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019user de violence <em>une bonne fois pour toutes<\/em> afin de faire r\u00e9gner la justice sur Terre. En somme, l\u2019illusion de la <em>derni\u00e8re<\/em> injustice ne peut aucunement justifier l\u2019abolition pr\u00e9tendument exceptionnelle de la clause du droit\u00a0\u00bb (<em>Rechtsbedingung<\/em>) qui est au fondement de l\u2019id\u00e9e m\u00eame de justice. Dans la conclusion de la <em>Doctrine du droit<\/em>, Kant r\u00e9it\u00e8re sa critique du proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9volutionnaire pour faire avancer les choses dans le bon sens\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0qu\u2019y a-t-il de plus m\u00e9taphysiquement sublime que cette id\u00e9e qui [\u2026] \u00e0 condition de n\u2019\u00eatre pas tent\u00e9e et men\u00e9e de mani\u00e8re r\u00e9volutionnaire [<em>revolutionsm\u00e4\u00dfig<\/em>], par un saut, c\u2019est-\u00e0-dire par le renversement violent [<em>gewaltsam<\/em>] d\u2019une constitution d\u00e9fectueuse qui existait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent (car il se produirait entretemps un moment de destruction de l\u2019\u00e9tat de droit), mais par r\u00e9forme graduelle selon des principes fermes, peut seule conduire \u00e0 un rapprochement continu au souverain bien politique, la paix perp\u00e9tuelle.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Saut mortel dans la violence r\u00e9volutionnaire<\/span><\/h6>\n<p>Le saut r\u00e9volutionnaire hors de l\u2019\u00e9tat de droit fait \u00e9cho au <em>salto mortale<\/em> dans la violence que Kant \u00e9voque en 1793 pour fustiger l\u2019aveuglement politique d\u2019un Pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) qui se croit capable de tenir en \u00e9chec l\u2019id\u00e9e des droits de l\u2019homme en proc\u00e9dant de mani\u00e8re purement tactique (ou politicienne) pour s\u2019imposer <em>de facto<\/em>, par la force potentiellement violente du pouvoir donc, sans respecter le Droit comme principe\u00a0: comme il n\u2019est pas question de droit, mais uniquement de pouvoir-violence (<em>Gewalt<\/em>), le peuple peut \u00e9galement se jeter dans le vide, par d\u00e9sespoir, en essayant lui-m\u00eame de s\u2019imposer par la violence<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Estimer les \u00eatres humains indignes d\u2019\u00eatre trait\u00e9s d\u2019apr\u00e8s le droit revient \u00e0 les pousser m\u00e9caniquement \u00e0 recourir \u00e0 la violence pour faire cesser la violation de leurs droits et les agressions violentes qu\u2019endurent les sujets. Les puissants au pouvoir sont donc responsables de la violence populaire qui se d\u00e9cha\u00eene tout naturellement contre le r\u00e9gime en r\u00e9action aux violences commises au nom de l\u2019ordre \u00e9tabli\u00a0: le d\u00e9ni du droit se retourne en fait contre l\u2019\u00e9tat de droit, puisque seule compte la physique du rapport de force au d\u00e9triment d\u2019une m\u00e9taphysique du droit discr\u00e9dit\u00e9e comme id\u00e9al aussi vide qu\u2019inapplicable. La responsabilit\u00e9 morale et politique de ce saut fatal du peuple dans la violence incombe donc bien au Pouvoir en place qui doit <em>pr\u00e9venir<\/em> cette r\u00e9action humainement compr\u00e9hensible en menant une profonde r\u00e9forme de l\u2019\u00c9tat pour le conformer aux principes rationnels du droit naturel.<\/p>\n<p>Historiquement parlant, ce n\u2019est pas la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui d\u00e9clenche la violence, mais le refus de la monarchie de r\u00e9former l\u2019\u00c9tat en appliquant les principes du droit naturel et, l\u2019aggravant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, la r\u00e9action des puissances \u00e9trang\u00e8res qui s\u2019immiscent violemment (<em>gewaltt\u00e4tig<\/em>) dans les affaires int\u00e9rieures de la France en lui faisant la guerre pour mettre fin au scandale du mauvais exemple qui serait donn\u00e9<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> aux autres \u00c9tats\u00a0: selon Kant, le <em>ius gentium<\/em> interdit bien de soutenir la contre-r\u00e9volution dans un autre \u00c9tat pour renverser avec violence (<em>mit Gewalt<\/em>) la constitution mise en place par une r\u00e9volution et restaurer ainsi l\u2019ancienne constitution, de fa\u00e7on \u00e0 ne pas laisser impuni le crime scandaleusement commis par le peuple ayant d\u00e9pos\u00e9 le chef d\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Kant r\u00e9cuse en ce sens les objections contre-r\u00e9volutionnaires contre les r\u00e9formes (r\u00e9publicaines) de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais\u00a0: le clerg\u00e9 catholique a tort de se plaindre des \u00ab\u00a0impies de la R\u00e9publique fran\u00e7aise\u00a0\u00bb qui se seraient empar\u00e9s des biens eccl\u00e9siastiques avec violence (<em>mit Gewalt<\/em>), puisque l\u2019\u00c9tat a les pleins pouvoirs (<em>Machtvollkommenheit<\/em>) pour revenir sur la concession temporaire de ces biens et modifier dans le sens du r\u00e9publicanisme l\u2019institution, tout aussi provisoire, des ordres privil\u00e9gi\u00e9s du clerg\u00e9 et de la noblesse<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Kant ne d\u00e9nie pas le fait indiscutable des \u00e9pouvantables maux et horreurs (<em>schreckliche \u00dcbel und Greuel<\/em>) li\u00e9s \u00e0 la crise bouleversant l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais \u00e0 la suite de la r\u00e9volution violente (<em>gewaltsame<\/em>) qui s\u2019est produite<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Mais, apr\u00e8s avoir lou\u00e9 ceux qui mettent en ordre les affaires en France et fustig\u00e9 l\u2019ennemi du genre humain, Pitt, dont l\u2019or finance la guerre contre la r\u00e9publique fran\u00e7aise, Kant attribue la responsabilit\u00e9 des horreurs perp\u00e9tr\u00e9es aux souverains qui veulent la guerre, sans <em>explicitement<\/em> condamner les violences commises en France pendant la R\u00e9volution\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0toute cette culture (technique, pragmatique et morale) ne peut pourtant pr\u00e9venir la <em>guerre<\/em>, le pire des maux [<em>das gr\u00f6\u00dfte \u00dcbel<\/em>] que peut rencontrer le genre humain, et toute cette culture ne peut ainsi emp\u00eacher que m\u00eame la progression en mieux de type physique n\u2019ait \u00e0 supporter (de temps en temps) des entraves, des bouleversements m\u00eame et des rechutes dans la mis\u00e8re ou l\u2019ensauvagement\u00a0: En cons\u00e9quence de quoi, ce renversement entra\u00eenant avec lui la moralit\u00e9, une telle perte n\u2019est regrett\u00e9e qu\u2019avec des larmes hypocrites ou, au contraire, le d\u00e9clin de l\u2019\u00c9tat est imput\u00e9 au d\u00e9clin de la moralit\u00e9 (par des sermons au peuple), alors m\u00eame qu\u2019il tombe clairement sous le sens que ces horreurs ne proc\u00e8dent pas de bas en haut, mais descendent plut\u00f4t de haut en bas, et qu\u2019elles sont provoqu\u00e9es par la manie belliqueuse des souverains, et non par l\u2019insoumission du sujet [<em>Widerspenstigkeit des Unterthans<\/em>].<br \/>\u2013\u00a0N\u00e9anmoins, se d\u00e9fendre contre celle-ci et ses exc\u00e8s [<em>Anma\u00dfungen<\/em>] n\u2019est possible que par une meilleure constitution accord\u00e9e avec le droit naturel \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur (m\u00eame) de l\u2019\u00c9tat\u00a0: car, aussi basse que l\u2019on puisse (comme le politicien en a l\u2019habitude) estimer l\u2019influence de la disposition morale dans l\u2019\u00eatre humain, pourtant son exigence de respect pour son droit inn\u00e9 est si puissant et invincible qu\u2019il ne manquera pas \u00e0 la premi\u00e8re occasion pour lui favorable de tenter la violence contre la violence [<em>bei g\u00fcnstigen Gelegenheit Gewalt gegen Gewalt zu versuchen<\/em>], alors m\u00eame qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rerait, sinon, \u00eatre de bonne volont\u00e9 \u00e0 suivre docilement la loi civile ext\u00e9rieure (mais pas compl\u00e8tement arbitraire). Cette insoumission [<em>Widerspenstigkeit<\/em>] provient elle-m\u00eame de la disposition morale en l\u2019\u00eatre humain\u00a0; mais, au lieu de promouvoir le progr\u00e8s en mieux de type moral, elle engendre habituellement le recul en pire (parce qu\u2019elle a juste \u00e9t\u00e9 suscit\u00e9e par une occasion l\u2019ayant impuls\u00e9e).<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Au discours r\u00e9actionnaire qui prend pr\u00e9texte des guerres et des r\u00e9volutions pour contredire le discours progressiste d\u2019une \u00e9volution historique continue, Kant oppose une mise au point en deux temps. Tout d\u2019abord, l\u2019horreur de la guerre est imputable \u00e0 l\u2019obsession guerri\u00e8re des souverains, et non \u00e0 un d\u00e9clin de la moralit\u00e9 qui entra\u00eenerait le d\u00e9clin de l\u2019\u00c9tat en provoquant l\u2019app\u00e9tit de r\u00e9sister (<em>Widerspenstigkeit<\/em>) des sujets. Bien au contraire, la propension \u00e0 r\u00e9sister est m\u00eame enracin\u00e9e dans la disposition morale de l\u2019\u00eatre humain qui n\u2019a recours \u00e0 la violence que pour imposer le respect de son droit inn\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 par l\u2019institution d\u2019une meilleure Constitution d\u2019\u00c9tat\u00a0: Kant comprend ainsi la voie r\u00e9volutionnaire comme l\u2019occasion d\u2019affirmer les droits de l\u2019homme que bafouent les souverains. L\u2019usage de la violence r\u00e9volutionnaire appara\u00eet donc comme une r\u00e9ponse moralement compr\u00e9hensible \u00e0 la violence de l\u2019oppression subie par des sujets qui sont soumis \u00e0 la manie guerri\u00e8re de leurs souverains et \u00e0 l\u2019arbitraire de leurs lois.<\/p>\n<p>S\u2019avan\u00e7ant ainsi bien plus loin qu\u2019en 1793, Kant ne se contente pas de reconna\u00eetre que le <em>salto mortale<\/em> dans la violence a pour origine la violation du droit du peuple par le souverain. L\u2019emprunt r\u00e9volutionnaire de la voie violente par des sujets insoumis, qui se d\u00e9fendent contre la violation de leurs droits d\u2019\u00eatres humains, est d\u00e9sormais pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019effet naturel de leur disposition <em>morale<\/em>. Il s\u2019agirait donc d\u2019une r\u00e9action indissociablement naturelle et morale. Car la r\u00e9action <em>naturelle<\/em> \u00e0 la violation des droits, qui oppose la violence \u00e0 la violence, est en m\u00eame temps une r\u00e9action de facture morale en tant m\u00eame qu\u2019elle est l\u2019effet de la conscience morale du droit naturel. Tout en d\u00e9sapprouvant<em> pragmatiquement<\/em> la r\u00e9action r\u00e9volutionnaire, en raison du fait qu\u2019elle provoque en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale le retour en arri\u00e8re vers le pire au lieu de soutenir le progr\u00e8s en mieux, Kant est au plus pr\u00e8s de la l\u00e9gitimation morale du proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9volutionnaire qui, pourtant, est <em>en droit<\/em> injustifiable. Comment sortir de cette impasse th\u00e9orique et l\u00e9gitimer la R\u00e9volution sans en justifier les violences\u00a0?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Contenir la violence :<br \/>saisir l\u2019occasion r\u00e9volutionnaire sans la provoquer<\/span><\/h6>\n<p>Dans le premier appendice \u00e0 la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em> de 1795, Kant soutient \u00e0 nouveau que la politique immorale du pouvoir, qui d\u00e9nie le droit et use de violence, pousse tout naturellement le peuple \u00e0 faire usage de la violence contre les d\u00e9tenteurs du pouvoir. Contrer ce m\u00e9canisme naturel requiert, pour le souverain au pouvoir, de mener une politique morale en entreprenant les r\u00e9formes n\u00e9cessaires, <em>au bon moment<\/em>. Car la sagesse qu\u2019il y a \u00e0 suivre le devoir imp\u00e9ratif de r\u00e9former implique de prendre prudemment en compte les conditions favorables \u00e0 une application dans le temps des principes intemporels du droit\u00a0: il faut conjoindre sagesse et prudence de fa\u00e7on \u00e0 r\u00e9ussir pragmatiquement la r\u00e9formation entreprise par le souverain, sans se pr\u00e9cipiter, ni temporiser non plus de mani\u00e8re attentiste. Entre conservation et r\u00e9volution, la r\u00e9forme du droit est la seule voie pour sortir du cercle vicieux des violences qui se r\u00e9pondent sans fin et sans cesse les unes aux autres.<\/p>\n<p>Sagesse et prudence politiques invitent les puissants \u00e0 comprendre que le souverain au pouvoir n\u2019a pas tous les droits, mais doit respecter le Droit. Kant emploie le terme inaccoutum\u00e9 de dieu-limite (<em>Grenzgott<\/em>) pour affirmer que m\u00eame Jupiter, le plus puissant des dieux, n\u2019est pas un dieu tout-puissant qui aurait tous les droits. Dieu protecteur des fronti\u00e8res entre les domaines, Jupiter (<em>Grenzgott der Gewalt<\/em>) doit en quelque sorte prot\u00e9ger le pouvoir contre la tentation de la violence en c\u00e9dant devant l\u2019imp\u00e9ratif m\u00e9taphysique de la morale (<em>Grenzgott der Moral<\/em>)\u00a0: le dieu-limite de la morale, qui marque les bornes \u00e0 ne pas d\u00e9passer, \u00ab\u00a0ne c\u00e8de pas\u00a0\u00bb devant Jupiter, ce dieu-limite du pouvoir<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a> tent\u00e9 par la violence. Ce n\u2019est pas seulement que la morale ne <em>doit<\/em> pas c\u00e9der devant la violence du pouvoir et qu\u2019il lui faut tracer la ligne rouge \u00e0 ne pas franchir par le Pouvoir qui cherche toujours \u00e0 repousser les limites pour s\u2019imposer par la force et violence. Car, selon Kant, la m\u00e9taphysique de la morale <em>ne c\u00e8de pas<\/em> devant la physique du pouvoir, dans la mesure o\u00f9 le pouvoir est <em>de facto<\/em> soumis au destin\u00a0: il est en effet impossible de pr\u00e9voir avec certitude la r\u00e9ussite des entreprises politiques selon le \u00ab\u00a0m\u00e9canisme de la nature\u00a0\u00bb\u00a0; en revanche, c\u2019est de mani\u00e8re cat\u00e9gorique que la raison peut prescrire avec sagesse le devoir de r\u00e9former.<\/p>\n<p>La sagesse du pouvoir \u00e9clair\u00e9 par la raison, c\u2019est de conformer ses principes de prudence \u00e0 l\u2019exigence morale de r\u00e9former, \u00e0 temps, les travers d\u2019une constitution, bien qu\u2019il soit prudent de retarder, s\u2019il le faut, l\u2019application des maximes du droit jusqu\u2019\u00e0 une meilleure occasion dans le temps (<em>bessere Zeitgelegenheit<\/em>). C\u2019est le principe m\u00eame du politicien moral qui a le devoir \u00ab\u00a0d\u00e8s que possible\u00a0\u00bb de rem\u00e9dier aux carences de la constitution de l\u2019\u00c9tat, ou des relations entre \u00c9tats, en les rendant conformes au droit naturel dont la raison lui donne l\u2019id\u00e9e<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. Kant d\u00e9finit <em>a contrario<\/em> les conditions de cette possibilit\u00e9 pour conc\u00e9der pragmatiquement la l\u00e9gitimit\u00e9 qu\u2019il y a \u00e0 ne pas imposer <em>tout de suite<\/em> et <em>brutalement<\/em> une telle modification, pourtant n\u00e9cessaire \u00e0 long terme. Car il serait contraire \u00e0 la prudence politique tout autant qu\u2019immoral de rompre les liens constitutifs de l\u2019association \u00e9tatique ou cosmopolitique <em>tant qu\u2019<\/em>une meilleure constitution n\u2019est pas pr\u00eate \u00e0 prendre le relais\u00a0: \u00ab\u00a0ce serait absurde d\u2019exiger que cette carence doive \u00eatre r\u00e9par\u00e9e imm\u00e9diatement et avec turbulence [<em>mit Ungest\u00fcm<\/em>]\u00a0\u00bb. Ce cas de figure d\u2019une r\u00e9forme pr\u00e9cipit\u00e9e par l\u2019autorit\u00e9 produirait en effet un trouble de l\u2019ordre public qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019\u00e9viter, <em>si<\/em> <em>possible<\/em>, en attendant le bon moment pour r\u00e9publicaniser une constitution despotique\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Un \u00c9tat peut \u00e9galement se <em>gouverner<\/em> d\u00e9j\u00e0 de mani\u00e8re r\u00e9publicaine bien qu\u2019il poss\u00e8de encore, d\u2019apr\u00e8s la Constitution en place, une <em>souverainet\u00e9<\/em> despotique\u00a0: jusqu\u2019\u00e0 ce que le peuple devienne graduellement capable d\u2019\u00eatre influenc\u00e9 par la seule id\u00e9e de l\u2019autorit\u00e9 de la loi (comme si elle poss\u00e9dait un pouvoir [<em>Gewalt<\/em>] physique) et soit par suite reconnu capable de se donner sa propre l\u00e9gislation (qui est fond\u00e9e originairement sur le droit). Mais si, par la turbulence d\u2019une <em>r\u00e9volution<\/em> provoqu\u00e9e par une mauvaise constitution, une constitution plus conforme \u00e0 la loi \u00e9tait impos\u00e9e d\u2019une mani\u00e8re non conforme au droit, malgr\u00e9 cela il ne faudrait plus alors consid\u00e9rer comme permis de retourner en arri\u00e8re en ramenant le peuple \u00e0 l\u2019ancienne\u00a0: pendant la r\u00e9volution, n\u00e9anmoins, chacun qui s\u2019en m\u00eale violemment ou sournoisement [<em>gewaltt\u00e4tig oder arglistig<\/em>] serait \u00e0 bon droit puni comme \u00e9meutier.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Kant fait de mani\u00e8re transparente r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019exemple fran\u00e7ais de ce \u00ab\u00a0peuple puissant et \u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb, qui s\u2019est constitu\u00e9 en R\u00e9publique<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a> par le moyen d\u2019une r\u00e9volution turbulente, pour interdire en droit une restauration contre-r\u00e9volutionnaire de l\u2019ancienne et mauvaise constitution. Car l\u2019institution <em>r\u00e9volutionnaire<\/em> d\u2019une constitution n\u2019autorise en aucun cas \u00e0 ses yeux \u00e0 la renverser, alors m\u00eame que la r\u00e9volution est un proc\u00e9d\u00e9 trouble qui renverse brutalement une mauvaise constitution d\u2019une mani\u00e8re qui n\u2019est pas conforme au droit (<em>unrechtm\u00e4\u00dfigerweise<\/em>) pour la remplacer par une constitution plus conforme \u00e0 l\u2019id\u00e9e du droit. De surcro\u00eet, Kant limite le droit \u00e0 r\u00e9primer non seulement \u00e0 la dur\u00e9e de la r\u00e9volution, mais encore au cas de figure d\u2019un \u00e9meutier qui se <em>m\u00eale<\/em> \u00e0 la foule (<em>sich damit bemengt<\/em>) r\u00e9volutionnaire dans le dessein de commettre des perfidies sournoises (<em>arglistig<\/em>) ou des violences criminelles (<em>gewaltt\u00e4tig<\/em>). Il y a plusieurs indices s\u00e9mantiques \u00e0 interpr\u00e9ter ici\u00a0: aggravant l\u2019habituelle opposition entre <em>ruse<\/em> et <em>force<\/em><a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>, Kant lui substitue celle plus restreinte entre fraude (perfide) et violence (criminelle), tout en \u00e9vitant d\u2019employer l\u2019adverbe <em>violemment<\/em> (<em>gewaltsam<\/em>) et l\u2019expression <em>avec violence<\/em> (<em>mit<\/em> <em>Gewalt<\/em>)\u00a0; au lieu d\u2019\u00e9crire ici que la r\u00e9volution est <em>violente<\/em>, Kant se contente d\u2019\u00e9voquer sa turbulence imp\u00e9tueuse et brutale (<em>durch den Ungest\u00fcm<\/em>), faisant de cet \u00e9v\u00e9nement politique un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi naturel que la temp\u00eate. Kant s\u2019abstient ainsi d\u2019une condamnation explicite du r\u00e9volutionnaire en tant que tel et m\u00eame de la violence r\u00e9volutionnaire, tout en att\u00e9nuant son jugement apparemment cat\u00e9gorique contre le rebelle, qui <em>se m\u00eale<\/em> \u00e0 la foule (de l\u2019ext\u00e9rieur), \u00e0 la condition expresse qu\u2019il ait de mauvaises intentions.<\/p>\n<p>Kant semble s\u2019\u00eatre inspir\u00e9 du sch\u00e9ma rousseauiste pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me que lui pose l\u2019\u00e9v\u00e9nement historique d\u2019une r\u00e9volution tout \u00e0 fait l\u00e9gitime, mais impossible \u00e0 justifier en droit en tant que c\u00e9sure r\u00e9volutionnaire au sein du droit positif. Car la pr\u00e9f\u00e9rence axiologique pour un r\u00e9gime de libert\u00e9 r\u00e9publicaine qui am\u00e8ne Kant \u00e0 s\u2019enthousiasmer pour la R\u00e9volution fran\u00e7aise, et m\u00eame \u00e0 se r\u00e9jouir d\u2019une r\u00e9bellion (en Irlande)<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>, n\u2019\u00e9quivaut pas \u00e0 un fondement juridique. C\u2019est un <em>fait<\/em> qui a une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 historico-politique sans pouvoir pour autant \u00eatre fond\u00e9 en droit de mani\u00e8re <em>juridico<\/em>-politique. Si donc la r\u00e9volution est de tout temps injuste <em>en droit <\/em>pour Kant, <em>en fait<\/em> il n\u2019y a aucune injustice envers le souverain injuste \u00e0 d\u00e9truire le droit injuste par la violence d\u2019une r\u00e9bellion\u00a0: ce qui est en fait n\u2019est pas en droit. C\u2019est une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019un autre type, car l\u2019argument de droit et la description des faits n\u2019interviennent pas sur le m\u00eame plan. Au niveau politique, il faut distinguer entre le jugement normatif, qui condamne <em>moralement<\/em> la d\u00e9cision politique de faire une r\u00e9volution, de tout temps injuste en droit, et l\u2019\u00e9nonc\u00e9 descriptif, qui constate <em>l\u2019efficacit\u00e9<\/em> naturelle ou m\u00e9canique des r\u00e9volutions au regard du souverain bien politique. Le probl\u00e8me de la sagesse politique se r\u00e9sout en quelque sorte <em>de lui-m\u00eame<\/em> et m\u00e8ne <em>directement<\/em> au but qu\u2019est la paix perp\u00e9tuelle, \u00e0 la condition du moins de se souvenir du pr\u00e9cepte pragmatique de s\u2019approcher sans cesse de ce but en fonction des circonstances favorables <em>sans chercher \u00e0 l\u2019atteindre de mani\u00e8re pr\u00e9cipit\u00e9e par la violence<\/em>\u2026<\/p>\n<p>L\u2019histoire humaine \u00e9tant destin\u00e9e \u00e0 atteindre le souverain bien politique de la paix perp\u00e9tuelle en r\u00e9alisant au pr\u00e9alable la r\u00e9publicanisation des \u00c9tats, il n\u2019est donc pas n\u00e9cessaire de <em>pr\u00e9cipiter<\/em> l\u2019\u00e9volution qui s\u2019accomplira de toute fa\u00e7on, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Ce n\u2019est pas non plus souhaitable compte tenu des effets d\u00e9sastreux des r\u00e9formes pr\u00e9cipit\u00e9es ou des r\u00e9volutions turbulentes. Le jugement r\u00e9fl\u00e9chissant sur le cours de l\u2019histoire conforte ainsi l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique, qui prohibe en droit la voie de la r\u00e9volution violente, pour interdire d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019histoire en d\u00e9clenchant artificiellement une r\u00e9volution dont les cons\u00e9quences catastrophiques sont pr\u00e9visibles compte tenu de l\u2019\u00e9tat de l\u2019opinion publique. Ce qui n\u2019interdit pas, en revanche, de pragmatiquement saisir l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une r\u00e9volution qui, en r\u00e9action au despotisme monarchique, serait <em>naturellement<\/em> n\u00e9e de l\u2019aspiration d\u2019un peuple \u00e9clair\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9\u00a0: les r\u00e9volutions sont un \u00ab\u00a0appel de la nature\u00a0\u00bb \u00e0 r\u00e9former profond\u00e9ment et durablement la constitution<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a> ou encore une occasion favorable qu\u2019il faut savoir saisir<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a> sans chercher non plus \u00e0 la provoquer.<\/p>\n<p>Comme l\u2019indique la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Erhard dans le <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em> (1797), Kant semble avoir accept\u00e9 sa distinction entre une r\u00e9volution <em>spontan\u00e9e<\/em>, qui s\u2019est tout naturellement d\u00e9clench\u00e9e, et une r\u00e9volution <em>forc\u00e9e<\/em> par une insurrection antagoniste, qui a \u00e9t\u00e9 artificiellement provoqu\u00e9e par des activistes sans principe<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>. Cette diff\u00e9rence entre les r\u00e9volutionnaires qui saisissent une occasion historique sans l\u2019avoir au pr\u00e9alable provoqu\u00e9e pour pr\u00e9cipiter le cours de l\u2019histoire, et les r\u00e9volutionnaristes, qui s\u2019entendent \u00e0 provoquer artificiellement le processus r\u00e9volutionnaire (ce sont les futurs <em>r\u00e9volutionnaires professionnels<\/em>), pourrait bien avoir \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9e par Kant \u00e0 travers la distinction s\u00e9mantique entre les <em>r\u00e9volutionnistes <\/em>de l\u2019\u00c9tat (<em>Staatsrevolutionisten<\/em>) et les <em>r\u00e9volutionnants<\/em> enthousiastes (<em>Revolutionierenden<\/em>)<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Diminution \u00e0 venir de la violence<\/span><\/h6>\n<p>La nature humaine \u00e9tant d\u00e9faillante, il serait vain d\u2019esp\u00e9rer que l\u2019\u00c9tat se r\u00e9forme lui-m\u00eame de temps \u00e0 autre et que l\u2019\u00e9volution se produise ainsi sans r\u00e9volution<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>, ni guerre\u00a0! L\u2019horizon d\u2019un tournant en mieux de l\u2019histoire du genre humain<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a> se laisse plut\u00f4t deviner \u00e0 partir de la finalit\u00e9 providentielle qui guide le processus naturel des guerres et des r\u00e9volutions. Pour faire avancer le r\u00e8gne du droit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00c9tat comme entre les \u00c9tats, il vaut donc mieux compter sur la providence divine, qui oriente l\u2019histoire du genre humain vers la paix perp\u00e9tuelle, que sur la bonne volont\u00e9 des puissants d\u00e9tenteurs du pouvoir, ou m\u00eame sur leur int\u00e9r\u00eat bien compris gr\u00e2ce \u00e0 la propagation des Lumi\u00e8res. Reste que la perspective que le tournant en mieux laisse entrevoir \u00e0 la raison prend l\u2019aspect d\u2019une diminution de la violence de la part des gens puissants\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\">Graduellement, il y aura moins de violence de la part des puissants<\/span> et plus d\u2019observation des lois. Au sein de la communaut\u00e9 publique, il en ressortira plus de bienfaisance, moins de querelle en proc\u00e8s, plus de fiabilit\u00e9 dans les promesses, etc., en partie par sens de l\u2019honneur et en partie par le fait d\u2019un int\u00e9r\u00eat propre bien compris. Et ceci s\u2019\u00e9tendra finalement aussi aux peuples dans leurs relations ext\u00e9rieures entre eux jusqu\u2019\u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 cosmopolitique\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>.<br \/><br \/><br \/><\/pre>\n<h6 style=\"text-align: center;\">*<br \/>Notes<\/h6>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir le d\u00e9but du premier appendice \u00e0 la <em>Paix perp\u00e9tuelle\u00a0<\/em>: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 371.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir le d\u00e9but du \u00a7\u00a052 de la <em>Doctrine du droit\u00a0<\/em>: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 339-340 (<em>sie werden es mit der Gewalt angefangen haben<\/em>). Kant met ici l\u2019article devant la pr\u00e9position <em>mit<\/em> pour formuler cette hypoth\u00e8se entre parenth\u00e8ses que, dans l\u2019\u00e9tat de nature, les sauvages sans culture font imm\u00e9diatement appel \u00e0 <em>la<\/em> violence pour s\u2019imposer contre les autres, comme si la violence \u00e9tait le milieu dans lequel l\u2019homme naturel vivait et la cause naturelle de tout ce qui s\u2019ensuit\u00a0: <em>Au commencement serait la violence\u00a0!<\/em> Dans la suite du passage, il est question de modifier <em>avec<\/em> violence (<em>mit Gewalt<\/em>) la constitution\u00a0: c\u2019est <em>par<\/em> le peuple (<em>durch das Volk<\/em>) comme agent ou cause efficiente de l\u2019\u00e9meute que la constitution de l\u2019\u00c9tat est renvers\u00e9e.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir la remarque\u00a0A de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: VI, 321.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir le \u00a7\u00a062 de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 353.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir la conclusion de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 355.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir la conclusion de la seconde section de <em>Th\u00e9orie et pratique<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 306 (<em>Verzweifelungssprung<\/em>).<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir le cinqui\u00e8me article provisoire de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 346.<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Voir la fin de la remarque\u00a0A de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 323. Sur cette remarque et sur la question du r\u00e9gicide analys\u00e9e dans une longue note par Kant (<em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 321-323), je me permets de renvoyer \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation que j\u2019en donne dans <em>La politique de Kant \u2013 un r\u00e9formisme r\u00e9volutionnaire<\/em> (2016), p.\u00a0313-321.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Voir les sections B &amp; C du point\u00a08 de la r\u00e9ponse de Kant \u00e0 Bouterwek, respectivement sur le clerg\u00e9 et la noblesse\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 368-370. Cet ajout pr\u00e9cise ce que Kant avait indiqu\u00e9 \u00e0 la fin de la Remarque\u00a0C qui circonscrit les droits respectifs de l\u2019\u00c9tat et de l\u2019\u00c9glise tout en rappelant, dans la lign\u00e9e de l\u2019opuscule de 1784, le droit du peuple \u00e0 r\u00e9former (<em>reformieren<\/em>) l\u2019institution religieuse\u00a0: <em>Ak.<\/em>\u00a0VI, 327.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Voir la r\u00e9flexion n\u00b0\u00a08077 sur la philosophie du droit [\u03c9<sup>3-5<\/sup> =1795-<span style=\"text-decoration: line-through;\">99<\/span>]\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>XIX, 604. Trad. fr. par mes soins de cette seconde partie de l\u2019essai sur le progr\u00e8s dans<em> Le Conflit des Facult\u00e9s et autres textes sur la r\u00e9volution<\/em> (2015), p.\u00a0285.<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, <em>Ak.\u00a0<\/em>XIX, 611. Trad. fr. de la fin de cette r\u00e9flexion, p.\u00a0291-292.<br \/><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir le d\u00e9but du premier appendice \u00e0 la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em> (<em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 370)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Der Grenzgott der Moral weicht nicht dem Jupiter (dem Grenzgott der Gewalt)<\/em>\u00a0\u00bb.<br \/><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 372.<br \/><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Voir le second article d\u00e9finitif de la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VIII, 356.<br \/><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Revoir la fin du \u00a7\u00a042 de la <em>Doctrine du droit<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VI, 307-308 (<em>Macht oder List<\/em>).<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Johann Friedrich <span style=\"color: #ff0000;\">Abegg<\/span>, <em>Reisetagebuch von 1798<\/em>, Insel Verlag, 1976, S.248. Trad. fr. dans<em> Le Conflit des Facult\u00e9s et autres textes sur la r\u00e9volution<\/em> (2015), p.\u00a0322.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Voir la note cruciale du premier appendice \u00e0 la <em>Paix perp\u00e9tuelle<\/em>\u00a0: <em>Ak.\u00a0<\/em>VIII, 373.<br \/><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> Voir le point\u00a07 de la seconde section du <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VII, 88\u00a0; trad. fr. par mes soins (2015), p.\u00a0127.<br \/><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, <em>Ak.\u00a0<\/em>VII, 87\u00a0; trad. fr. p.\u00a0126. <em>Cf. <\/em>Johann Benjamin <span style=\"color: #ff0000;\">Erhard<\/span>, <em>\u00dcber das Recht des Volks zu einer Revolution<\/em> (1795), trad. fr. dans <em>Du<\/em> <em>droit du peuple \u00e0 faire une r\u00e9volution et autres \u00e9crits<\/em>, L\u2019\u00c2ge d\u2019Homme, Lausanne, 1993\u00a0: \u00ab\u00a0Tous les artifices pour produire dans les esprits une atmosph\u00e8re de haine contre le gouvernement par une mis\u00e8re artificielle et une persuasion trompeuse sont reprouv\u00e9s par la morale, car rien de bon ne peut en ressortir, mais uniquement une insurrection antagoniste qui, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre d\u00e9cha\u00een\u00e9e, redonne au despotisme toute sa violence. [\u2026] Celui qui entreprend par cons\u00e9quent une r\u00e9volution politiquement impossible sans occasion particuli\u00e8re agit injustement, et comme personne ne peut en g\u00e9n\u00e9ral \u00eatre certain qu\u2019une r\u00e9volution r\u00e9ussira, tout homme agit injustement qui veut provoquer intentionnellement une r\u00e9volution et agit uniquement pour provoquer une r\u00e9volution\u00a0\u00bb (p.\u00a0109-110).<br \/><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Voir le point\u00a06 de la seconde section du <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VII, 86\u00a0; trad. fr. p.\u00a0125.<br \/><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> Voir le point\u00a010 de la seconde section du <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VII, 93\u00a0; trad. fr. p.\u00a0131.<br \/><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Voir la conclusion de la seconde section du <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VII, 94\u00a0; trad. fr. p.\u00a0132.<br \/><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> Voir le point\u00a09 de la seconde section du <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em>\u00a0:<em> Ak.\u00a0<\/em>VII, 91-92\u00a0; trad. fr. p.\u00a0130.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>KantLa violence injustifiable (I) : une critique de la violence sauvage Selon Kant, la violence est litt\u00e9ralement injustifiable. 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