{"id":4401,"date":"2023-10-04T20:47:07","date_gmt":"2023-10-04T18:47:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/?page_id=4401"},"modified":"2024-05-25T15:19:04","modified_gmt":"2024-05-25T13:19:04","slug":"maux-et-mots-de-la-violence","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/cours-2020-2023-ferrie\/violence-en-tous-genres\/maux-et-mots-de-la-violence\/","title":{"rendered":"Maux et mots de la violence"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Les mots de la violence<\/span><\/h1>\n<p>Le terme de <em>violence<\/em> couvre un champ s\u00e9mantique qui regroupe des acceptions sans commune mesure. Pour destructrice qu\u2019elle soit, la violence de l\u2019ouragan n\u2019est pas de m\u00eame ordre que les violences d\u2019une guerre. Sans m\u00eame \u00e9voquer la <em>douce violence<\/em> qu\u2019on peut faire \u00e0 quelqu\u2019un ou se faire \u00e0 soi-m\u00eame, la violence d\u2019un assassinat ou d\u2019un viol n\u2019est pas non plus de m\u00eame ordre que la brutalit\u00e9 grossi\u00e8re de paroles injurieuses ou la virulente intensit\u00e9 de sentiments exprim\u00e9s de mani\u00e8re v\u00e9h\u00e9mente. Si le cheval fougueux ou un vin fort peuvent \u00eatre dit violents, d\u00e9j\u00e0 en latin<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, ce n\u2019est pas une raison pour qualifier de violentes les d\u00e9clarations excessives ou les paroles irrespectueuses. De m\u00eame, la violence de l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un texte n\u2019est pas de m\u00eame ordre que la violation d\u2019un sanctuaire. M\u00eame si l\u2019expression de la col\u00e8re ressentie ou de l\u2019amour trahi peut \u00eatre le pr\u00e9lude du passage \u00e0 l\u2019acte criminel, une parole violente n\u2019\u00e9quivaut pas \u00e0 la violence exerc\u00e9e sur un corps\u00a0: il y a changement d\u2019\u00e9chelle, par exemple, entre des remarques sexistes et des violences sexuelles. De m\u00eame, la torture psychologique inflig\u00e9e de mani\u00e8re perverse ou sadique n\u2019est pas identique \u00e0 une torture physique et, pour violente qu\u2019elle soit en r\u00e9alit\u00e9, la violence symbolique n\u2019est pas non plus l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une violence physique. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, pour r\u00e9elle et brutale que puisse \u00eatre l\u2019oppression d\u2019un syst\u00e8me de domination, ladite violence syst\u00e9mique n\u2019est pas plus \u00e9quivalente aux violences commises lors de la r\u00e9pression d\u2019une \u00e9meute, elle-m\u00eame violente.<\/p>\n<p>Pourtant, l\u2019\u00e8re actuelle de la d\u00e9nonciation m\u00e9diatique ouvre \u00e0 une confusion des genres de surcro\u00eet \u00e0 l\u2019origine de violences imaginaires. Remarquer la couleur d\u2019une peau ou le genre sexu\u00e9 d\u2019une personne, ce n\u2019est pas encore lui infliger la marque infamante d\u2019une stigmatisation raciste ou sexiste. Critiquer une croyance obscurantiste ou consid\u00e9rer avec Kant toute religion statutaire comme superstition, ce n\u2019est pas <em>faire violence<\/em> aux croyants qui, d\u2019ailleurs, ne s\u2019abstiennent pas de fustiger les m\u00e9cr\u00e9ants en les d\u00e9nommant de mani\u00e8re p\u00e9jorative<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. L\u2019inflation pol\u00e9miste dans l\u2019usage du terme violence a pour cons\u00e9quence paradoxale de provoquer actuellement, en fran\u00e7ais, un nivellement par le haut des actes rang\u00e9s, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, sous cette cat\u00e9gorie\u00a0: contrairement \u00e0 l\u2019association d\u00e9sormais convenue entre violences sexistes <em>et<\/em> sexuelles, ladite violence sexiste que constitue l\u2019outrage d\u2019une insulte d\u00e9valorisant le <em>deuxi\u00e8me<\/em> sexe r\u00e9put\u00e9 faible \u2013\u00a0culturellement discr\u00e9dit\u00e9 comme second, alors que la matrice est tout naturellement premi\u00e8re\u00a0\u2013, la virulence d\u2019une telle agression verbale donc est sans commune mesure avec la violence d\u2019une agression sexuelle ou m\u00eame d\u2019un harc\u00e8lement sexuel qui resterait d\u2019ordre psychologique. De m\u00eame, <em>faire violence<\/em> aux femmes en les dominant par l\u2019entremise de dispositifs de soumission \u00e0 l\u2019ordre in\u00e9gal de la domination masculine, ce n\u2019est pas encore exercer des violences<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> corporelles ou mentales, m\u00eame si l\u2019un pr\u00e9pare l\u2019autre en fournissant \u00e0 l\u2019acte conjoncturel un support structurel. Car la <em>domination<\/em> pol\u00e9mico-religieuse de l\u2019ordre \u00e9tabli sur les corps et les esprits est, avec la <em>force<\/em> et le <em>pouvoir<\/em> (potentiellement violents), un des doubles de la violence les plus imposants, avec pour cons\u00e9quence d\u2019en masquer la sp\u00e9cificit\u00e9. N\u2019y a-t-il, par exemple, une diff\u00e9rence d\u00e9cisive entre la domination symbolique et la violence symbolique dont il conviendra de cerner le champ\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lucr\u00e8ce, <em>De natura rerum<\/em>, livre\u00a03, v.482 [III,482]. <em>Cf. <\/em>V, 1226 <em>vs<\/em> 1231 pour la nature d\u00e9cha\u00een\u00e9e\u2026<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Kant, <em>Conflit des Facult\u00e9s<\/em> (1798)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Heidentum<\/em> (paganismus) est, d\u2019apr\u00e8s son \u00e9tymologie [en allemand], la superstition religieuse du peuple dans les for\u00eats (<em>Heiden<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une foule dont la foi religieuse est encore d\u00e9pourvue de toute constitution eccl\u00e9siastique et, par-l\u00e0, de toute loi publique. Mais les Juifs, les Musulmans et les Hindous ne consid\u00e8rent pas comme loi ce qui n\u2019est pas leur loi\u00a0: et ils affublent les autres peuples, qui n\u2019ont pr\u00e9cis\u00e9ment pas les m\u00eames observances d\u2019\u00e9glise qu\u2019eux, d\u2019un nom d\u00e9gradant (<em>Goj<\/em>, <em>Dschaur<\/em>, etc.), \u00e0 savoir celui d\u2019infid\u00e8les.\u00a0\u00bb [trad. fr. CF*,p.\u00a090] Dans la suite de la note, Kant use du terme h\u00e9breu <em>goy<\/em> (nation) qui est l\u2019\u00e9quivalent du terme latin <em>gentiles<\/em> (les nations)\u00a0: en h\u00e9breu, puis en yiddisch, ce terme p\u00e9joratif est utilis\u00e9 pour d\u00e9signer les peuples ou les individus qui ne sont pas juifs\u00a0; de m\u00eame, <em>Dschaur<\/em> (ou <em>Giour<\/em>) est le nom tout aussi d\u00e9pr\u00e9ciatif que les Turcs donnent \u00e0 ceux qui ne partagent pas leur religion.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Maurice Godelier,<em> Les m\u00e9tamorphoses de la parent\u00e9<\/em>, 2004, p.\u00a0266-267.<\/p>\n<p>Une th\u00e9orie critique de la violence est appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9construire les distinctions fig\u00e9es en dichotomies tellement tranch\u00e9es que la relation entre deux ph\u00e9nom\u00e8nes dispara\u00eet\u00a0: il y a bien un lien entre <em>force<\/em> et <em>violence<\/em>\u00a0; potentiellement violente, la <em>domination<\/em> peut \u00eatre source de violence\u00a0; chaque violence est une forme de <em>contrainte<\/em> exerc\u00e9e par l\u2019un sur l\u2019autre, etc. Mais, pour pr\u00e9cieuse et judicieuse que puisse \u00eatre la d\u00e9construction des lignes de d\u00e9marcation, cette op\u00e9ration critique ne doit pas revenir \u00e0 effacer les distinctions et les gradations qu\u2019il convient de reconna\u00eetre entre les diff\u00e9rents types et genres de violence, sauf \u00e0 sombrer et \u00e0 s\u2019ab\u00eemer dans une vari\u00e9t\u00e9 post-moderne de confusionnisme. Une th\u00e9orie critique de la violence doit s\u2019\u00e9vertuer \u00e0 en circonscrire le champ pour la discerner de ses doubles sans les dissocier pour autant de ces \u00e9l\u00e9ments ou moments \u00e0 l\u2019origine de la violence. Car il y a bien <em>des doubles de la violence<\/em> qui font \u00e9cran \u00e0 la reconnaissance de sa diff\u00e9rence sp\u00e9cifique. L\u2019emploi du terme dans diff\u00e9rentes langues r\u00e9v\u00e8le ainsi diff\u00e9rents doubles de la violence qui ne paraissent identiques \u00e0 la violence qu\u2019en raison d\u2019une confusion qui l\u2019identifie \u00e0 tort \u00e0 tel ou tel double\u00a0: c\u2019est le cas de la force (<em>vis<\/em>) qui est, en latin, la souche dont est d\u00e9riv\u00e9 le terme violence (<em>violentia<\/em>)\u00a0; le terme <em>Gewalt<\/em> ayant le double sens de <em>violence<\/em> et <em>pouvoir<\/em>, l\u2019allemand invite en quelque sorte \u00e0 leur confusion\u00a0; etc. Il convient donc de s\u2019aider d\u2019un comparatisme linguistique pour relativiser les associations et les distinctions dans l\u2019objectif de discerner ce qui est \u00e0 tort confondu.<\/p>\n<p>Par exemple, l\u2019allemand discerne encore et toujours fort \u00e0 propos entre <em>\u00e9nergie<\/em>, <em>force<\/em>, <em>puissance<\/em>, <em>pouvoir<\/em> et <em>violence<\/em>, tout en distinguant m\u00eame la violence criminelle\u00a0: apparent\u00e9e \u00e0 la guerre (<em>Krieg<\/em>), l\u2019\u00e9nergie (<em>Kraft<\/em>) n\u2019est pas la force (<em>St\u00e4rke<\/em>), laquelle est entendue au sens de la vigueur physique et de la rigueur ou fermet\u00e9 mentale\u00a0; de m\u00eame, et abondant dans le m\u00eame sens, le pouvoir (<em>potestas<\/em>) n\u2019est pas plus la puissance (<em>potentia<\/em>) en allemand qu\u2019en latin\u00a0; du c\u00f4t\u00e9 de la force, vigoureuse au point d\u2019\u00eatre brutale sans \u00eatre f\u00e9roce pour autant, la puissance (<em>Macht<\/em>) manifeste en acte la capacit\u00e9 (<em>potentia<\/em>) dynamique \u00e0 s\u2019imposer effectivement, dans un rapport de force qui permet \u00e0 la force sup\u00e9rieure d\u2019opprimer, en la comprimant, la force moins grande du plus faible, d\u2019une mani\u00e8re qui est plus ou moins imposante (<em>gewaltig<\/em>) sans jamais \u00eatre omnipotente, Dieu seul \u00e9tant tout-puissant (<em>allm\u00e4chtig<\/em>) au sens m\u00eame de la toute-puissance (<em>Allgewalt<\/em>) de la nature\u00a0; par contraste, le pouvoir (<em>Gewalt<\/em>) est en puissance ou potentiellement violent, du fait m\u00eame qu\u2019il s\u2019est \u00e9tabli, par la force ou la ruse, pr\u00e9cis\u00e9ment comme puissance effective ayant la capacit\u00e9 et le droit \u00e0 user de violence (<em>Gewaltsamkeit<\/em>)\u00a0; la violence en acte (<em>Gewaltsamkeit<\/em>) d\u2019un pouvoir puissant n\u2019est pas non plus identique \u00e0 cette m\u00eame violence identifi\u00e9e en tant qu\u2019acte criminel (<em>Gewaltt\u00e4tigkeit<\/em>). L\u2019allemand n\u2019est pas la seule langue \u00e0 reconna\u00eetre une nette gradation depuis l\u2019agressivit\u00e9 brutale d\u2019une parole ou d\u2019un geste jusqu\u2019au passage \u00e0 l\u2019acte physiquement violent. Si la s\u00e9mantique de la violence se partage entre les paroles et les actes, c\u2019est bien pour faire le lien de cause \u00e0 effet, par exemple, entre la violence d\u2019une passion et la violence effective dudit crime passionnel. Il ne s\u2019agit donc aucunement de limiter la violence aux <em>actes<\/em> violents et aux violences <em>corporelles<\/em>. La menace de mort qui en appelle au meurtre des Juifs ou le d\u00e9ni n\u00e9gationniste du g\u00e9nocide ne font-ils pas \u00e9galement violence aux descendants des victimes\u00a0? La virulence des paroles agressives en g\u00e9n\u00e9ral ne fait-elle pas <em>psychiquement<\/em> violence aux personnes cibl\u00e9es par de telles paroles violentes\u00a0? Les mots violents ne pr\u00e9parent-ils pas la violence des maux physiques\u00a0?<\/p>\n<p>Il conviendrait d\u2019analyser les maux de la violence en \u00e9tudiant les mots de la violence\u00a0: sans les accr\u00e9diter, ni les discr\u00e9diter <em>a priori<\/em>, une th\u00e9orie critique de la violence doit suivre les intuitions s\u00e9mantiques du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 circonscrire, de fa\u00e7on \u00e0 comprendre les associations et les dissociations entre les notions qui se sont impos\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rentes langues au cours du temps pour dire la violence sous toutes ses formes. C\u2019est la condition pr\u00e9alable pour d\u00e9finir la violence en validant des distinctions et en invalidant de multiples confusions. La premi\u00e8re d\u2019entre ces indistinctions confuses est pr\u00e9programm\u00e9e par l\u2019inscription dans la s\u00e9mantique latine de la d\u00e9rivation de <em>violentia<\/em> \u00e0 partir de <em>vis<\/em>\u00a0: comme si la violence \u00e9tait une modalit\u00e9 de la force. La force est le double qui se profile <em>devant<\/em> la violence pour la justifier comme un droit \u00e0 exercer contre le crime.<\/p>\n<p>Car, partag\u00e9e entre la juste force du droit et le crime injuste contre le droit, la violence est au c\u0153ur d\u2019une antinomie\u00a0: soit la violence est confondue avec la force, au nom du crime \u00e0 punir et \u00e0 bannir de la soci\u00e9t\u00e9 [Hobbes]\u00a0; soit la violence est assimil\u00e9e au crime, au nom du droit \u00e0 faire respecter justice et libert\u00e9 par l\u2019usage de la force l\u00e9gitime [d\u00e9marcation lockienne]. Le crime se substitue alors \u00e0 la force comme double de la violence\u2026<\/p>\n<p>Double de la violence, la force fait \u00e9cran en emp\u00eachant de percevoir ce qui la distingue de la violence. Une th\u00e9orie critique de la violence doit \u00e0 la fois dissiper la confusion et rendre compte de ce qui l\u2019occasionne au point d\u2019avoir engendr\u00e9 le doublet latin <em>vis<\/em> et <em>violentia<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>C\u2019est \u00ab\u00a0par force et violence\u00a0\u00bb que les r\u00e9publiques sont n\u00e9es selon Bodin<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. L\u2019expression, reprise du latin <em>pro vi et violentia<\/em>, atteste d\u2019autant mieux l\u2019aporie d\u2019une d\u00e9marcation claire et nette entre force et violence que <em>violentia<\/em> est d\u00e9riv\u00e9 de <em>vis<\/em> pour accentuer la sp\u00e9cificit\u00e9 de cet emploi de la force, excessivement ou exag\u00e9r\u00e9ment brutal, au point d\u2019\u00eatre jug\u00e9 despotique et cruel (<em>violentus<\/em>). Tout comme celle de l\u2019allemand, la s\u00e9mantique du fran\u00e7ais d\u00e9riv\u00e9 du latin, lui-m\u00eame articul\u00e9 au grec, atteste ainsi cette aporie, tout en fournissant des \u00e9l\u00e9ments d\u2019\u00e9volution s\u00e9mantique en relation avec l\u2019\u00e9valuation de la violence par rapport \u00e0 la situation sociopolitique et en relation aux normes \u00e9thiques et juridiques mises en place \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9termin\u00e9e. Il convient ainsi de s\u2019immerger dans la distinction s\u00e9mantique entre force et violence en fran\u00e7ais, avant d\u2019en chercher la source latine, qui s\u2019inspire du grec, afin d\u2019en revenir \u00e0 la d\u00e9marcation allemande. Le d\u00e9doublement grec \u00e0 l\u2019origine du doublet latin ouvre en effet au redoublement allemand de la distinction. En contrepoint de l\u2019indistincte distinction entre force et violence, il y a en effet une d\u00e9marcation entre violence et puissance (<em>potentia<\/em>) ou pouvoir (<em>potestas<\/em>) par la s\u00e9mantique de l\u2019allemand moderne qui s\u2019efforce de distinguer entre <em>Gewalt<\/em> et <em>Gewaltsamkeit<\/em>.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Jean Bodin, <em>Les six livres de la R\u00e9publique<\/em> (1583), livre I, chap.\u00a0VI, p.\u00a093.<\/p>\n<h3>1.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <span style=\"color: #0000ff;\">Usages et registres du terme violence en fran\u00e7ais<\/span><\/h3>\n<p>L\u2019usage actuel du <em>substantif<\/em> d\u00e9finit<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> la violence comme un abus de la force<sup>1215<\/sup>, par emprunt au latin <em>violentia<\/em> qui s\u2019entend \u00e0 la fois du caract\u00e8re emport\u00e9, farouche ou indomptable d\u2019un \u00eatre humain et de la puissance ou force brutale des \u00e9l\u00e9ments (le vent, l\u2019hiver et m\u00eame le vin)\u00a0: comme le substantif qui en est le d\u00e9riv\u00e9, l\u2019adjectif<em> violentus<\/em> prend ces deux sens d\u2019une personne emport\u00e9e ou d\u2019un fleuve imp\u00e9tueux, tout en insistant sur le caract\u00e8re cruel, despotique et m\u00eame tyrannique de l\u2019ordre imp\u00e9rieux qu\u2019\u00e9met une puissance despotique. <em>Faire violence \u00e0<\/em><sup>1538<\/sup> un \u00eatre humain, ce serait en ce sens le forcer ou le contraindre, que ce soit par la force, brutale, ou par la force de l\u2019esprit rus\u00e9, \u00e0 faire ou \u00e0 subir quelque chose contre sa propre volont\u00e9\u00a0: l\u2019abus consiste \u00e0 user ainsi de la force brutale<sup>1314<\/sup> pour soumettre quelqu\u2019un d\u2019autre gr\u00e2ce \u00e0 cet acte brutal<sup>1320<\/sup>.<\/p>\n<p>Comme l\u2019atteste le lien s\u00e9mantique entre les deux mots, le paradigme en est le <em>viol<\/em> d\u2019une personne, le plus souvent de sexe f\u00e9minin, par un violeur<sup>1360-1500<\/sup> qui viole<sup>1170<\/sup> un gar\u00e7onnet, une fillette ou une femme<sup>1170<\/sup> en la p\u00e9n\u00e9trant sans son consentement. D\u00e8s l\u2019ancien fran\u00e7ais, la violence revient en effet \u00e0 nuire \u00e0 quelqu\u2019un<sup>1209<\/sup> en lui manquant de respect\u00a0: commettre une violence et donc violer au sens du latin <em>violo<\/em>, c\u2019est par exemple faire violence \u00e0 un h\u00f4te, violer, d\u00e9vaster un territoire\u00a0; profaner, outrager, porter atteinte \u00e0\u2026 ou transgresser. Ce qui ouvre au sens des succ\u00e9dan\u00e9s de la violence arch\u00e9typale que sont les<em> violations<\/em> d\u2019une s\u00e9pulture<sup>1720<\/sup>, d\u2019une loi, de l\u2019asile<sup>1872<\/sup>, du domicile<sup>1837<\/sup> et m\u00eame de la langue<sup>1634<\/sup>. Car une interpr\u00e9tation abusive ou forc\u00e9e revient \u00e0 faire violence \u00e0 un texte<sup>1556<\/sup>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 violenter ce texte<sup>1640<\/sup> (le lexique ou la grammaire<sup>1660<\/sup>) en en d\u00e9naturant le sens par le fait m\u00eame de n\u2019en pas respecter la lettre, en particulier des textes religieusement consid\u00e9r\u00e9s comme des livres sacr\u00e9s. La demeure, l\u2019asile ou le temple pouvant \u00e9galement \u00eatre culturellement jug\u00e9s sacr\u00e9s, p\u00e9n\u00e9trer un lieu sacr\u00e9<sup>1080<\/sup> ou simplement interdit sans en avoir la permission, ni montrer le respect d\u00fb \u00e0 ce lieu prot\u00e9g\u00e9 par la loi (coutumi\u00e8re, religieuse ou positive), \u00e9quivaut de ce fait \u00e0 le violer en y entrant <em>de force<\/em> pour y faire de surcro\u00eet quelque chose de prohib\u00e9\u00a0: ce qui profane le lieu, de mani\u00e8re symbolique (par des inscriptions insultantes) ou mat\u00e9rielle (vols et d\u00e9gradations), en plus des \u00e9ventuelles agressions violentes des gens qui s\u2019y trouvent effectivement\u00a0; sur le plan affectif, cette profanation blesse les habitants, dont l\u2019intimit\u00e9 priv\u00e9e est viol\u00e9e \u2013\u00a0c\u2019est le cas lors d\u2019une violation de domicile, par exemple, par un voleur ou un agresseur \u00e9tranger \u00e0 la famille\u00a0\u2013, ou les pratiquants du culte, dont les croyances sont m\u00e9pris\u00e9es par les m\u00e9cr\u00e9ants \u2013\u00a0c\u2019est ce qui arrive en cas de profanation d\u2019un temple par des comportements inconvenants (couvre-chef dans une \u00e9glise, chaussures dans une mosqu\u00e9e, etc.\u00a0), des paroles injurieuses et\/ou la violation de l\u2019autel, le vol d\u2019objets sacr\u00e9s, etc. Encore faut-il remarquer \u00e0 cet \u00e9gard que la blessure provoqu\u00e9e par la profanation reste au niveau affectif de la violence symbolique, tant du moins qu\u2019aucune violence corporelle n\u2019accompagne et accomplit la violation de la demeure ou du sanctuaire.<\/p>\n<p>La brutalit\u00e9 de la force, \u00e0 la fois irr\u00e9sistible, n\u00e9faste et dangereuse<sup>1600<\/sup>, s\u2019entend \u00e0 la fois des \u00e9l\u00e9ments naturels et du caract\u00e8re violent<sup>1631<\/sup> d\u2019un agresseur. C\u2019est ce qui assure le sens n\u00e9gatif et d\u00e9pr\u00e9ciatif du terme, en particulier dans le cas humain du caract\u00e8re excessif, exag\u00e9r\u00e9 et sans mesure<sup>1671<\/sup> de la personne violente, laquelle ne montre aucune retenue, alors m\u00eame que la force violemment<sup>1538<\/sup> exerc\u00e9e a des effets consid\u00e9rables sur les gens qui la subissent. M\u00eame s\u2019il n\u2019y a aucune id\u00e9e d\u2019exc\u00e8s \u00e0 propos de ce qui \u00e9meut intens\u00e9ment<sup>1564<\/sup>, ce sentiment intense qui s\u2019impose violemment<sup>1690<\/sup>, avec une v\u00e9h\u00e9mence comparable \u00e0 la virulence d\u2019un venin ou d\u2019un poison venimeux<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, peut avoir \u2013\u00a0tout comme le langage excessif<sup>1774<\/sup> d\u2019ailleurs\u00a0\u2013 un pouvoir d\u2019action intense<sup>1213,1314<\/sup> qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 provoquer une <em>mort violente<\/em><sup>1550<\/sup>. Le caract\u00e8re brusque de ce type de mort, accidentelle et souvent d\u2019origine humaine, la distingue d\u2019une mort naturelle conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019opposition entre ce qui est naturel et ce qui est forc\u00e9<sup>1750<\/sup>. C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 un autre niveau, imag\u00e9, l\u2019\u00eatre humain peut <em>se faire violence<\/em> en se for\u00e7ant, gr\u00e2ce \u00e0 un effort sur soi-m\u00eame, pour s\u2019imposer une attitude contraire au comportement spontan\u00e9 qu\u2019il aurait eu (tout naturellement). En revanche, se faire \u00e0 soi-m\u00eame une <em>douce violence<\/em> est une expression ironique qui signifie feindre de r\u00e9sister au d\u00e9sir de se faire plaisir (en faisant quelque chose)\u00a0: de m\u00eame, c\u2019est faire une douce violence \u00e0 quelqu\u2019un<sup>1668<\/sup> d\u2019autre, lorsqu\u2019il refuse quelque chose par politesse, que de le pousser \u00e0 l\u2019accepter. Il n\u2019y a donc l\u00e0 aucune violence \u00e0 proprement parler\u00a0: se faire une douce violence, c\u2019est affecter de se faire violence.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> L\u2019analyse suit l\u2019enregistrement des usages s\u00e9mantiques par divers dictionnaires et autres lexiques dont le dictionnaire historique et critique de la langue fran\u00e7aise, le Robert, qui rep\u00e8re les premi\u00e8res occurrences d\u2019un terme ou d\u2019une expression\u00a0: cette datation sera indiqu\u00e9e comme le coefficient, par exemple, de la d\u00e9finition (en 1215) de la violence comme abus de la force<sup>1215<\/sup>.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Arthur Rimbaud, \u00ab\u00a0Nuit de l\u2019Enfer\u00a0\u00bb dans <em>Une saison en enfer <\/em>(1873)\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai aval\u00e9 une fameuse gorg\u00e9e de poison [\u2026] Les entrailles me br\u00fblent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse.\u00a0\u00bb (nrf, p.131)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re approche des sens du terme <em>violence<\/em> \u2013\u00a0pour l\u2019instant, elle fait abstraction du champ s\u00e9mantique de la force dont il sera question en m\u00eame temps que le latin <em>vis\u00a0<\/em>\u2013 donne \u00e0 penser deux types de probl\u00e8me\u00a0: l\u2019extension du champ de la violence\u00a0; son rapport \u00e0 la force.<\/p>\n<p>Comme pour la force, le champ s\u00e9mantique de la violence s\u2019\u00e9tend depuis les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels de l\u2019exercice brutal des forces physiques jusqu\u2019aux passions ou \u00e9motions proprement humaines, en passant par les violences corporelles ou mentales commises par un \u00eatre humain sur un autre \u00eatre, humain ou non. Il y a donc trois registres d\u2019emploi du terme <em>violence<\/em>\u00a0: les ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, comme la tornade\u00a0; les actes violents commis par les \u00eatres humains, comme le meurtre ou le viol\u00a0; les sentiments \u00e9prouv\u00e9s par un \u00eatre humain, comme la haine. Dans ces trois cas de figure, la violence est attest\u00e9e par l\u2019<em>effet<\/em> qu\u2019elle produit\u00a0: par exemple, la d\u00e9vastation et l\u2019h\u00e9catombe de morts, pour le tremblement de terre\u00a0; la mort d\u2019homme pour l\u2019assassinat, m\u00eame si la victime \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9e en douceur pendant son sommeil\u00a0; le suicide en raison d\u2019un chagrin d\u2019amour. Tout comme la furieuse passion qui pousse en effet \u00e0 se tuer ou \u00e0 tuer, le tremblement de terre est \u00e0 l\u2019origine d\u2019un <em>effet<\/em> violent\u00a0: c\u2019est la violence des cons\u00e9quences qui fait en retour appara\u00eetre la <em>cause<\/em> tout aussi violente. Quel que puisse \u00eatre le type de cause, c\u2019est ainsi l\u2019effet produit qui semble autoriser \u00e0 juger qu\u2019il y a eu violence, d\u2019un point de vue forc\u00e9ment anthropocentrique, et qui permet \u00e9galement d\u2019\u00e9valuer dans cette m\u00eame perspective humaine l\u2019intensit\u00e9 de la violence en fonction de l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riels et humains. C\u2019est donc le jugement humain sur le tort subi qui d\u00e9cide du caract\u00e8re violent de la cause, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un tremblement de terre provoqu\u00e9 par la tectonique des plaques ou du naturel violent d\u2019une personne, laquelle peut s\u2019emporter au point de blesser et m\u00eame tuer un autre \u00eatre sous le coup de la col\u00e8re. Voil\u00e0 le premier probl\u00e8me\u00a0: est-il l\u00e9gitime d\u2019extrapoler des actes violents \u00e0 la violence des causes d\u2019ordre physique, les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels, ou d\u2019ordre psychologique, les passions humaines\u00a0? Est-il m\u00eame correct d\u2019induire la violence de l\u2019acte brutal, par exemple pousser quelqu\u2019un, \u00e0 partir des retomb\u00e9es dramatiques de l\u2019usage de la force, comme la mort accidentelle de l\u2019homme brutalement repouss\u00e9\u00a0? N\u2019y a-t-il pas \u00e0 un droit \u00e0 user de la force, pour se d\u00e9fendre, qui distingue en principe cet usage et la force elle-m\u00eame par contraste avec l\u2019emploi abusif et excessif de la violence pour s\u2019imposer ou faire du tort \u00e0 autrui\u00a0?<\/p>\n<p>Cela pose le second probl\u00e8me, central, du rapport que la violence entretient avec la force. Tout en en \u00e9tant distincte, la violence s\u2019av\u00e8re manifestement indissociable de la force qui, par contraste, a un sens positif. La question se pose de savoir si la force est le versant positif de la violence \u2013\u00a0ce qui reviendrait \u00e0 les identifier\u00a0\u2013 ou bien si la force est la souche matricielle de la violence, qui serait seule n\u00e9gative en tant que sa d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u2013\u00a0la force serait bien distincte de la violence, m\u00eame si celle-ci reste indissociable de la force exerc\u00e9e pour produire l\u2019effet violent\u00a0\u2013\u00a0: voil\u00e0 l\u2019alternative \u00e0 laquelle est confront\u00e9e une th\u00e9orie critique de la violence qui s\u2019efforce de la distinguer de ce double incontournable qu\u2019est la force, en mettant \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les arguments \u00e0 l\u2019origine de leur assimilation tout en discutant les objections qui leur sont faites pour \u00e9tayer l\u2019antith\u00e8se de leur distinction critique.<\/p>\n<p>Il faut bien reconna\u00eetre, en premier lieu, que force et violence sont difficiles \u00e0 discerner. Car, d\u2019un point de vue qui projette le mod\u00e8le physicien de la m\u00e9canique des forces sur les relations humaines, la puissance de la force contraignante qui s\u2019exerce contre une autre force, plus faible, pour l\u2019oppresser ou la forcer \u00e0 prendre une direction impos\u00e9e par la force sup\u00e9rieure ne peut qu\u2019<em>appara\u00eetre<\/em> violente (plut\u00f4t que virulente d\u2019ailleurs) \u00e0 la force qui en subit en effet toute la puissance. Le sentiment d\u00e9j\u00e0 \u00e2prement \u00e9prouv\u00e9 par le sujet humain d\u2019\u00eatre soumis \u00e0 une violence oppressante est de surcro\u00eet renforc\u00e9, d\u00e8s que la force oppressive <em>para\u00eet<\/em> emport\u00e9e par la virulence imp\u00e9tueuse d\u2019un ressentiment visc\u00e9ral \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019\u00eatre oppress\u00e9. En plus de <em>se sentir <\/em>domin\u00e9 par la force sup\u00e9rieure de son oppresseur, l\u2019opprim\u00e9 <em>ressent<\/em> douloureusement, par exemple \u00e0 travers un regard malveillant ou un ton violent, l\u2019<em>animosit\u00e9<\/em> vindicative de l\u2019effort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 que l\u2019\u00eatre plus fort fait pour lui nuire\u00a0: cet esprit de violence ressenti comme animosit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 un des sens du latin <em>vis<\/em>.<\/p>\n<p>Il y a donc deux aspects h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et m\u00eame contradictoires qui entrent en ligne de compte pour assimiler la force exerc\u00e9e \u00e0 de la violence. D\u2019une part, la sup\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un individu par rapport \u00e0 un autre ou la supr\u00e9matie d\u2019une troupe capable de contraindre un autre groupe semblent relever du registre <em>physique<\/em> de l\u2019efficacit\u00e9 m\u00e9canique d\u2019une force sup\u00e9rieure qui, \u00e0 la fois, dispose de la puissance n\u00e9cessaire pour cela et l\u2019exerce effectivement pour s\u2019imposer dans un rapport de force de part en part naturel\u00a0: le rapport de force potentiellement violent entre \u00eatres humains serait d\u2019ordre naturel autant que d\u2019origine naturelle, les chevaux imp\u00e9tueux ou la furieuse temp\u00eate servant de mod\u00e8le pour penser le temp\u00e9rament naturellement \u00e9nergique d\u2019un <em>homme<\/em> qui, en raison m\u00eame de sa force sup\u00e9rieure, pourrait prendre l\u2019ascendant sur les autres. Corrigeant Nietzsche qui en annon\u00e7ait l\u2019av\u00e8nement \u00e0 venir, Freud suppute l\u2019apparition du sur-homme (<em>\u00dcbermensch<\/em>) d\u00e8s les pr\u00e9mices de l\u2019histoire primitive de l\u2019humanit\u00e9\u00a0: c\u2019est la figure du meneur dominateur dot\u00e9 tout naturellement d\u2019une personnalit\u00e9 \u00ab\u00a0absolument narcissique\u00a0\u00bb qui le rend capable, en vertu de sa <em>nature<\/em> de ma\u00eetre (<em>von <\/em><em>Herrennatur<\/em>)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> aussi sadique que tyrannique, de soumettre tout naturellement la masse des autres, hypnotis\u00e9s par la puissance de son narcissisme sup\u00e9rieur. De ce fait, la violence peut sembler <em>objectivement<\/em> mesurable \u00e0 l\u2019effet produit par la force qui s\u2019exerce physiquement ou m\u00e9caniquement sur les sujets qui la subissent. Ce serait vrai en g\u00e9n\u00e9ral, que la force en question s\u2019exerce tout <em>naturellement<\/em> en raison de la corpulence robuste ou de l\u2019\u00e9nergie vigoureuse d\u2019un corps plus fort que les autres, ou bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une force <em>culturellement<\/em> arm\u00e9e, par l\u2019art martial et le d\u00e9veloppement technique des armes de combat, pour s\u2019imposer violemment par la force des armes.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sigmund Freud, <em>Massenpsychologie und Ich-Analyse<\/em> (1921), Studienausgabe (1974), t.\u00a0IX, Francfort, Fischer Verlag, 1989, p.\u00a0115\u00a0; trad. fr. de <em>Psychologie de masse et analyse du Moi<\/em> dans les <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Payot, \u00ab\u00a0Petite Biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb, 1973, p.\u00a0151.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, et c\u2019est le second aspect qui prend le contrepied du premier, la perception pr\u00e9tendument objective de la puissance effective d\u2019une force sup\u00e9rieure pr\u00e9suppose un point de vue humain comme condition <em>sine qua non<\/em> pour pouvoir en calculer l\u2019effet violent et identifier la force comme violence. La force n\u2019est <em>\u00e9prouv\u00e9e<\/em> comme violence et la violence n\u2019est <em>ressentie<\/em> comme telle que par l\u2019entremise de la sensibilit\u00e9 du sujet humain qui en p\u00e2tit ou qui compatit \u00e0 la douleur de l\u2019autre \u00eatre, humain ou non humain. La souffrance occasionn\u00e9e par la violence exerc\u00e9e est de surcro\u00eet dupliqu\u00e9e par trois sentiments humains qui se produisent fr\u00e9quemment. Les maux endur\u00e9s \u00e0 cause de la violence sont, en premier lieu, redoubl\u00e9s par le <em>sentiment d\u2019impuissance<\/em> que tout le monde peut \u00e9prouver, m\u00eame s\u2019il l\u2019est tout particuli\u00e8rement par les pauvres gens, face \u00e0 une force sup\u00e9rieure qui <em>leur<\/em> para\u00eet s\u2019exercer de mani\u00e8re \u00e0 la fois inique et excessive. \u00c0 cela s\u2019ajoute le <em>ressentiment<\/em> des victimes de la violence qui se sentent maltrait\u00e9es en toute injustice. Ce ressentiment s\u2019accro\u00eet encore, en m\u00eame temps que la souffrance endur\u00e9e en cons\u00e9quence de la violence, d\u00e8s lors qu\u2019est am\u00e8rement ressentie l\u2019animosit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de ces individus violents qui abusent de leur force sup\u00e9rieure <em>pour<\/em> faire du mal ou du tort aux autres. Loin d\u2019\u00eatre une donn\u00e9e objective du rapport entre forces naturelles, la transmutation de la force en violence serait donc bien plut\u00f4t le fait anthropog\u00e8ne d\u2019une perception ou interpr\u00e9tation fond\u00e9e sur des sentiments humains, tr\u00e8s humains.<\/p>\n<p>Une th\u00e9orie critique de la violence qui s\u2019efforce de la discerner de la force se doit par cons\u00e9quent de pr\u00e9ciser les termes de cette transmutation, en \u00e9lucidant la source \u00e9tymologique de la d\u00e9rivation latine de la violence (<em>violentia<\/em>) \u00e0 partir de la force (<em>vis<\/em>). Or ce doublet latin s\u2019inspire d\u2019un d\u00e9doublement grec entre deux formes de force qu\u2019il convient de consid\u00e9rer en premier lieu pour en analyser l\u2019effet puissant en latin.<\/p>\n<h3>2.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <span style=\"color: #0000ff;\">L\u2019intuition grecque d\u2019une violence partag\u00e9e entre \u00e9nergie vigoureuse et exc\u00e8s transgressif<\/span><\/h3>\n<p>Il y a, en grec ancien, un d\u00e9doublement en gestation entre l\u2019\u00e9nergie robuste de la <em>force<\/em> naturelle et le d\u00e9cha\u00eenement imp\u00e9tueux de la <em>violence<\/em> dont la virulence s\u2019av\u00e8re aussi transgressive qu\u2019excessive. Ce d\u00e9doublement se cristallise autour de deux termes, \u03b2\u03af\u03b1 et \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2, qui ne forment pas un doublet s\u00e9mantique, au contraire de ce qui sera le cas en latin avec <em>vis<\/em> et <em>violentia<\/em>. Il y a dans cette intuition une sorte d\u2019ind\u00e9cision que tranche le grec moderne en renfor\u00e7ant et en accentuant la tendance antique \u00e0 comprendre <em>bia<\/em> comme relevant plut\u00f4t de la violence et <em>ischus<\/em> de la force. Mais, loin d\u2019\u00eatre une d\u00e9faillance, cette ind\u00e9cision fait signe vers l\u2019intuition grecque que le latin inscrira dans la d\u00e9rivation s\u00e9mantique de<em> violentia<\/em> \u00e0 partir de <em>vis<\/em>\u00a0: la force brute et brutale est <em>potentiellement<\/em> violente, de sorte que la brutalit\u00e9 m\u00eame de la force semble la pr\u00e9disposer \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer <em>effectivement <\/em>en violence. Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019une impr\u00e9cision dans les mots, mais d\u2019une compr\u00e9hension des maux dont le ressort ph\u00e9nom\u00e9nal est l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019usage et de l\u2019abus de la force pour s\u2019imposer violemment, en particulier \u00e0 la guerre. Comment user de la force au combat sans \u00eatre effectivement violent dans l\u2019emploi des armes de guerre\u00a0?<\/p>\n<p>Dans la <em>Th\u00e9ogonie<\/em>, H\u00e9siode d\u00e9nomme ainsi H\u00e9racl\u00e8s <em>le violent<\/em> (\u03b2\u03af\u03b1 \u1f29\u03c1\u03b1\u03ba\u03bb\u1fc6\u03c2) en raison de ses multiples exploits meurtriers, par exemple face \u00e0 l\u2019hydre \u00e0 neuf t\u00eates qu\u2019il mit \u00e0 mort avec l\u2019aide d\u2019Ilaios ami d\u2019Ar\u00e8s (v.\u00a0313-318), le dieu de la guerre, ou encore face \u00e0 l\u2019ogre \u00e0 trois t\u00eates, le monstrueux G\u00e9ryon, qu\u2019il tua comme son chien Orthros et le berger Eurytion (v.\u00a0289-294). Si le vaillant (\u1f04\u03bb\u03ba\u03b9\u03bc\u03bf\u03c2) fils d\u2019Alcm\u00e8ne est appel\u00e9 H\u00e9racl\u00e8s <em>le fort<\/em> (<em>\u1f34<\/em>\u03c2 \u1f29\u03c1\u03b1\u03ba\u03bb\u1fc6\u03c2), au terme des \u00e9preuves (v.\u00a0943-955) qui lui sont impos\u00e9es pour se purifier d\u2019avoir tu\u00e9 sa femme et ses enfants sous l\u2019emprise d\u2019un coup de folie (<em>at\u00e8<\/em>), la raison en est que le fils de Zeus, qui avait \u00e9trangl\u00e9 deux serpents au berceau et tu\u00e9 son ma\u00eetre de musique \u00e0 cause d\u2019un acc\u00e8s de col\u00e8re, n\u2019avait pu accomplir cette grande \u0153uvre (<em>mega ergon<\/em>) qui allait l\u2019immortaliser (v.\u00a0954-955) que gr\u00e2ce \u00e0 sa <em>force <\/em>ou vigueur (<em>\u1f34<\/em>\u03c2)\u00a0: en effet, selon H\u00e9siode, \u00ab\u00a0ce fut la force vigoureuse d\u2019H\u00e9racl\u00e8s le violent [<em>\u1f34<\/em>\u03c2\u00a0\u2026\u00a0\u03b2\u03af\u03b7\u03c2 \u1f29\u03c1\u03b1\u03ba\u03bb\u03b5\u03af\u03b7\u03c2] qui fit p\u00e9rir\u00a0\u00bb le lion de N\u00e9m\u00e9e (v.\u00a0327-332). Lors du combat, l\u2019emploi de la force est <em>ipso facto<\/em> violent sans que cet usage ne constitue un abus. Mais qu\u2019en est-il en dehors du champ de bataille\u00a0? La force ne contient-elle pas toujours la violence en elle, intrins\u00e8quement, comme une possibilit\u00e9 suspendue qui menace de s\u2019abattre sur les victimes d\u2019un violent coup de folie\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019absence d\u2019une d\u00e9marcation claire et nette entre force et violence se lit, par exemple, dans l\u2019association de force et violence (<em>ischus d\u2019\u00a0\u00e8de bi\u00e8<\/em>) \u00e0 propos des robustes (<em>obrimoi<\/em>) Cyclopes aux entrailles au plus haut point violentes (<em>hyperbion<\/em>) [v.\u00a0139-140, v.\u00a0146-148]. L\u2019adjectif qui qualifie les cyclopes est lui-m\u00eame dans l\u2019entre-deux entre force et violence\u00a0: \u00e9pith\u00e8te de la d\u00e9esse de la guerre, Ath\u00e9na, chez H\u00e9siode et chez Hom\u00e8re [<em>Hymnes hom\u00e9riques<\/em>, 2 &amp; 7], le terme \u1f44\u03b2\u03c1\u03b9\u03bc\u03bf\u03c2 qui signifie fort, robuste ou vigoureux ne qualifie pas seulement la robustesse des enfants et la force vigoureuse de l\u2019eau, il est \u00e9galement attribu\u00e9 \u00e0 la puissance des guerriers, d\u2019une javeline ou d\u2019un lion, auxquels cas l\u2019exercice de la force ne peut s\u2019effectuer qu\u2019avec violence et son effet \u00eatre violent\u00a0: c\u2019est ainsi que Jason se voit impos\u00e9 de nombreuses \u00e9preuves par le grand roi orgueilleux, \u00ab\u00a0le violent [<em>hybrist\u00e8s<\/em>] P\u00e9lias agissant de mani\u00e8re brutale [<em>obrimoergos<\/em>] et pr\u00e9somptueuse\u00a0\u00bb [<em>Th\u00e9ogonie<\/em>, v.\u00a0\u00a0995-996]. C\u2019est par la m\u00eame formule (<em>ataslaton<\/em> <em>obrimoergon<\/em>) associant la brutalit\u00e9 de l\u2019acte \u00e0 la d\u00e9mence de l\u2019\u00e9garement (<em>at\u00e8<\/em>) que le p\u00e8re du divin Hector qualifie le sort infame (<em>aeikeia erga<\/em>) qu\u2019Achille inflige \u00e0 son cadavre tra\u00een\u00e9 sur le champ de bataille par le char de l\u2019Ach\u00e9en\u00a0: cet acte terrible est tout autant violent que d\u00e9ment [<em>Iliade<\/em>, XXII,418]<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Pour sa part, la m\u00e8re d\u2019Aphrodite que l\u2019outrecuidant (<em>hyperthumos<\/em>) Diom\u00e8de vient de blesser qualifie cet acte brutal (<em>obrimoergos<\/em>) de m\u00e9fait mis\u00e9rable de la part de ce guerrier qui se sent assez fort au combat (<em>karteros<\/em>) pour oser s\u2019attaquer aux Immortels<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. <em>La force se fait violence<\/em> non seulement au niveau physique de la blessure inflig\u00e9e \u00e0 Aphrodite d\u2019or, et plus tard \u00e0 Ar\u00e8s<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, mais sur le plan symbolique de l\u2019<em>hybris\u00a0<\/em>: un des noms de la violence qui d\u00e9signe, toujours en mauvaise part, l\u2019<em>exc\u00e8s<\/em> du fait d\u2019un usage impie de la force brutale dont l\u2019abus s\u2019av\u00e8re irrespectueux des dieux comme des morts dans le cas d\u2019Achille. Tout acte de guerre est, il est vrai, constitutivement violent, mais il ne s\u2019agit pas ici tout simplement de l\u2019audace d\u2019un acte brutal qui para\u00eetrait hardi (<em>obrimoergos<\/em>)\u00a0: en l\u2019occurrence, l\u2019adjectif qualifie un acte <em>terrible<\/em> qui ne se produit pas seulement avec force, mais rec\u00e8le une violence qui combine brutalit\u00e9 et d\u00e9mence transgressive. C\u2019est dire \u00e0 quel point il est difficile de dissocier la force de la violence, celle-ci s\u2019entendant tout autant de la brutalit\u00e9 excessive dans l\u2019usage de la force physique que de la virulence psychique de l\u2019emportement d\u00e9ment \u00e0 l\u2019origine affective de l\u2019acte transgressif.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Hom\u00e8re, <em>Iliade<\/em>, XXII, v.\u00a0418. Voir la traduction fran\u00e7aise de l\u2019<em>Iliade <\/em>par Paul Mazon (Les Belles Lettres, 1937-1938) r\u00e9\u00e9dit\u00e9 par Gallimard (1975), \u00ab\u00a0folie classique\u00a0\u00bb, p.\u00a0451, &amp; l\u2019\u00e9dition en grec de l\u2019<em>Iliade<\/em> et l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em> chez Insel Verlag, Leipzig, 1942, p.\u00a0481.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Iliade<\/em>, V, v.\u00a0403\u00a0: p.\u00a0120\/gr.106.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Iliade<\/em>, V, v.\u00a0846-857.<\/p>\n<p>L\u2019ind\u00e9cision perceptible dans la s\u00e9mantique grecque signale <em>ainsi<\/em> la difficult\u00e9 (<em>aporia<\/em>) qu\u2019il y a \u00e0 circonscrire le champ de la violence en indiquant discr\u00e8tement la trouble indistinction de la zone n\u00e9buleuse entre force et violence. L\u2019impossibilit\u00e9 de tracer une ligne de d\u00e9marcation tranch\u00e9e pour s\u00e9parer force et violence est attest\u00e9e par le d\u00e9bordement de l\u2019une vers l\u2019autre qui s\u2019op\u00e8re dans les deux sens, m\u00eame si le glissement s\u00e9mantique n\u2019a pas la m\u00eame signification de part et d\u2019autre. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la violence implique <em>ipso facto<\/em> la force, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, comme une condition n\u00e9cessaire, bien qu\u2019insuffisante\u00a0: la d\u00e9finition de la violence doit donc forc\u00e9ment contenir la force comme un de ses \u00e9l\u00e9ments constitutifs. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 en revanche, la force n\u2019est pas intrins\u00e8quement violence\u00a0: elle ne le devient en quelque sorte qu\u2019<em>accidentellement<\/em>, dans certains cas qui justifient la d\u00e9rivation latine de <em>violentia <\/em>\u00e0 partir de <em>vis<\/em> sous des conditions d\u00e9termin\u00e9es qu\u2019il s\u2019agit pr\u00e9cis\u00e9ment de d\u00e9finir\u00a0; c\u2019est en effet la condition <em>sine qua non<\/em> pour rep\u00e9rer les crit\u00e8res distinctifs de la violence et pr\u00e9ciser le moment de son \u00e9mergence. L\u2019intuition que rec\u00e8le le grec ancien \u00e0 propos de cette question de l\u2019irruption de la violence peut avec profit \u00eatre reformul\u00e9e en empruntant la terminologie aristot\u00e9licienne\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">la force \u00e9tant violence <em>en puissance<\/em>, le passage \u00e0 l\u2019acte violent serait tendanciellement inscrit dans l\u2019usage de la force comme l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un <em>abus<\/em> pr\u00e9programm\u00e9, dont la probabilit\u00e9 pour autant n\u2019a rien d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse\u00a0!<\/p>\n<p>En plus de poser le probl\u00e8me du moment d\u2019\u00e9mergence de la violence, cette reformulation d\u2019inspiration aristot\u00e9licienne, qui use de la distinction entre puissance (\u03b4\u1f7b\u03bd\u03b1\u03bc\u03b9\u03c2) et acte (\u1f10\u03bd\u03ad\u03c1\u03b3\u03b5\u03b9\u03b1), pointe la question ouverte du rapport entre <em>violence<\/em> et <em>puissance<\/em> qu\u2019Aristote \u00e9voque dans son cours sur la politique. Il convient n\u00e9anmoins, pour d\u00e9gager ce probl\u00e8me, de bien entendre les sens du terme <em>dunamis<\/em>, \u00e0 savoir\u00a0: non seulement la facult\u00e9 de pouvoir en g\u00e9n\u00e9ral \u2013\u00a0chez Aristote, il s\u2019agit d\u2019une potentialit\u00e9 physique ou psychique de d\u00e9veloppement d\u2019une force ou capacit\u00e9 corporelle ou mentale\u00a0\u2013, mais encore le <em>pouvoir de domination<\/em> exerc\u00e9 par un tyran ou une oligarchie au d\u00e9triment de gens victimes de violences. Car, tout comme l\u2019individu dans une tyrannie (<em>tyrannis<\/em>), un collectif de puissants oligarques (<em>dynasteia<\/em>) impose son pouvoir (<em>dunamis<\/em>) arbitraire, selon Aristote, dans le cadre d\u2019un r\u00e9gime de type dynastique (\u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c3\u03c4\u03b5\u03c5\u03c4\u03b9\u03ba\u1f75) qui est d\u00e9pourvu de lois et d\u2019assembl\u00e9e (\u03b4\u1fc6\u03bc\u03bf\u03c2), et ce par contraste avec ce qu\u2019il appelle une constitution de type politique (\u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u03b9\u03ba\u1f74)\u00a0: \u00e0 ses yeux, c\u2019est la diff\u00e9rence entre un r\u00e9gime politique (\u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1) et un r\u00e9gime dynastique (\u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c3\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, cette forme d\u2019oligarchie \u00e0 la fois h\u00e9r\u00e9ditaire et autoritaire o\u00f9 la puissance (\u03b4\u1f7b\u03bd\u03b1\u03bc\u03b9\u03c2) de commander est d\u00e9tenue par une minorit\u00e9 de nobles puissants qui commandent \u00e0 la place des lois<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> et exercent, en tant que ma\u00eetres (\u03ba\u1f7b\u03c1\u03b9\u03bf\u03b9) des lois<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, un pouvoir souverain (<em>kurios<\/em>) sur les sujets soumis \u00e0 leurs d\u00e9crets arbitraires. Tout comme la tyrannie, l\u2019oligarchie dynastique s\u2019impose ainsi avec violence et arbitraire<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> en raison d\u2019un rapport de force que seule une insurrection (<em>stasis<\/em>) pourrait renverser. Dans les deux cas de la tyrannie et de l\u2019oligarchie dynastique, les violences perp\u00e9tr\u00e9es par les puissants sont dues \u00e0 un <em>abus<\/em> <em>de pouvoir<\/em>, lequel est d\u2019ailleurs pr\u00e9programm\u00e9 par l\u2019absence d\u2019une constitution politique reconnaissant les droits des citoyens\u00a0: ce qui permettrait de faire contrepoids \u00e0 la force d\u00e9mesur\u00e9e du pouvoir souverain. La violence serait donc moins le fait de la force naturelle des individus que de la puissance culturelle des oligarques au pouvoir, lesquels cultivent l\u2019agressivit\u00e9 pulsionnelle de leurs hommes de main et autres mercenaires pour imposer les int\u00e9r\u00eats politiques et \u00e9conomiques de l\u2019oligarchie. Il y a donc bien un lien entre violence et puissance que la s\u00e9mantique grecque atteste en permettant d\u2019en retracer la gen\u00e8se.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Aristote, <em>Les politiques<\/em>, II, 10\u00a0: \u00ab\u00a0\u1f2b\u03bd \u03b4\u1f72 \u03c0\u03bf\u03b9\u03bf\u1fe6\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9 \u03c4\u1fc6\u03c2 \u1f01\u03bc\u03b1\u03c1\u03c4\u1f77\u03b1\u03c2 \u03c4\u03b1\u1f7b\u03c4\u03b7\u03c2 \u1f30\u03b1\u03c4\u03c1\u03b5\u1f77\u03b1\u03bd, \u1f04\u03c4\u03bf\u03c0\u03bf\u03c2 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bf\u1f50 \u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u03b9\u03ba\u1f74 \u1f00\u03bb\u03bb\u1f70 \u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c3\u03c4\u03b5\u03c5\u03c4\u03b9\u03ba\u1f75. [\u2026] \u1f97 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b4\u1fc6\u03bb\u03bf\u03bd \u1f61\u03c2 \u1f14\u03c7\u03b5\u03b9 \u03c4\u03b9 \u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1\u03c2 \u1f21 \u03c4\u1f71\u03be\u03b9\u03c2, \u1f00\u03bb\u03bb\u2019 \u03bf\u1f50 \u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1 \u1f10\u03c3\u03c4\u1f76\u03bd \u1f00\u03bb\u03bb\u1f70 \u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c3\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1 \u03bc\u1fb6\u03bb\u03bb\u03bf\u03bd.\u00a0\u00bb (1272b1-3,10-11)<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Aristote, <em>Les politiques<\/em>, IV, 5\u00a0: \u00ab\u00a0\u1f15\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd \u03b4\u2019 \u03b5\u1f36\u03b4\u03bf\u03c2 \u1f40\u03bb\u03b9\u03b3\u03b1\u03c1\u03c7\u1f77\u03b1\u03c2, \u1f45\u03c4\u03b1\u03bd \u03c0\u03b1\u1fd6\u03c2 \u1f00\u03bd\u03c4\u1f76 \u03c0\u03b1\u03c4\u03c1\u1f78\u03c2 \u03b5\u1f30\u03c3\u1f77\u1fc3, \u03c4\u1f73\u03c4\u03b1\u03c1\u03c4\u03bf\u03bd \u03b4\u2019, \u1f45\u03c4\u03b1\u03bd \u1f51\u03c0\u1f71\u03c1\u03c7\u1fc3 \u03c4\u03b5 \u03c4\u1f78 \u03bd\u1fe6\u03bd \u03bb\u03b5\u03c7\u03b8\u1f72\u03bd \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f04\u03c1\u03c7\u1fc3 \u03bc\u1f74 \u1f41 \u03bd\u1f79\u03bc\u03bf\u03c2 \u1f00\u03bb\u03bb\u2019 \u03bf\u1f31 \u1f04\u03c1\u03c7\u03bf\u03bd\u03c4\u03b5\u03c2. \u039a\u03b1\u1f76 \u1f14\u03c3\u03c4\u03b9\u03bd \u1f00\u03bd\u03c4\u1f77\u03c3\u03c4\u03c1\u03bf\u03c6\u03bf\u03c2 \u03b1\u1f55\u03c4\u03b7 \u1f10\u03bd \u03c4\u03b1\u1fd6\u03c2 \u1f40\u03bb\u03b9\u03b3\u03b1\u03c1\u03c7\u1f77\u03b1\u03b9\u03c2 \u1f65\u03c3\u03c0\u03b5\u03c1 \u1f21 \u03c4\u03c5\u03c1\u03b1\u03bd\u03bd\u1f76\u03c2 \u1f10\u03bd \u03c4\u03b1\u1fd6\u03c2 \u03bc\u03bf\u03bd\u03b1\u03c1\u03c7\u1f77\u03b1\u03b9\u03c2, \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c0\u03b5\u03c1\u1f76 \u1f27\u03c2 \u03c4\u03b5\u03bb\u03b5\u03c5\u03c4\u03b1\u1f77\u03b1\u03c2 \u03b5\u1f34\u03c0\u03b1\u03bc\u03b5\u03bd \u03b4\u03b7\u03bc\u03bf\u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u1f77\u03b1\u03c2 \u1f10\u03bd \u03c4\u03b1\u1fd6\u03c2 \u03b4\u03b7\u03bc\u03bf\u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u1f77\u03b1\u03b9\u03c2\u00b7 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03ba\u03b1\u03bb\u03bf\u1fe6\u03c3\u03b9 \u03b4\u1f74 \u03c4\u1f74\u03bd \u03c4\u03bf\u03b9\u03b1\u1f7b\u03c4\u03b7\u03bd \u1f40\u03bb\u03b9\u03b3\u03b1\u03c1\u03c7\u1f77\u03b1\u03bd \u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c3\u03c4\u03b5\u1f77\u03b1\u03bd.\u00a0\u00bb (1292b4-10)<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Aristote, <em>Les politiques<\/em>, IV, 14\u00a0: \u00ab\u00a0\u1f45\u03c4\u03b1\u03bd \u03b4\u1f72 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b1\u1f31\u03c1\u1ff6\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b1\u1f50\u03c4\u03bf\u1f76 \u03b1\u1f51\u03c4\u03bf\u1f7a\u03c2 \u03bf\u1f31 \u03ba\u1f7b\u03c1\u03b9\u03bf\u03b9 \u03c4\u03bf\u1fe6 \u03b2\u03bf\u03c5\u03bb\u03b5\u1f7b\u03b5\u03c3\u03b8\u03b1\u03b9, \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f45\u03c4\u03b1\u03bd \u03c0\u03b1\u1fd6\u03c2 \u1f00\u03bd\u03c4\u1f76 \u03c0\u03b1\u03c4\u03c1\u1f78\u03c2 \u03b5\u1f30\u03c3\u1f77\u1fc3 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03ba\u1f7b\u03c1\u03b9\u03bf\u03b9 \u03c4\u1ff6\u03bd \u03bd\u1f79\u03bc\u03c9\u03bd \u1f66\u03c3\u03b9\u03bd, \u1f40\u03bb\u03b9\u03b3\u03b1\u03c1\u03c7\u03b9\u03ba\u1f74\u03bd \u1f00\u03bd\u03b1\u03b3\u03ba\u03b1\u1fd6\u03bf\u03bd \u03b5\u1f36\u03bd\u03b1\u03b9 \u03c4\u1f74\u03bd \u03c4\u1f71\u03be\u03b9\u03bd \u03c4\u03b1\u1f7b\u03c4\u03b7\u03bd.\u00a0\u00bb (1298b2-5)<br \/>\n<a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Pierre Chantraine, <em>Dictionnaire \u00e9tymologique de la langue grecque. Histoire des mots<\/em>, Klincksieck, 1968-1974, 1980, p.\u00a0301.<\/p>\n<p><em>La violence comme abus de la force proviendrait de la puissance comme exc\u00e8s de pouvoir<\/em>. L\u2019exp\u00e9rience grecque de la force potentiellement violente permettrait ainsi de reconna\u00eetre le danger de l\u2019<em>exc\u00e8s<\/em> qui constitue la violence comme transgression (<em>hubris<\/em>). Ce serait comme si la violence s\u2019av\u00e9rait \u00eatre l\u2019excroissance transgressive de la force sous l\u2019effet de l\u2019exc\u00e8s de puissance. Il y aurait un signe indirect \u00e0 cette excroissance dans le fait linguistique que de nombreux mots grecs peuvent \u00eatre traduits en fran\u00e7ais \u00e0 la fois par l\u2019un ou l\u2019autre terme, force <em>ou<\/em> violence, selon le contexte. C\u2019est en premier lieu le cas pour \u03b2\u03af\u03b1 qui prend principalement le sens de <em>violence<\/em>, surtout lorsqu\u2019il forme un doublet avec \u1f55\u03d0\u03c1\u03b9\u03c2 (exc\u00e8s) ou \u03c7\u03b5\u1fd6\u03c1\u03b5\u03c2 (tenir sous son pouvoir), alors qu\u2019il a plut\u00f4t le sens de <em>force<\/em> quand il est joint \u00e0 \u03ba\u1f71\u03c1\u03c4\u03bf\u03c2\u00a0: ce terme \u00e9pique qui \u00e9quivaut au \u03ba\u03c1\u03ac\u03c4\u03bf\u03c2 ionien est pris au sens non de la puissance souveraine, mais plut\u00f4t au sens de l\u2019endurance de la fermet\u00e9 d\u2019\u00e2me (\u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u03af\u03b1) qui d\u00e9signe une force non-violente comparable au <em>satyagraha<\/em> de Gandhi. Comme il y a de multiples termes en grec pour dire la force et\/ou la violence, m\u00eame s\u2019il faut de toute \u00e9vidence se focaliser tout d\u2019abord sur \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2 et \u03b2\u03af\u03b1, il convient en tout cas d\u2019appr\u00e9cier les nuances respectives de leurs emplois en s\u2019effor\u00e7ant de rep\u00e9rer le contexte de leur utilisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Dans la mythologie grecque, <em>Bia<\/em> est le nom d\u2019une divinit\u00e9 qui personnifie la Force <em>ou<\/em> la Violence\u00a0: comme l\u2019indique la <em>Th\u00e9ogonie <\/em>d\u2019H\u00e9siode (v.\u00a0384-385), \u0392\u03af\u03b1 est apparent\u00e9e \u00e0 ses s\u0153urs, \u039d\u03af\u03ba\u03b7 (victoire), \u039a\u03c1\u03ac\u03c4\u03bf\u03c2 (pouvoir-puissance) et \u0396\u1fc6\u03bb\u03bf\u03c2 (\u00e9mulation-rivalit\u00e9). Au d\u00e9but du <em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9 <\/em>d\u2019Eschyle, <em>Kratos <\/em>(Pouvoir) et <em>Bia<\/em> (Force-Violence) en ont fini avec la mission que Zeus leur avait confi\u00e9e de ramener Prom\u00e9th\u00e9e dans la contr\u00e9e d\u00e9sert\u00e9e et \u00e9loign\u00e9e du pays des Scythes pour que le dieu du feu, H\u00e9pha\u00efstos, l\u2019y encha\u00eene sur des roches escarp\u00e9es et d\u00e9sol\u00e9es en se servant de la force violente (\u03b2\u1f77\u1fb3) de ses coups (v.\u00a074), le dieu souverain l\u2019ayant puni pour avoir donn\u00e9 aux mortels le feu d\u00e9rob\u00e9 aux dieux\u00a0: comme le dieu de la m\u00e9tallurgie montre de la compassion pour ce dieu de m\u00eame sang que lui avec lequel il passait du temps, Pouvoir le somme d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 Zeus, alors que Force-Violence reste sans voix pendant toute la sc\u00e8ne tragique (v.\u00a01-87). Comme si le pouvoir \u00e9tait un porte-parole de la puissance\u00a0!<\/p>\n<p>Le pouvoir serait ainsi charg\u00e9 d\u2019accompagner l\u2019acte violent pour justifier cet usage de la force qui se traduit par une violence en acte\u00a0: la puissance souveraine de Zeus lui donne le pouvoir de juger et de commander \u00e0 la Force-Violence de s\u2019emparer du condamn\u00e9 pour le mener au lieu o\u00f9 le ch\u00e2timent sera ex\u00e9cut\u00e9, sous la surveillance du Pouvoir qui rappelle son devoir au dieu charg\u00e9 de la basse besogne de mettre aux fers le condamn\u00e9. Confirmant la relation entre puissance et violence, l\u2019encha\u00eenement des d\u00e9cisions et le d\u00e9roulement des op\u00e9rations s\u2019apparente incidemment au sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral qui pr\u00e9side au maintien de l\u2019ordre hi\u00e9rarchique\u00a0: la sentence imp\u00e9rieuse du souverain\u00a0; l\u2019arrestation du condamn\u00e9 par la force violente et l\u2019ex\u00e9cution violente du ch\u00e2timent sous la direction et la surveillance du pouvoir ex\u00e9cutif. Mais il y a plus encore, une sorte de r\u00e9v\u00e9lation de la dialectique entre parole et acte se produirait sous la figure d\u2019une parabole\u00a0: <em>au commencement \u00e9tait la parole<\/em>, divine, qui pr\u00e9side \u00e0 l\u2019acte\u00a0; la violence de la force qui s\u2019exerce en cons\u00e9quence op\u00e8re silencieusement, c\u2019est <em>l\u2019acte pur de toute parole\u00a0<\/em>; par contraste, <em>le pouvoir<\/em> d\u2019ex\u00e9cution de la sentence impos\u00e9e par la puissance souveraine en revendique la l\u00e9gitimit\u00e9 <em>par la parole<\/em>\u00a0; obligeant l\u2019ex\u00e9cutant \u00e0 mener \u00e0 bien sa mission punitive, cette prise de parole est la condition du passage \u00e0 l\u2019acte violent. Le passage dialectique de l\u2019<em>archein<\/em> au <em>prattein <\/em>est parachev\u00e9, attestant la <em>supr\u00e9matie de la parole violente<\/em> de la puissance souveraine au fondement du pouvoir de contraindre les forces subalternes \u00e0 user de <em>violence en acte<\/em>. Reste l\u2019indistinction entre force et violence qu\u2019il convient de probl\u00e9matiser en partant de l\u2019intuition grecque.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Souvent rendu par <em>violence<\/em> en fran\u00e7ais, \u03b2\u03af\u03b1 est une force plus nettement du c\u00f4t\u00e9 de la violence que ne l\u2019est l\u2019autre terme, \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2, habituellement traduit par <em>force<\/em>, m\u00eame si cette tendance du grec ancien \u00e0 identifier <em>bia<\/em> \u00e0 la violence et <em>ischus<\/em> \u00e0 la force conna\u00eet des exceptions des deux c\u00f4t\u00e9s. Or le terme \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2, qui exprime en premier lieu la brutalit\u00e9 de la force physique, est la souche grecque du terme latin pour force (<em>vis<\/em>). Il convient de se demander si la force brute est in\u00e9vitablement violence brutale\u2026<\/p>\n<h5>2.1\u00a0 <span style=\"color: #ff00ff;\">Les sens de la force : force brute ou brutale violence ?<\/span><\/h5>\n<p>Le latin <em>uis<\/em> est d\u00e9riv\u00e9 d\u2019un terme qui n\u2019existe \u00e0 l\u2019origine que chez Hom\u00e8re et H\u00e9siode, sans la lettre digamma (ici typographiquement r\u00e9tablie entre parenth\u00e8ses) qui a disparu en ionien\u00a0: dans le corps archa\u00efque, (\u03dd)<em>\u1f34<\/em>\u03c2 d\u00e9signe la force comme puissance agissante<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0; le terme s\u2019inscrit en fait dans le spectre indo-europ\u00e9en du sanscrit <em>v<\/em><em>\u00e1yah<\/em>, qui signifie la force vitale (<em>Lebenskraft<\/em> en allemand), dont le correspondant europ\u00e9en, *<em>uei<\/em> (<em>kr\u00e4ftig<\/em> ou \u00e9nergique), est la racine du latin <em>ius<\/em> (force) et de l\u2019irlandais <em>f\u00e9 <\/em>(col\u00e8re, fureur)<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. L\u2019emploi de la force ne serait donc pas <em>ipso facto<\/em> violent, mais seulement \u00e9nergique ou imp\u00e9tueux, m\u00eame si le fait d\u2019user de la force pourrait devenir violent \u2013\u00a0\u00e0 suivre l\u2019intuition irlandaise\u00a0\u2013 sous le coup d\u2019une furieuse col\u00e8re qui pervertirait son usage en abus. Il conviendrait de mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve cette hypoth\u00e8se qui assigne la responsabilit\u00e9 de la violence, non pas \u00e0 la brutalit\u00e9 de la force, mais \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019\u00e9motion qui se d\u00e9verse furieusement, sur le mod\u00e8le d\u2019une \u00e9ruption volcanique, depuis le tr\u00e9fonds d\u2019une \u00e2me prise de folie. Car cette interpr\u00e9tation permettrait de d\u00e9marquer la force brute et brutale, qui s\u2019exerce naturellement, de la f\u00e9roce et furieuse violence qui se d\u00e9cha\u00eene inconsid\u00e9r\u00e9ment \u00e0 cause d\u2019un coup de folie passager.<\/p>\n<p>Or l\u2019\u00e9tymologie r\u00e9v\u00e8le que le grec classique \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2 d\u00e9rive du terme (\u03dd)<em>\u1f34<\/em>\u03c3, c\u2019est-\u00e0-dire de \u03dd<em>\u1f34<\/em>\u03c2 (\u00e0 bien vouloir du moins r\u00e9tablir la lettre disparue en ionien)\u00a0: substituant \u0393 \u00e0 \u03dc, le lexicographe H\u00e9sychios d\u2019Alexandrie glose \u03dd<em>\u1f34<\/em>\u03c2 par \u03b3\u03af\u03c2, racine qui se retrouve dans le substantif \u03b3\u03af\u03b3\u03b1\u03c2 (g\u00e9ant) dont est d\u00e9riv\u00e9 l\u2019adjectif <em>gigantesque<\/em> en fran\u00e7ais. Avant de signifier par extension tout homme fort <em>ou<\/em> violent, le terme \u0393\u03af\u03b3\u03b1\u03c2 d\u00e9signe, dans la mythologie grecque, un peuple de G\u00e9ants que leur taille gigantesque rend brutaux\u00a0: apr\u00e8s avoir vaincus les Titans (<em>Th\u00e9ogonie<\/em>, v.\u00a0617-735) et le Typhon (v.\u00a0820-880), Zeus et les Olympiens doivent combattre les G\u00e9ants avec l\u2019aide d\u2019H\u00e9racl\u00e8s, de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir imposer le nouvel ordre cosmique sous l\u2019\u00e9gide du nouveau dieu supr\u00eame, Zeus, apr\u00e8s l\u2019avoir emport\u00e9 lors de la c\u00e9l\u00e8bre bataille (<em>mach\u00e8<\/em>) des dieux contre les G\u00e9ants que la <em>Th\u00e9ogonie<\/em> ne fait qu\u2019\u00e9voquer\u00a0: la gigantomachie (\u0393\u03b9\u03b3\u03b1\u03bd\u03c4\u03bf\u03bc\u03b1\u03c7\u03af\u03b1) conspu\u00e9e par Platon dans la <em>R\u00e9publique<\/em> (378c). C\u2019est ainsi <em>par la violence<\/em> \u2013\u00a0Kant \u00e9crira <em>durch Gewalt<\/em>\u00a0\u2013 que l\u2019ordre cosmique est institu\u00e9 et impos\u00e9\u00a0: \u00e0 la suite d\u2019une ruse de sa m\u00e8re [<em>Th\u00e9ogonie<\/em>, v.\u00a0494], Zeus use de violence (\u03b2\u1f77\u1fc3) pour vaincre, avec la puissance de ses mains (\u03c7\u03b5\u03c1\u03c3\u03af) Chronos (v.\u00a0490,496), et l\u2019emporter contre les Titans (v.\u00a0689, <em>cf<\/em>. v.\u00a0649). La force brute semble s\u2019\u00eatre transmu\u00e9e en brutale violence dans la confusion de la m\u00eal\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Il conviendrait de retracer la gen\u00e8se de l\u2019indistinction entre force et violence en discernant en premier lieu les diff\u00e9rents sens du mot grec, qui dit la force dans les m\u00eames termes que le latin <em>vis<\/em>. Inscrits dans la lign\u00e9e s\u00e9mantique qui vient d\u2019\u00eatre rappel\u00e9e, le substantif \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2 d\u00e9signe la force physique du corps<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, pendant que l\u2019adjectif correspondant, \u1f30\u03c3\u03c7\u03c5\u03c1\u03cc\u03c2, exprime la robustesse de sa vigoureuse puissance. Les dictionnaires<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> rel\u00e8vent quatre significations qu\u2019il convient d\u2019articuler avant de les soumettre \u00e0 une analyse critique qui vise \u00e0 rep\u00e9rer l\u2019irruption de la violence \u00e0 partir de la force\u00a0: la force physique ou mat\u00e9rielle d\u2019un corps en constitue la <em>vigueur<\/em> qui, pour la terre, se d\u00e9nomme f\u00e9condit\u00e9\u00a0(1)\u00a0; cette force donne la capacit\u00e9 de <em>r\u00e9sister<\/em> <em>fermement<\/em>, par exemple pour d\u00e9fendre une place-forte, gr\u00e2ce \u00e0 la force d\u2019une arm\u00e9e d\u2019\u00e9lite\u00a0(2)\u00a0; \u00e0 l\u2019instar de la puissance des dieux et des rois, la force d\u00e9tenue par les puissants dans une cit\u00e9 manifeste leur <em>puissance<\/em>\u00a0(3)\u00a0; en s\u2019imposant par la force (\u03ba\u03b1\u03c4\u0384\u00a0\u1f30\u03c3\u03c7\u03cd\u03bd) plut\u00f4t que par la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3) \u2013\u00a0contrairement \u00e0 ce que Prom\u00e9th\u00e9e avait recommand\u00e9 aux Titans<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u2013, la force brutale devient en fait <em>violence<\/em> en raison de son caract\u00e8re excessif\u00a0(4).<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Chantraine, <em>op. cit.<\/em>, p.469.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Julius Pokorny, <em>Indogermanisches etymologisches W\u00f6rterbuch<\/em>, Francke, 1959, p.\u00a01123-1124.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Dans le <em>Protagoras<\/em> (332b), les terme <em>ischus<\/em> et <em>ischuros<\/em> sont employ\u00e9s dans le sens de force physique (vigueur en action), par contraste avec la faiblesse.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Bailly et Chantraine indiquent des r\u00e9f\u00e9rences qu\u2019il suffit de suivre pour \u00e9tayer leurs d\u00e9finitions.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Eschyle, <em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<\/em>, v. 214-215 :<br \/>\n\u1f61\u03c2 \u03bf\u1f50 \u03ba\u03b1\u03c4\u1fbd \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7a\u03bd \u03bf\u1f50\u03b4\u1f72 \u03c0\u03c1\u1f78\u03c2 \u03c4\u1f78 \u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u1f79\u03bd<br \/>\n\u03c7\u03c1\u03b5\u1f77\u03b7, \u03b4\u1f79\u03bb\u1ff3 \u03b4\u1f72 \u03c4\u03bf\u1f7a\u03c2 \u1f51\u03c0\u03b5\u03c1\u03c3\u03c7\u1f79\u03bd\u03c4\u03b1\u03c2 \u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u03b5\u1fd6\u03bd.<\/p>\n<p>C\u2019est le cas d\u2019une vengeance aussi cruelle que la punition violente qu\u2019inflige Pheretima aux Barc\u00e9ens pour avoir refus\u00e9 de livrer les assassins de son fils, Arc\u00e9lisas\u00a0III (530-515 av.\u00a0J.-C.), deux exil\u00e9s nobles de Cyr\u00e8ne qui se vengeaient eux-m\u00eames des crimes commis par le roi grec dans la capitale de la Cyr\u00e9na\u00efque pour r\u00e9primer la r\u00e9bellion contre son entreprise de restauration monarchique [H\u00e9rodote, <em>Histoires<\/em>, IV, \u00a7\u00a0164 <em>vs<\/em> \u00a7\u00a0200-205]\u00a0: la reine ayant ordonn\u00e9 de piller la cit\u00e9 de Barca apr\u00e8s avoir fait ex\u00e9cuter les hommes les plus coupables et couper les sein de leurs femmes (en nombre suffisant pour entourer la ville), H\u00e9rodote juge que sa propre mort d\u2019une maladie parasitaire est la sanction divine pour avoir perp\u00e9tr\u00e9 des vengeances bien trop excessives ou <em>violentes<\/em> (\u03b1\u1f31 \u03bb\u1f77\u03b7\u03bd \u1f30\u03c3\u03c7\u03c5\u03c1\u03b1\u1f76 \u03c4\u03b9\u03bc\u03c9\u03c1\u1f77\u03b1\u03b9). Traduire ici l\u2019adjectif <em>ischuros<\/em> par <em>fort<\/em> serait un euph\u00e9misme d\u2019autant plus inappropri\u00e9 qu\u2019H\u00e9rodote intensifie le qualificatif <em>violent<\/em> par le terme <em>excessif<\/em> qui, substantiv\u00e9 (\u03c4\u1f78 \u03bb\u1f77\u03b1\u03bd), signifie lui-m\u00eame l\u2019exc\u00e8s ou la violence\u00a0: l\u2019exc\u00e8s du ressentiment, par exemple \u00e9prouv\u00e9 par Hermione envers Andromaque dans la trag\u00e9die d\u2019Euripide (v.\u00a0866-867), en donne un parfait exemple. Dans le jugement que l\u2019historien grec \u00e9met \u00e0 propos de la mort de la reine vindicative qui cl\u00f4t le cycle de vengeances cyr\u00e9na\u00efques, l\u2019adjectif et l\u2019adverbe se conjoignent ainsi pour qualifier la violence excessive ou l\u2019exc\u00e8s de violence de la <em>punition<\/em> qui n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une <em>vengeance<\/em>, conform\u00e9ment au double sens de \u03c4\u03b9\u03bc\u03c9\u03c1\u1f77\u03b1 qui est d\u00e9riv\u00e9 de \u03c4\u03b9\u03bc\u03ae, le terme grec pour dire l\u2019honneur et le prix estim\u00e9 pour assouvir une vengeance ou indemniser quelqu\u2019un en compensation du d\u00e9shonneur inflig\u00e9\u00a0: c\u2019est que la vengeance, chez les Grecs (comme chez les Germains ou chez les Kabyles), est la cons\u00e9quence du sens de l\u2019honneur qu\u2019il s\u2019agit de prot\u00e9ger ou de d\u00e9fendre par de tels actes eux-m\u00eames violents. Il y a donc violence sur un double plan, puisque la violence excessive des actes de vengeance a sa source dans la violence du ressentiment \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9sir, lui-m\u00eame violent ou excessif, de se venger. En amont de la violence en acte, il y a la violence des affects \u00e9prouv\u00e9s qui se profile, \u00e0 nouveau, comme la cause psychologique du passage \u00e0 l\u2019acte violent. Reste que l\u2019emploi d\u2019un seul et m\u00eame terme \u00e0 ces deux niveaux h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes ne peut dissimuler qu\u2019il s\u2019ag\u00eet de deux types bien diff\u00e9rents de violence.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence des deux plans est s\u00e9mantiquement marqu\u00e9e par le fait que la violence en acte est plut\u00f4t rendue par un substantif, le plus souvent <em>bia<\/em> et plus rarement <em>ischus<\/em>, alors que les affects sont en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale qualifi\u00e9s de <em>violents<\/em> par un adjectif. C\u2019est \u00e0 ce niveau affectif que l\u2019adjectif <em>ischuros<\/em> est employ\u00e9 pour d\u00e9crire la virulence excessive, par exemple, de l\u2019inimiti\u00e9 violente (\u1f30\u03c3\u03c7\u03c5\u03c1\u1f70\u03bd \u1f14\u03c7\u03b8\u03c1\u03b1\u03bd) que Platon enjoint de dominer dans le <em>Ph\u00e8dre<\/em> (233c). \u00c9galement employ\u00e9 pour qualifier un froid violent ou une loi rigide, et m\u00eame une toux violente, l\u2019adjectif sert principalement \u00e0 marquer l\u2019intensit\u00e9 tendanciellement excessive du ph\u00e9nom\u00e8ne dont il est question. En grec comme en fran\u00e7ais \u2013\u00a0il convient de le noter\u00a0\u2013, l\u2019emploi de l\u2019adjectif est \u00e0 la fois plus large et plus g\u00e9n\u00e9reux que le substantif\u00a0: par exemple, la toux violente est sans commune mesure avec la violence de la vengeance narr\u00e9e par H\u00e9rodote. N\u00e9anmoins, ce cas de figure d\u2019un d\u00e9cha\u00eenement de violence n\u2019est pas le sens principal du substantif <em>ischus<\/em>\u00a0: c\u2019est m\u00eame l\u2019exception qui confirme la r\u00e8gle de son emploi habituel. Si ce substantif d\u00e9signe bien la force brutale comme violence en acte\u00a0(4), ce n\u2019est en fait que tr\u00e8s marginalement, dans une expression idiomatique (<em>kat\u2019ischun<\/em>) que le fran\u00e7ais rend par la locution adverbiale <em>par la force<\/em>\u00a0: cette formule sp\u00e9cifie l\u2019emploi de la force <em>et\/ou<\/em> de la violence comme moyen ou modalit\u00e9 pour se d\u00e9fendre ou s\u2019imposer. Ce qui correspond tr\u00e8s exactement au latin <em>pro vi et violentia <\/em>qui signifie <em>par la force <strong>et<\/strong> violence<\/em>, formule dont il faut rappeler la raison d\u2019\u00eatre\u00a0: emprunter la voie de la force implique en effet, <em>ipso facto<\/em>, d\u2019user effectivement de violence en cas d\u2019affrontement brutal entre des forces oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>M\u00eame si force brute et brutale violence sont en ce cas \u00e9quivalents, il serait incorrect d\u2019en conclure que la brutalit\u00e9 de la force se transmue syst\u00e9matiquement en violence imp\u00e9tueuse. Il convient bien plut\u00f4t de revenir sur la gradation de la force entre les quatre sens du substantif <em>ischus<\/em> pour d\u00e9gager, \u00e0 partir de cette analyse s\u00e9mantique, le probl\u00e8me qui s\u2019y trouve recel\u00e9\u00a0: vigueur, r\u00e9sistance\u00a0; puissance, violence. La <em>vigueur<\/em> de la force n\u2019a rien de probl\u00e9matique. La <em>violence<\/em> de la force engag\u00e9e pour r\u00e9sister fermement ne l\u2019est pas non plus, dans la mesure o\u00f9 cette voie militaire de la force effectivement violente (<em>pro vi et violentia<\/em>) est le seul et unique moyen de se d\u00e9fendre contre la violence de l\u2019ennemi. Le probl\u00e8me qu\u2019il s\u2019agit de cerner ne provient donc pas de la violence employ\u00e9e comme simple <em>moyen<\/em> de r\u00e9sistance\u00a0(2) gr\u00e2ce \u00e0 la vigueur de la force\u00a0(1). Comme l\u2019a montr\u00e9 l\u2019exemple de la vengeance d\u2019une extr\u00eame et excessive violence qu\u2019une puissante reine peut cruellement accomplir en mobilisant \u00e0 cette fin toute l\u2019arm\u00e9e d\u2019Aryand\u00e8s, son puissant alli\u00e9 \u00e9gyptien [H\u00e9rodote, <em>Histoires<\/em>, IV, \u00a7\u00a0167], ce n\u2019est pas tant la violence en tant que telle qui fait en soi probl\u00e8me\u00a0: c\u2019est son association \u00e0 la <em>puissance<\/em> que d\u00e9tient un pouvoir potentiellement violent dans un royaume ou dans une cit\u00e9. Dans ce contexte, le terme <em>fort<\/em> prend un sens bien diff\u00e9rent qui s\u2019\u00e9carte de la vigueur physique pour caract\u00e9riser bien plut\u00f4t le pouvoir (<em>kratos<\/em>) du puissant\u2026<\/p>\n<h5>2.2 <span style=\"color: #ff00ff;\">La violence comme abus de pouvoir<\/span><\/h5>\n<p>Le <em>Gorgias<\/em> de Platon fournit des \u00e9l\u00e9ments en ce sens au cours du dialogue entre Socrate et Callicl\u00e8s, lequel d\u2019ailleurs juge son interlocuteur violent (\u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03c2) avec une mauvaise foi certaine (505d). Apr\u00e8s avoir donn\u00e9 l\u2019exemple des guerres que Darius et Xerx\u00e9s ont men\u00e9es conform\u00e9ment \u00e0 la loi de la nature, laquelle l\u00e9gitime que le plus fort (\u03c4\u1f78\u03bd \u03ba\u03c1\u03b5\u1f77\u03c4\u03c4\u03c9) commande au plus faible et que le meilleur (\u03c4\u1f78\u03bd \u1f00\u03bc\u03b5\u1f77\u03bd\u03c9) et le plus puissant (\u03c4\u1f78\u03bd \u03b4\u03c5\u03bd\u03b1\u03c4\u1f7d\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd) poss\u00e8de plus que le moins puissant qui vaut moins (483d), Callicl\u00e8s s\u2019appuie sur une ode de Pindare pour c\u00e9l\u00e9brer la loi du plus fort en r\u00e9f\u00e9rence aux exploits d\u2019H\u00e9racl\u00e8s\u00a0: \u00ab\u00a0la Loi qui r\u00e8gne sur le Tout, sur les humains et sur les dieux, justifie la plus extr\u00eame violence (\u03c4\u1f78 \u03b2\u03b9\u03b1\u03b9\u1f79\u03c4\u03b1\u03c4\u03bf\u03bd), laquelle conduit [tout le monde] gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019hyperpuissance de son pouvoir\u00a0\u00bb de soumission\u00a0; ce qu\u2019attestent les travaux d\u2019H\u00e9racl\u00e8s qui s\u2019empare notamment des b\u0153ufs de G\u00e9ryon sans rien lui payer, vu que tous les biens acquis (<em>chr\u00e8mata<\/em>) par des \u00eatres inf\u00e9rieurs et plus faibles appartiennent \u00e0 celui qui leur est sup\u00e9rieur en valeur et en <em>force<\/em> (484b-c). D\u2019apr\u00e8s Socrate, Callicl\u00e8s et Pindare ne peuvent soutenir ainsi qu\u2019il serait juste selon la nature que le plus fort (\u03c4\u1f78\u03bd \u03ba\u03c1\u03b5\u1f77\u03c4\u03c4\u03c9) s\u2019empare des biens du plus faible par la violence (\u03b2\u1f77\u1fb3) qu\u2019en raison d\u2019une fatale confusion entre <em>force<\/em> physique, <em>puissance<\/em> politique et valeur \u00e9thique\u00a0: car c\u2019est bien autre chose (\u1f15\u03c4\u03b5\u03c1\u1f79\u03bd) d\u2019\u00eatre le plus fort (\u03c4\u1f78 \u1f30\u03c3\u03c7\u03c5\u03c1\u1f79\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd), physiquement parlant, et d\u2019\u00eatre le plus puissant ou le plus fort (\u03c4\u1f78 \u03ba\u03c1\u03b5\u1fd6\u03c4\u03c4\u03bf\u03bd), cette fois au sens du pouvoir politique, ou encore d\u2019\u00eatre le meilleur (\u03c4\u1f78 \u03b2\u1f73\u03bb\u03c4\u03b9\u03bf\u03bd) du point de vue \u00e9thique de la valeur de sa vertueuse prudence (488b-d <em>vs<\/em> 489c-e). Pour Callicl\u00e8s au contraire, il est tout naturellement juste d\u2019assouvir sans mesure ses plus grandes passions et de s\u2019en donner les moyens en accroissant sa puissance (<em>dunamia<\/em>) sur le mod\u00e8le des d\u00e9tenteurs du pouvoir (<em>kratos<\/em>) dans la cit\u00e9, qui donnent plus \u00e0 leurs amis qu\u2019\u00e0 leurs ennemis\u00a0: il serait m\u00eame honteux d\u2019agir autrement pour le roi qui a h\u00e9rit\u00e9 du pouvoir de commandement, comme pour les hommes dot\u00e9s d\u2019une <em>nature<\/em> qui leur permet de s\u2019emparer du pouvoir pour l\u2019exercer tyranniquement (<em>tyrannis<\/em>) ou collectivement (<em>dynasteia<\/em>) dans un r\u00e9gime oligarchique (491e-492d).<\/p>\n<p>Cela confirme qu\u2019il n\u2019y a rien de <em>naturel<\/em> \u00e0 user de force violemment\u00a0! Car l\u2019emprunt de la voie de la violence suppose de <em>pouvoir<\/em> effectivement le faire dans le contexte culturel d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui reconna\u00eet le droit effectif des puissants \u00e0 commettre des violences pour mieux le d\u00e9nier aux impuissants qui les subissent. Or la puissance des individus ou des groupes au pouvoir se constitue<em> de facto<\/em> sur le fond des moyens \u00e9conomiques et financiers dont dispose cette minorit\u00e9 pour s\u2019assujettir des mercenaires form\u00e9s aux arts martiaux et acqu\u00e9rir l\u2019armement le plus efficace \u00e0 cette seule fin de dominer la majorit\u00e9, s\u2019il le faut en s\u2019imposant par la force des armes, ou plus habilement en persuadant les domin\u00e9s de leur int\u00e9r\u00eat \u00e0 se soumettre au pouvoir \u00e9tabli. De m\u00eame, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 vrai pour les exploits accomplis par H\u00e9racl\u00e8s, l\u2019emporter sur le champ de bataille requiert tout autant de ruse que de force, tout autant d\u2019intelligence que de violence\u00a0: c\u2019est la condition en effet pour savoir utiliser \u00e0 bon escient, au bon moment, les armes et les techniques de combat dont la ma\u00eetrise a \u00e9t\u00e9 acquise en s\u2019entra\u00eenant aux arts martiaux pour se pr\u00e9parer \u00e0 l\u2019affrontement arm\u00e9. La capacit\u00e9 comme <em>pouvoir<\/em> de s\u2019imposer \u00e0 la guerre ou dans la cit\u00e9 ne d\u00e9rive donc pas de la force naturelle de l\u2019individu, mais de la <em>puissance<\/em> culturellement h\u00e9rit\u00e9e par la naissance, par exemple dans une famille royale ou noble, et transmise au cours de la socialisation gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9ducation\u00a0: ce n\u2019est pas la nature, mais bien la culture qui permet \u00e0 l\u2019individu d\u2019acqu\u00e9rir non seulement le savoir-faire \u00e0 l\u2019origine de l\u2019habilet\u00e9 technique \u00e0 user de force ou de ruse, mais encore la ma\u00eetrise \u00e9thique des affects \u00e0 la source de l\u2019intelligence des situations. Reste \u00e0 bien discerner ces deux types de puissance qui entretiennent un rapport oppos\u00e9 \u00e0 la violence\u00a0: si la puissance au sens \u00e9thique de la <em>ma\u00eetrise<\/em> de soi s\u2019oppose \u00e0 la violence, en revanche la puissance au sens du <em>pouvoir<\/em> de dominer les autres est la source des violences perp\u00e9tr\u00e9es sans vergogne par des puissants qui abusent de leur pouvoir. La violence na\u00eet moins d\u2019un abus de la force que de l\u2019<em>abus de pouvoir<\/em> que les hommes puissants commettent sans devoir craindre aucune esp\u00e8ce de repr\u00e9sailles.<\/p>\n<p>Dissipant la confusion entre puissance (<em>dunamia<\/em>) et pouvoir (<em>kratos<\/em>) dont joue Callicl\u00e8s, la distinction entre la <em>puissance<\/em> pratique du vertueux, que la ma\u00eetrise \u00e9thique de ses passions assure, et le <em>pouvoir<\/em> despotique d\u2019assouvir au contraire ses d\u00e9sirs effr\u00e9n\u00e9s aux d\u00e9pens des autres, incapables de se d\u00e9fendre contre de telles injustices, permet \u00e0 Socrate de fustiger l\u2019homme tr\u00e8s puissant dans la cit\u00e9 (<em>mega dunasthai<\/em>) qui s\u2019efforce d\u2019imiter le despote au pouvoir de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir lui-m\u00eame commettre des injustices en toute impunit\u00e9\u00a0: seul un sc\u00e9l\u00e9rat de ce type est capable de <em>tuer<\/em> quelqu\u2019un de bien (510d-511b). L\u2019injustice criante de cette violence perp\u00e9tr\u00e9e par un de ces tyranneaux dont La Bo\u00e9tie brossera le portrait dans son <em>Discours sur la servitude volontaire<\/em>, la violence ill\u00e9gitime en g\u00e9n\u00e9ral renvoie donc moins \u00e0 l\u2019usage de la <em>force<\/em> physique qu\u2019\u00e0 l\u2019abus de pouvoir, despotique ou tyrannique, qui peut d\u2019ailleurs user de ruse comme de force pour s\u2019imposer violemment\u00a0: la force dont il est alors question n\u2019est autre la puissance comme source des violences cons\u00e9cutives \u00e0 des passages en force intrins\u00e8quement violents (<em>pro vi et violentia<\/em>). Platon confirme cette analyse dans <em>Le politique<\/em> o\u00f9 l\u2019\u00c9tranger explique au jeune Socrate que le r\u00e9gime tyrannique se caract\u00e9rise par le fait d\u2019exercer le pouvoir par le moyen de la violence (\u03c4\u1ff7 \u03b2\u03b9\u03b1\u1f77\u1ff7), l\u00e0 o\u00f9 le r\u00e9gime politique, par contraste, prend soin du peuple (<em>laos<\/em>) qu\u2019il convient de conduire avec son consentement (276d-e). Il conviendra de revenir avec Aristote sur cette caract\u00e9risation de la violence par opposition avec le consentement. En attendant, il faut conclure que ce n\u2019est ni la force physique, ni la force en g\u00e9n\u00e9ral qui est violence en puissance, ce n\u2019est pas non plus la force procur\u00e9e par la ma\u00eetrise technique comme pouvoir qui rend capable (<em>dunatos<\/em>) de faire quelque chose, et c\u2019est encore moins la force d\u2019\u00e2me comme pouvoir de ma\u00eetriser affects et passions\u00a0: c\u2019est bien plut\u00f4t le pouvoir que les puissants ont et exercent sur les domin\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un groupe humain qui est \u00e0 l\u2019origine de la violence entendue comme abus de pouvoir\u00a0; c\u2019est cette puissance, transmise par la naissance ou acquise par des coups de main, qui leur donne le pouvoir de faire violence aux autres en toute impunit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette analyse peut \u00eatre confirm\u00e9e <em>a contrario<\/em> par un autre terme grec\u00a0: \u1fe5\u03ce\u03bc\u03b7, qui d\u00e9signe une force encore plus nettement discern\u00e9e de la violence au point d\u2019en \u00eatre dissoci\u00e9e. Joint \u00e0 \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7b\u03c2 (vigueur) et \u1f51\u03b3\u03af\u03b5\u03b9\u03b1 (sant\u00e9), \u1fe5\u03ce\u03bc\u03b7 d\u00e9signe la force d\u2019ordre physique\u00a0: la vigueur du corps, par exemple dans le <em>Ph\u00e8dre<\/em> (270b)\u00a0; la force provenant de la richesse ou de l\u2019arm\u00e9e d\u2019une cit\u00e9\u00a0; la force d\u2019une chose, comme une lance ou le froid. Mais le terme marque avec insistance qu\u2019il s\u2019agit de la force <em>agissante<\/em>\u00a0: ce qui vaut tout autant de la force militaire, par exemple, que de la force d\u2019\u00e2me qui permet de contr\u00f4ler l\u2019exc\u00e8s comme insens\u00e9 (<em>aphron<\/em>) ou violent (<em>hubris<\/em>). Dans son \u00e9loge des Ath\u00e9niens les plus braves \u00e0 la guerre, qui ne sont violents qu\u2019avec les violents (<em>hubristes<\/em>), Gorgias met rh\u00e9toriquement en valeur la distinction entre force (<em>rhom\u00e8<\/em>) et violence entendue au sens de l\u2019exc\u00e8s transgressif (<em>hubris<\/em>), tout en indiquant le danger d\u2019un <em>\u00e9garement<\/em> insens\u00e9 de la force (\u03c4\u1f78 \u1f04\u03c6\u03c1\u03bf\u03bd \u03c4\u1fc6\u03c2 \u1fe5\u1f7d\u03bc\u03b7\u03c2) que seule peut conjurer la r\u00e9flexion sens\u00e9e (<em>gnom\u00e8<\/em>)\u00a0: \u00ab\u00a0ces deux facult\u00e9s parmi celles qu\u2019il faut exercer, la r\u00e9flexion &lt;\u00a0et la force\u00a0&gt;, ils [les Ath\u00e9niens] les exer\u00e7aient tout particuli\u00e8rement, l\u2019une par leurs d\u00e9cisions, l\u2019autre par leurs actes\u00a0\u00bb, de sorte qu\u2019ils savaient \u00ab\u00a0arr\u00eater par le bon sens de leur r\u00e9flexion l\u2019\u00e9garement &lt;\u00a0de la force\u00a0&gt;, violents envers les violents (\u1f51\u03b2\u03c1\u03b9\u03c3\u03c4\u03b1\u1f76 \u03b5\u1f30\u03c2 \u03c4\u03bf\u1f7a\u03c2 \u1f51\u03b2\u03c1\u03b9\u03c3\u03c4\u1f71\u03c2), honn\u00eates envers les honn\u00eates, intr\u00e9pides envers les intr\u00e9pides, terribles envers les terribles.<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb Le terme signifie donc l\u2019<em>exercice<\/em> raisonnable de la force, m\u00eame \u00e0 la guerre, sans aucun abus cons\u00e9cutif \u00e0 un \u00e9garement, puisque la seule violence qui est effectivement exerc\u00e9e par les Ath\u00e9niens, selon Gorgias, l\u2019est en r\u00e9ponse \u00e0 la violence de l\u2019ennemi\u00a0: elle n\u2019implique donc aucun exc\u00e8s intrins\u00e8que.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Gorgias, fragment B\u00a0VI, p.1029.<\/p>\n<p>En somme, la robustesse naturelle d\u2019un corps ou la puissance d\u2019une force, qui lui donne la capacit\u00e9 de r\u00e9sister fermement \u00e0 une autre force en se d\u00e9fendant ou m\u00eame la facult\u00e9 de s\u2019approprier un bien n\u00e9cessaire, dans les deux cas pour vivre ou survivre, cette puissance donc n\u2019est pas <em>ipso facto<\/em> force d\u2019oppression potentiellement violente d\u2019un pouvoir \u00e9tabli qui s\u2019exerce <em>sur<\/em> ou <em>contre<\/em> des gens plus faibles en soci\u00e9t\u00e9. En ce sens, cette force vitale s\u2019av\u00e8re \u00eatre une puissance de dissuasion qui s\u2019entend plut\u00f4t au sens d\u2019une capacit\u00e9 de r\u00e9sistance que d\u2019un pouvoir (<em>kratos<\/em>) souverain (<em>kurios<\/em>) de commandement (<em>arch\u00e8<\/em>) et de domination. Si la puissance (<em>dynamis<\/em>) est bien partag\u00e9e entre capacit\u00e9 et pouvoir, la force comme puissance vitale du corps et de l\u2019\u00e2me (<em>ischus <\/em>vs <em>rhom\u00e8<\/em>) est plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de la <em>potentia <\/em>que de la <em>potestas<\/em>.<\/p>\n<h5>2.2 <span style=\"color: #ff00ff;\">La violence comme exc\u00e8s de puissance<\/span> (abusant de la force)<\/h5>\n<p>Par contraste, le terme \u03b2\u03af\u03b1 exprime une relation cong\u00e9nitale entre force et violence qui met en avant l\u2019<em>exc\u00e8s<\/em> inh\u00e9rent \u00e0 la transgression (\u1f55\u03d0\u03c1\u03b9\u03c2) des valeurs et de l\u2019ordre des choses. C\u2019est que les deux termes, \u03b2\u03af\u03b1 et \u1f55\u03d0\u03c1\u03b9\u03c2, forment une sorte de doublet qui ne laisse aucun doute sur le jugement n\u00e9gatif \u00e0 propos de la violence exerc\u00e9e. Associ\u00e9 \u00e0 <em>Kratos<\/em> dans la <em>Th\u00e9ogonie<\/em>, on l\u2019a vu, <em>Bia<\/em> personnifie la force en tant que violence. Pourtant, le terme signifie \u00e9galement la force vitale du corps au sens d\u2019une vigueur \u00e0 l\u2019origine de la vaillance du guerrier courageux. Comme si la force vitale \u00e9tait de prime abord per\u00e7ue comme intrins\u00e8quement excessive et transgressive. Le grec moderne identifie de fait \u03b2\u03af\u03b1 \u00e0 la violence, l\u00e0 o\u00f9 le grec ancien restait encore ind\u00e9cis, m\u00eame si tous les mots apparent\u00e9s au substantif, et tout particuli\u00e8rement les verbes, confirment que la force est entendue au sens de violence.<\/p>\n<p>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 initiale vient de ce que \u03b2\u03af\u03b1 d\u00e9nomme \u00e9galement la force vitale du corps animal ou du corps humain. Joint \u00e0 \u03ba\u1f71\u03c1\u03c4\u03bf\u03c2, le terme \u03b2\u03af\u03b1 d\u00e9signe une force exerc\u00e9e sans violence v\u00e9ritable, par exemple pour tenir ou maintenir quelqu\u2019un tranquille sans son consentement. Idoth\u00e9e conseille ainsi \u00e0 Ulysse d\u2019employer \u00ab\u00a0force et violence\u00a0\u00bb (\u03ba\u1f71\u03c1\u03c4\u03bf\u03c2 \u03c4\u03b5 \u03b2\u1f77\u03b7)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> pour se saisir de son p\u00e8re endormi, le divin Prot\u00e9e, avant de renoncer \u00e0 la violence et de le d\u00e9lier\u00a0: le h\u00e9ros et ses compagnons n\u2019exercent effectivement aucune violence, au sens fort du terme du moins, lorsqu\u2019ils s\u2019emparent du vieillard avec leurs puissants bras (\u03c7\u03b5\u1fd6\u03c1\u03b1\u03c2) sans faiblir ensuite pour le retenir avec patience. En l\u2019occurrence d\u2019un usage de la force n\u2019impliquant aucun exc\u00e8s ni abus, le terme <em>bia<\/em> signifie plut\u00f4t la puissance que la violence\u00a0: c\u2019est ainsi qu\u2019Alcinoos r\u00e8gne sur les Ph\u00e9aciens avec \u00ab\u00a0force et puissance\u00a0\u00bb (\u03ba\u1f71\u03c1\u03c4\u03bf\u03c2 \u03c4\u03b5 \u03b2\u1f77\u03b7)<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Reste que les sens de \u03ba\u1f71\u03c1\u03c4\u03bf\u03c2 sont eux-m\u00eames partag\u00e9s entre la fermet\u00e9 d\u2019\u00e2me (\u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u03af\u03b1), qui se manifeste avec la force non-violente de la parole, et la puissance du pouvoir souverain, qui s\u2019impose de toute sa force <em>et<\/em> violence (\u03c4\u1f78 \u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u03cc\u03bd). Tout comme l\u2019association de la force (<em>ischus<\/em>) \u00e0 la puissance du pouvoir \u00e9tabli la transmue en violence, la conjonction de la force vitale (<em>bia<\/em>) avec la puissance qui soumet \u00e0 son pouvoir, lors du combat, fait que cette force vitale ne peut s\u2019exercer qu\u2019avec violence\u00a0: P\u00e2ris ne peut affronter le puissant M\u00e9n\u00e9las que se servant de la \u00ab\u00a0violence et de la puissance de ses bras\u00a0\u00bb (\u03b2\u1f77\u1fc3 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c7\u03b5\u03c1\u03c3\u03af)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, tout comme les compagnons d\u2019Ulysse s\u2019en sont servi avant de p\u00e9rir d\u00e9vor\u00e9s par Scylla<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Selon le terme avec lequel il est associ\u00e9, <em>bia<\/em> signifie donc violence <em>ou<\/em> puissance en fonction de la mani\u00e8re dont la vigueur de la force vitale est utilis\u00e9e. Reste que l\u2019\u00e9quivocit\u00e9 du terme est toute relative.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Les degr\u00e9s de violence<\/span><\/h6>\n<p>Il est vrai que le substantif d\u00e9signe tout autant la vigueur du corps que la vaillance de l\u2019homme valeureux. Mais l\u2019usage hom\u00e9rique de l\u2019adjectif <em>biaios<\/em>, adjoint au nom propre pour d\u00e9signer l\u2019homme fort en tant que guerrier courageux, ne peut recouvrir le fait linguistique que le substantif exprime de pr\u00e9f\u00e9rence la violence en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un <em>acte<\/em> violent\u00a0: dans le droit attique, le terme d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019enl\u00e8vement<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> par un ravisseur, c\u2019est-\u00e0-dire le rapt que ponctue le viol (<em>rape<\/em>). L\u2019<em>Iliade<\/em> en donne de multiples exemples et peu de contre-exemples\u00a0: si Diom\u00e8de appara\u00eet bien vaillant face \u00e0 Ar\u00e8s qu\u2019il blesse<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>, il n\u2019en demeure pas moins violent\u00a0; Et\u00e9ocle est bel et bien violent lorsqu\u2019il tue les Cadm\u00e9ens \u00e0 la guerre<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>\u00a0; avant m\u00eame d\u2019accomplir les c\u00e9l\u00e8bres travaux, H\u00e9racl\u00e8s ravage une ville et en tue tous les habitants<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, IV,415; <em>cf<\/em>.\u00a0p.65-66\/gr.606-607.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, VI,197; <em>cf<\/em>.\u00a0p.96\/gr.644.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Iliade<\/em>, III,431\u00a0; <em>cf<\/em>.\u00a0p.91\/gr.72.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, XII,246\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0181\/gr.751.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Chantraine, <em>op. cit.<\/em>, p.\u00a0174.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Iliade<\/em>, V,781 p.132-133\/gr.119-221.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Iliade<\/em>, IV,386\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0104\/gr.87<br \/>\n<a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Iliade<\/em>, V,638\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0127\/gr.114.<\/p>\n<p>\u00c0 la guerre, l\u2019usage de la force arm\u00e9e est forc\u00e9ment violent, mais il y a une diff\u00e9rence colossale entre tuer un ennemi sur le champ de bataille et massacrer toute une population\u00a0: dans l\u2019entre-deux, il y a le carnage des ennemis lors d\u2019un combat sans merci. Dans <em>Les Perses<\/em>, Eschyle compare \u00e0 l\u2019abattage des thons le massacre des Perses par les Grecs lors de la bataille de Salamine (480 av.\u00a0J-C.)\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0Aussit\u00f4t, nef \u00e0 nef, les proues d\u2019airain se heurtent. \/ Un vaisseau grec a donn\u00e9 le signal de l\u2019attaque \/ en brisant l\u2019avant d\u2019un navire ph\u00e9nicien. \/ Chacun lan\u00e7a son navire contre un autre. \/ D\u2019abord, en son afflux, la flotte perse r\u00e9siste, \/ mais ses vaisseaux amass\u00e9s en foule dans la passe \/ ne peuvent bient\u00f4t plus s\u2019entraider. \/ Ils s\u2019entrechoquent, ils lancent leurs becs de bronze, \/ ils rompent des rangs de rames. \/ Les vaisseaux grecs, non sans adresse, \/ nous entourent, nous percent, retournent \/ nos car\u00e8nes. On ne voit plus la mer \/ sous l\u2019amas des d\u00e9bris et des tu\u00e9s. \/ La c\u00f4te et les r\u00e9cifs regorgent de cadavres. \/ Ce qui reste de nefs de l\u2019\u00e9quip\u00e9e barbare \/ fuit sans ordre \u00e0 force de rames. \/ Comme des thons ou autres poissons de p\u00eache \/ ils sont frapp\u00e9s, \u00e9chin\u00e9s \u00e0 coups d\u2019\u00e9pave \/ ou de tron\u00e7on de rame\u00a0\u00bb [v.\u00a0408-426].<\/pre>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">la mer dispara\u00eet sous un amas de d\u00e9bris flottants et de morts; les rivages, les \u00e9cueils se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flotte des Barbares ramaient pour fuir en d\u00e9sordre : comme des thons, comme des poissons qu\u2019on vient de prendre au filet, \u00e0 coups de tron\u00e7ons de rames, de d\u00e9bris de madriers, on \u00e9crase les Perses, on les met en lambeaux. La mer r\u00e9sonne au loin de g\u00e9missements, de voix lamentables. Enfin la nuit montra sa sombre face, et nous d\u00e9roba au vainqueur. Je ne d\u00e9taille point : \u00e0 \u00e9num\u00e9rer toutes nos pertes, dix jours entiers ne suffiraient pas. Sache seulement que jamais, en un seul jour, il n\u2019a p\u00e9ri une telle multitude d\u2019hommes.<\/pre>\n<pre style=\"padding-left: 160px;\">\u03a4\u03bf\u1f76 \u03b4\u2019 \u1f65\u03c3\u03c4\u03b5 \u03b8\u1f7b\u03bd\u03bd\u03bf\u03c5\u03c2 \u1f24 \u03c4\u03b9\u03bd\u2019 \u1f30\u03c7\u03b8\u1f7b\u03c9\u03bd \u03b2\u1f79\u03bb\u03bf\u03bd\n\u1f00\u03b3\u03b1\u1fd6\u03c3\u03b9 \u03ba\u03c9\u03c0\u1ff6\u03bd \u03b8\u03c1\u03b1\u1f7b\u03bc\u03b1\u03c3\u1f77\u03bd \u03c4\u2019 \u1f10\u03c1\u03b5\u03b9\u03c0\u1f77\u03c9\u03bd 425\n\u1f14\u03c0\u03b1\u03b9\u03bf\u03bd, \u1f10\u03c1\u03c1\u1f71\u03c7\u03b9\u03b6\u03bf\u03bd\u0387 \u03bf\u1f30\u03bc\u03c9\u03b3\u1f74 \u03b4\u2019 \u1f41\u03bc\u03bf\u1fe6\n\u03ba\u03c9\u03ba\u1f7b\u03bc\u03b1\u03c3\u03b9\u03bd \u03ba\u03b1\u03c4\u03b5\u1fd6\u03c7\u03b5 \u03c0\u03b5\u03bb\u03b1\u03b3\u1f77\u03b1\u03bd \u1f05\u03bb\u03b1,\n\u1f15\u03c9\u03c2 \u03ba\u03b5\u03bb\u03b1\u03b9\u03bd\u1fc6\u03c2 \u03bd\u03c5\u03ba\u03c4\u1f78\u03c2 \u1f44\u03bc\u03bc\u2019 \u1f00\u03c6\u03b5\u1f77\u03bb\u03b5\u03c4\u03bf.\n\u039a\u03b1\u03ba\u1ff6\u03bd \u03b4\u1f72 \u03c0\u03bb\u1fc6\u03b8\u03bf\u03c2, \u03bf\u1f50\u03b4\u2019 \u1f02\u03bd \u03b5\u1f30 \u03b4\u1f73\u03ba\u2019 \u1f24\u03bc\u03b1\u03c4\u03b1\n\u03c3\u03c4\u03bf\u03b9\u03c7\u03b7\u03b3\u03bf\u03c1\u03bf\u1f77\u03b7\u03bd, \u03bf\u1f50\u03ba \u1f02\u03bd \u1f10\u03ba\u03c0\u03bb\u1f75\u03c3\u03b1\u03b9\u03bc\u1f77 \u03c3\u03bf\u03b9. 430\n\u0395\u1f56 \u03b3\u1f70\u03c1 \u03c4\u1f79\u03b4\u2019 \u1f34\u03c3\u03b8\u03b9, \u03bc\u03b7\u03b4\u1f71\u03bc\u2019 \u1f21\u03bc\u1f73\u03c1\u1fb3 \u03bc\u03b9\u1fb7\n\u03c0\u03bb\u1fc6\u03b8\u03bf\u03c2 \u03c4\u03bf\u03c3\u03bf\u03c5\u03c4\u1f71\u03c1\u03b9\u03b8\u03bc\u03bf\u03bd \u1f00\u03bd\u03b8\u03c1\u1f7d\u03c0\u03c9\u03bd \u03b8\u03b1\u03bd\u03b5\u1fd6\u03bd.<\/pre>\n<p>M\u00eame \u00e0 la guerre, il y a ainsi diff\u00e9rents degr\u00e9s de violence qui sont mesur\u00e9s en fonction de deux crit\u00e8res\u00a0: selon l\u2019objectif poursuivi, vaincre ou exterminer l\u2019arm\u00e9e ennemie, l\u2019intensit\u00e9 dans l\u2019emploi de la force arm\u00e9e peut \u00eatre <em>plus ou moins<\/em> importante et risque toujours d\u2019\u00eatre excessive, d\u00e9mesur\u00e9e ou disproportionn\u00e9e\u00a0; selon le lieu et le moment, les violences commises sont appropri\u00e9es, c\u2019est le cas sur le champ de bataille pendant son d\u00e9roulement, ou au contraire inappropri\u00e9es, par exemple dans la cit\u00e9 et les campagnes avant ou apr\u00e8s la bataille. D\u00e8s que les violences de la guerre affectent des gens d\u00e9sarm\u00e9s, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit de combattants vaincus, elles sont automatiquement aggrav\u00e9es par de telles circonstances. Sous les conditions d\u2019une paix civile au sein d\u2019une cit\u00e9 ou d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, les violences perp\u00e9tr\u00e9es contre des gens innocents sont <em>ipso facto<\/em> excessives en raison de l\u2019abus de pouvoir commis par le criminel ou par le d\u00e9tenteur du pouvoir souverain. Plus g\u00e9n\u00e9ralement que dans le cas de la guerre, il est possible de rep\u00e9rer une gradation, bien marqu\u00e9e en grec, entre trois niveaux de violence\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">1)\u00a0contraindre par la force, au lieu de convaincre par la parole (en plaidant par exemple au tribunal), revient \u00e0 <em>faire violence<\/em> en imposant quelque chose \u00e0 quelqu\u2019un sans avoir son consentement (\u03b2\u03af\u1fb3 s\u2019oppose ici \u00e0 \u1f14\u03c0\u03b5\u03b9)\u00a0;<br \/>\n2) commettre une violence par un acte agressif qui s\u2019attaque et porte atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de quelqu\u2019un ;<br \/>\n3) s\u2019adonner cruellement \u00e0 l\u2019ultra-violence avide et d\u00e9cha\u00een\u00e9e, \u00e0 la fois excessive et transgressive (\u1f55\u03b2\u03c1\u03b9\u03c2), qui se r\u00e9v\u00e8le tellement exacerb\u00e9e et m\u00eame exasp\u00e9r\u00e9e que, dans sa qu\u00eate avide de cruaut\u00e9s en tous genres, elle finit par tourner \u00e0 vide et de s\u2019\u00e9puiser, \u00e0 vide, \u00e0 exercer contre quelqu\u2019un des violences, simplement ou excessivement, cruelles, par exemple pour se venger.<\/p>\n<p>Il y a bien escalade dans l\u2019intensit\u00e9 de la violence exerc\u00e9e\u00a0: <em>faire violence \u00e0<\/em><sup>1<\/sup> quelqu\u2019un pour s\u2019imposer, c\u2019est moins violent que de <em>commettre une violence<\/em><sup>2<\/sup> d\u2019ordre corporel ou mental \u00e0 son endroit pour le blesser ou le tuer, violence qui augmente encore d\u2019intensit\u00e9 lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019<em>infliger cruellement des violences<\/em><sup>3<\/sup> pour faire souffrir. Car la violence con\u00e7ue comme moyen de forcer ou contraindre<sup>1<\/sup> <em>indirectement<\/em> en faisant pression, et m\u00eame en exer\u00e7ant une oppression brutale sur un individu ou un groupe, en vue de le dominer ou de l\u2019exploiter, n\u2019est pas de m\u00eame ordre que la violence comme acte d\u2019agression<sup>2<\/sup> s\u2019attaquant <em>directement<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle ou mentale des gens de fa\u00e7on \u00e0 leur faire du tort, en les blessant ou en les tuant, que ce soit pour s\u2019emparer de leurs biens ou de leurs terres. Reste que faire du tort \u00e0 d\u2019autres \u00eatres, par exemple en tuant des animaux pour les manger ou des ennemis \u00e0 la guerre pour l\u2019emporter, ce n\u2019est pas encore leur infliger des souffrances suppl\u00e9mentaires<sup>3<\/sup> et inutiles d\u2019un point de vue fonctionnel qui exclut d\u2019exercer de telles cruaut\u00e9s sadiques sur d\u2019autres \u00eatres vivants. Cette terrible violence qui intensifie la souffrance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment est une agression bien plus importante et intense que de perp\u00e9trer une simple violence, aussi fatale soit-elle que l\u2019ex\u00e9cution de la peine capitale. Ces trois degr\u00e9s dans l\u2019intensit\u00e9 de la violence s\u2019exercent diff\u00e9remment pendant la guerre et en temps de paix\u00a0: au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en paix, les sujets sont touch\u00e9s par deux types de violence, l\u2019une exerc\u00e9e par les groupes au pouvoir et l\u2019autre par des bandes criminelles. Il faut ainsi distinguer ces trois situations id\u00e9al-typiques et esquisser la forme propre que prennent les trois niveaux de violence.<\/p>\n<p>La guerre, en premier lieu, fait violence \u00e0 toutes les populations concern\u00e9es en autorisant exactions et violences en tous genres. Mais, si l\u2019objectif d\u2019une guerre de conqu\u00eate est en soumettant <em>par la force <\/em>toute une population au nouveau pouvoir, cette mani\u00e8re de lui faire violence<sup>1<\/sup> n\u2019est pas de m\u00eame ordre que les actes de violence<sup>2<\/sup> commis par les gens d\u2019armes sur les gens d\u00e9sarm\u00e9s, lesquels peuvent de surcro\u00eet endurer des violences de type criminel<sup>3<\/sup>, comme les massacres et les viols, qui n\u2019ont aucune l\u00e9gitimit\u00e9 et utilit\u00e9 d\u2019un point de vue militaire\u00a0: si tout acte de guerre est <em>ipso facto<\/em> une agression arm\u00e9e des troupes ennemies qui ne peut se passer de violence<sup>2<\/sup>, l\u2019intensit\u00e9 des violences augmente d\u2019un cran lorsqu\u2019elles ne sont plus commises dans le feu de l\u2019action, mais perp\u00e9tr\u00e9es en dehors du champ de bataille, par exemple en torturant des prisonniers pour leur extorquer des renseignements ou, pire encore, pour se venger<sup>3<\/sup>. S\u2019il n\u2019y a aucun abus \u00e0 user de violence au niveau interm\u00e9diaire<sup>2<\/sup>, en revanche il y aurait, au premier niveau<sup>1<\/sup>, <em>abus de la force<\/em> arm\u00e9e pour imposer la domination h\u00e9g\u00e9monique de la puissance militairement la plus forte, alors qu\u2019au dernier niveau<sup>3<\/sup>, il y aurait plut\u00f4t <em>abus de pouvoir<\/em> de la part des gens puissamment arm\u00e9s. Qu\u2019en est-il en temps de paix civile\u00a0?<\/p>\n<p>Il y a bien escalade dans l\u2019intensit\u00e9 de la violence exerc\u00e9e\u00a0: <em>faire violence \u00e0<\/em><sup>1<\/sup> quelqu\u2019un pour s\u2019imposer, c\u2019est bien moins violent que de lui <em>infliger une violence<\/em><sup>2<\/sup> d\u2019ordre corporel ou mental pour le blesser ou le tuer, violence qui augmente encore d\u2019intensit\u00e9 lorsqu\u2019il s\u2019agit de <em>perp\u00e9trer cruellement des violences<\/em><sup>3<\/sup> pour le faire souffrir. Car la violence con\u00e7ue comme moyen de forcer ou contraindre<sup>1<\/sup> <em>indirectement<\/em> en faisant pression, et m\u00eame en exer\u00e7ant une oppression brutale sur un individu ou un groupe, en vue de le dominer ou de l\u2019exploiter, n\u2019est pas de m\u00eame ordre que la violence comme acte d\u2019agression<sup>2<\/sup> qui s\u2019attaque <em>directement<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle ou mentale des gens de fa\u00e7on \u00e0 leur faire du tort, en les blessant ou en les tuant, que ce soit pour s\u2019emparer de leurs biens ou de leurs terres. Reste que faire du tort \u00e0 d\u2019autres \u00eatres, par exemple en tuant des animaux pour les manger ou des ennemis \u00e0 la guerre pour l\u2019emporter, ce n\u2019est pas encore leur infliger des souffrances suppl\u00e9mentaires<sup>3<\/sup> et inutiles d\u2019un point de vue fonctionnel qui exclut d\u2019exercer de telles cruaut\u00e9s sadiques sur d\u2019autres \u00eatres vivants. Cette terrible violence qui intensifie la souffrance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment est une agression bien plus importante et intense que de perp\u00e9trer une simple violence, aussi fatale soit-elle que l\u2019ex\u00e9cution de la peine capitale. Ces trois degr\u00e9s dans l\u2019intensit\u00e9 de la violence s\u2019exercent diff\u00e9remment pendant la guerre et en temps de paix\u00a0: au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en paix, les sujets sont touch\u00e9s par deux types de violence, l\u2019une exerc\u00e9e par les groupes au pouvoir et l\u2019autre par des bandes criminelles. Il faut ainsi distinguer ces trois situations id\u00e9al-typiques et esquisser la forme propre que prennent les trois niveaux de violence.<\/p>\n<p>La guerre, en premier lieu, fait violence \u00e0 toutes les populations concern\u00e9es en autorisant exactions et violences en tous genres. Mais, si l\u2019objectif d\u2019une guerre de conqu\u00eate est de soumettre <em>par la force <\/em>toute une population au nouveau pouvoir, cette mani\u00e8re de lui faire violence<sup>1<\/sup> n\u2019est pas de m\u00eame ordre que les actes de violence<sup>2<\/sup> commis par les gens d\u2019armes sur les gens d\u00e9sarm\u00e9s, lesquels peuvent de surcro\u00eet endurer des violences de type criminel<sup>3<\/sup>, comme les massacres et les viols, qui n\u2019ont aucune l\u00e9gitimit\u00e9 et utilit\u00e9 d\u2019un point de vue militaire\u00a0: si tout acte de guerre est <em>ipso facto<\/em> une agression arm\u00e9e des troupes ennemies qui ne peut se passer de violence<sup>2<\/sup>, l\u2019intensit\u00e9 des violences augmente d\u2019un cran lorsqu\u2019elles ne sont plus commises dans le feu de l\u2019action, mais perp\u00e9tr\u00e9es en dehors du champ de bataille, par exemple en torturant des prisonniers pour leur extorquer des renseignements ou, pire encore, pour se venger<sup>3<\/sup>. S\u2019il n\u2019y a aucun abus, au niveau interm\u00e9diaire<sup>2<\/sup>, \u00e0 user de violence entre combattants <em>arm\u00e9s<\/em>, en revanche il y aurait, au premier niveau<sup>1<\/sup>, <em>abus de la force<\/em> arm\u00e9e pour imposer la domination h\u00e9g\u00e9monique de la puissance militairement la plus forte, alors qu\u2019au dernier niveau<sup>3<\/sup>, il y a bien plut\u00f4t <em>abus de pouvoir<\/em> envers des gens d\u00e9sarm\u00e9s de la part des gens puissamment arm\u00e9s. Qu\u2019en est-il en temps de paix civile\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de la conqu\u00eate du pouvoir, les groupes dominants font violence aux sujets domin\u00e9s en leur imposant un r\u00e9gime d\u2019exploitation impliquant perceptions r\u00e9guli\u00e8res (tribut ou imp\u00f4t en tout genre) et exactions irr\u00e9guli\u00e8res. Tout syst\u00e8me de soumission constitue un <em>abus de la force<\/em> dominante des groupes au pouvoir qui revient \u00e0 faire violence aux sujets soumis sans <em>ipso facto<\/em> commettre de violences \u00e0 leur endroit. Lorsque c\u2019est le cas<sup>2<\/sup>, il y a de surcro\u00eet <em>abus de pouvoir<\/em> de la part des puissants qui imposent d\u00e8s lors leur domination de mani\u00e8re violente, comme dans une tyrannie (ou dans une dictature moderne). Cet abus de pouvoir provient d\u2019un <em>exc\u00e8s de puissance<\/em> qui atteint son paroxysme lorsque des violences cruelles<sup>3<\/sup> sont perp\u00e9tr\u00e9es pour manifester la toute-puissance souveraine du tyran et des tyranneaux \u00e0 sa solde en terrifiant l\u2019ensemble de la population (tout en rassurant les couches dominantes)\u00a0: l\u2019abus de pouvoir par exc\u00e8s de puissance devient alors <em>abus de violence<\/em> par abus de puissance excessive. La politique d\u00e9voy\u00e9e en syst\u00e8me despotique de soumission adopte de mani\u00e8re d\u00e9plac\u00e9e la violente loi de la guerre\u00a0: tout comme les forces arm\u00e9es peuvent violemment maltraiter les gens d\u00e9sarm\u00e9s en commettant exactions et violences<sup>2<\/sup> criminelles<sup>3<\/sup>, le d\u00e9tenteur du pouvoir se compla\u00eet \u00e0 abuser de sa puissance excessive pour tyranniser violemment ses sujets d\u00e9sarm\u00e9s, comme s\u2019il leur faisait la guerre\u2026<\/p>\n<p>Par rapport \u00e0 la guerre entre troupes ennemis pr\u00eates et pr\u00e9par\u00e9es au combat, l\u2019escalade de la violence s\u2019est d\u00e9cal\u00e9e d\u2019un cran du fait qu\u2019en temps de paix, le pouvoir tyrannique se comporte comme une arm\u00e9e criminelle qui s\u2019attaque aux civils d\u00e9sarm\u00e9s en violation du droit et de l\u2019art de la guerre<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, alors m\u00eame que le pouvoir n\u2019a aucune l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 commettre des violences hormis pour punir les gens coupables de violence criminelle.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir l\u2019article\u00a0III de <em>L\u2019Art de la guerre<\/em> de Sun Tzu.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019au jour o\u00f9 il est renvers\u00e9 par la violence ou assassin\u00e9 par une de ses victimes, comme Arch\u00e9la\u00fcs par Crat\u00e9e selon Aristote [<em>Les politiques<\/em>, V, 10, 1311b, GF, p.\u00a0389], le tyran peut <em>de facto<\/em> commettre en toute impunit\u00e9 les pires violences, comme r\u00e9duire \u00e0 l\u2019esclavage des citoyens spoli\u00e9s de leurs biens. Ce sont les deux exemples de m\u00e9faits \u00e9voqu\u00e9s par Thrasymaque qui, en \u00e9cho \u00e0 la distinction grecque entre les deux proc\u00e9d\u00e9s pour s\u2019imposer, par la force (\u03ba\u03b1\u03c4\u0384\u00a0\u1f30\u03c3\u03c7\u03cd\u03bd) ou par la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3), pr\u00e9cise en outre que de telles spoliations peuvent s\u2019accomplir ouvertement, avec violence (\u03b2\u1f77\u1fb3), ou secr\u00e8tement (\u03bb\u1f71\u03b8\u03c1\u1fb3), en douce ou en tra\u00eetre, donc, par la ruse d\u2019une fraude dissimulant l\u2019exaction\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Il s\u2019agit de tyrannie qui ne s\u2019empare point petit \u00e0 petit du bien d\u2019autrui, mais l\u2019envahit tout \u00e0 la fois au moyen de la fraude ou de la violence, sans distinction de ce qui est sacr\u00e9 ou profane, de ce qui appartient aux particuliers ou \u00e0 l\u2019\u00c9tat. [<a href=\"https:\/\/remacle.org\/bloodwolf\/philosophes\/platon\/cousin\/rep1gr.htm#344b\">344b<\/a>] Qu\u2019un homme soit pris sur le fait commettant quelqu\u2019une de ces injustices, des supplices et les noms les plus odieux l\u2019attendent\u00a0; selon la nature de l\u2019injustice particuli\u00e8re qu\u2019il aura commise, on l\u2019appellera sacril\u00e8ge, ravisseur, voleur, fripon, brigand. Mais un tyran qui s\u2019est rendu ma\u00eetre des biens et de la personne de ses concitoyens, au lieu de ces noms d\u00e9test\u00e9s, est appel\u00e9 [<a href=\"https:\/\/remacle.org\/bloodwolf\/philosophes\/platon\/cousin\/rep1gr.htm#344c\">344c<\/a>] homme heureux, non seulement par ses concitoyens, mais encore par tous ceux qui viendront \u00e0 savoir qu\u2019il n\u2019y a pas une esp\u00e8ce d\u2019injustice qu\u2019il n\u2019ait commise\u00a0; car si on donne \u00e0 l\u2019injustice des noms odieux, ce n\u2019est pas qu\u2019on craigne de la commettre, c\u2019est qu\u2019on craint de la souffrir. Ainsi, Socrate, l\u2019injustice, quand elle est port\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un certain point, est plus forte, plus libre, plus puissante que la justice, et comme je le disais en commen\u00e7ant, la justice est ce qui est avantageux au plus fort, et l\u2019injustice est utile et profitable \u00e0 elle-m\u00eame.\u00a0\u00bb [Platon, <em>R\u00e9publique<\/em>, livre\u00a0I, 344a-c\u00a0; trad. E.\u00a0Brandy, Les Belles Lettres, 1959, p.\u00a030-31]\n\n\u1f1c\u03c3\u03c4\u03b9\u03bd \u03b4\u1f72 \u03c4\u03bf\u1fe6\u03c4\u03bf \u03c4\u03c5\u03c1\u03b1\u03bd\u03bd\u1f77\u03c2, \u1f23 \u03bf\u1f50 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c3\u03bc\u03b9\u03ba\u03c1\u1f78\u03bd \u03c4\u1f00\u03bb\u03bb\u1f79\u03c4\u03c1\u03b9\u03b1 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bb\u1f71\u03b8\u03c1\u1fb3 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b2\u1f77\u1fb3 \u1f00\u03c6\u03b1\u03b9\u03c1\u03b5\u1fd6\u03c4\u03b1\u03b9, \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f31\u03b5\u03c1\u1f70 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f45\u03c3\u03b9\u03b1 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f34\u03b4\u03b9\u03b1 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b4\u03b7\u03bc\u1f79\u03c3\u03b9\u03b1, \u1f00\u03bb\u03bb\u1f70 [<a href=\"https:\/\/remacle.org\/bloodwolf\/philosophes\/platon\/cousin\/rep1.htm#344b\">344b<\/a>] \u03c3\u03c5\u03bb\u03bb\u1f75\u03b2\u03b4\u03b7\u03bd\u0387 \u1f67\u03bd \u1f10\u03c6\u2019 \u1f11\u03ba\u1f71\u03c3\u03c4\u1ff3 \u03bc\u1f73\u03c1\u03b5\u03b9 \u1f45\u03c4\u03b1\u03bd \u03c4\u03b9\u03c2 \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u1f75\u03c3\u03b1\u03c2 \u03bc\u1f74 \u03bb\u1f71\u03b8\u1fc3, \u03b6\u03b7\u03bc\u03b9\u03bf\u1fe6\u03c4\u03b1\u1f77 \u03c4\u03b5 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f40\u03bd\u03b5\u1f77\u03b4\u03b7 \u1f14\u03c7\u03b5\u03b9 \u03c4\u1f70 \u03bc\u1f73\u03b3\u03b9\u03c3\u03c4\u03b1 -- \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b3\u1f70\u03c1 \u1f31\u03b5\u03c1\u1f79\u03c3\u03c5\u03bb\u03bf\u03b9 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f00\u03bd\u03b4\u03c1\u03b1\u03c0\u03bf\u03b4\u03b9\u03c3\u03c4\u03b1\u1f76 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c4\u03bf\u03b9\u03c7\u03c9\u03c1\u1f7b\u03c7\u03bf\u03b9 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f00\u03c0\u03bf\u03c3\u03c4\u03b5\u03c1\u03b7\u03c4\u03b1\u1f76 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03ba\u03bb\u1f73\u03c0\u03c4\u03b1\u03b9 \u03bf\u1f31 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03bc\u1f73\u03c1\u03b7 \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u03bf\u1fe6\u03bd\u03c4\u03b5\u03c2 \u03c4\u1ff6\u03bd \u03c4\u03bf\u03b9\u03bf\u1f7b\u03c4\u03c9\u03bd \u03ba\u03b1\u03ba\u03bf\u03c5\u03c1\u03b3\u03b7\u03bc\u1f71\u03c4\u03c9\u03bd \u03ba\u03b1\u03bb\u03bf\u1fe6\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9 -- \u1f10\u03c0\u03b5\u03b9\u03b4\u1f70\u03bd \u03b4\u1f73 \u03c4\u03b9\u03c2 \u03c0\u03c1\u1f78\u03c2 \u03c4\u03bf\u1fd6\u03c2 \u03c4\u1ff6\u03bd \u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u1ff6\u03bd \u03c7\u03c1\u1f75\u03bc\u03b1\u03c3\u03b9\u03bd \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b1\u1f50\u03c4\u03bf\u1f7a\u03c2 \u1f00\u03bd\u03b4\u03c1\u03b1\u03c0\u03bf\u03b4\u03b9\u03c3\u1f71\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03c2 \u03b4\u03bf\u03c5\u03bb\u1f7d\u03c3\u03b7\u03c4\u03b1\u03b9, \u1f00\u03bd\u03c4\u1f76 \u03c4\u03bf\u1f7b\u03c4\u03c9\u03bd \u03c4\u1ff6\u03bd \u03b1\u1f30\u03c3\u03c7\u03c1\u1ff6\u03bd \u1f40\u03bd\u03bf\u03bc\u1f71\u03c4\u03c9\u03bd \u03b5\u1f50\u03b4\u03b1\u1f77\u03bc\u03bf\u03bd\u03b5\u03c2 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bc\u03b1\u03ba\u1f71\u03c1\u03b9\u03bf\u03b9 [<a href=\"https:\/\/remacle.org\/bloodwolf\/philosophes\/platon\/cousin\/rep1.htm#344c\">344c<\/a>] \u03ba\u1f73\u03ba\u03bb\u03b7\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9, \u03bf\u1f50 \u03bc\u1f79\u03bd\u03bf\u03bd \u1f51\u03c0\u1f78 \u03c4\u1ff6\u03bd \u03c0\u03bf\u03bb\u03b9\u03c4\u1ff6\u03bd \u1f00\u03bb\u03bb\u1f70 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f51\u03c0\u1f78 \u03c4\u1ff6\u03bd \u1f04\u03bb\u03bb\u03c9\u03bd \u1f45\u03c3\u03bf\u03b9 \u1f02\u03bd \u03c0\u1f7b\u03b8\u03c9\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b1\u1f50\u03c4\u1f78\u03bd \u03c4\u1f74\u03bd \u1f45\u03bb\u03b7\u03bd \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u1f77\u03b1\u03bd \u1f20\u03b4\u03b9\u03ba\u03b7\u03ba\u1f79\u03c4\u03b1\u0387 \u03bf\u1f50 \u03b3\u1f70\u03c1 \u03c4\u1f78 \u03c0\u03bf\u03b9\u03b5\u1fd6\u03bd \u03c4\u1f70 \u1f04\u03b4\u03b9\u03ba\u03b1 \u1f00\u03bb\u03bb\u1f70 \u03c4\u1f78 \u03c0\u1f71\u03c3\u03c7\u03b5\u03b9\u03bd \u03c6\u03bf\u03b2\u03bf\u1f7b\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03b9 \u1f40\u03bd\u03b5\u03b9\u03b4\u1f77\u03b6\u03bf\u03c5\u03c3\u03b9\u03bd \u03bf\u1f31 \u1f40\u03bd\u03b5\u03b9\u03b4\u1f77\u03b6\u03bf\u03bd\u03c4\u03b5\u03c2 \u03c4\u1f74\u03bd \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u1f77\u03b1\u03bd. \u039f\u1f55\u03c4\u03c9\u03c2, \u1f66 \u03a3\u1f7d\u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u03b5\u03c2, \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f30\u03c3\u03c7\u03c5\u03c1\u1f79\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f10\u03bb\u03b5\u03c5\u03b8\u03b5\u03c1\u03b9\u1f7d\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b4\u03b5\u03c3\u03c0\u03bf\u03c4\u03b9\u03ba\u1f7d\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u03bd \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u1f77\u03b1 \u03b4\u03b9\u03ba\u03b1\u03b9\u03bf\u03c3\u1f7b\u03bd\u03b7\u03c2 \u1f10\u03c3\u03c4\u1f76\u03bd \u1f31\u03ba\u03b1\u03bd\u1ff6\u03c2 \u03b3\u03b9\u03b3\u03bd\u03bf\u03bc\u1f73\u03bd\u03b7, \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f45\u03c0\u03b5\u03c1 \u1f10\u03be \u1f00\u03c1\u03c7\u1fc6\u03c2 \u1f14\u03bb\u03b5\u03b3\u03bf\u03bd, \u03c4\u1f78 \u03bc\u1f72\u03bd \u03c4\u03bf\u1fe6 \u03ba\u03c1\u03b5\u1f77\u03c4\u03c4\u03bf\u03bd\u03bf\u03c2 \u03c3\u03c5\u03bc\u03c6\u1f73\u03c1\u03bf\u03bd \u03c4\u1f78 \u03b4\u1f77\u03ba\u03b1\u03b9\u03bf\u03bd \u03c4\u03c5\u03b3\u03c7\u1f71\u03bd\u03b5\u03b9 \u1f44\u03bd, \u03c4\u1f78 \u03b4\u2019 \u1f04\u03b4\u03b9\u03ba\u03bf\u03bd \u1f11\u03b1\u03c5\u03c4\u1ff7 \u03bb\u03c5\u03c3\u03b9\u03c4\u03b5\u03bb\u03bf\u1fe6\u03bd \u03c4\u03b5 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c3\u03c5\u03bc\u03c6\u1f73\u03c1\u03bf\u03bd.<\/pre>\n<p>Selon Thrasymaque, le tyran se comporte comme un parfait criminel qui peut commettre exactions et violences tout en jouissant de la consid\u00e9ration apeur\u00e9e des sujets soumis \u00e0 ses d\u00e9sirs cruels et autres d\u00e9lires fantasques. En somme, la tyrannie permet d\u2019accomplir le crime parfait, puisque le criminel ne peut \u00eatre arr\u00eat\u00e9 et incrimin\u00e9 pour les violences commises. Reste que le tyran n\u2019agit pas tout seul\u00a0: comme les brigands et les trafiquants d\u2019esclaves \u00e9voqu\u00e9s par Thrasymaque, la tyrannie suppose toute une troupe criminelle d\u2019hommes de main \u00e0 disposition du tyran pour ex\u00e9cuter ses ordres et r\u00e9aliser ses d\u00e9sirs effr\u00e9n\u00e9s. Le pouvoir organis\u00e9 de mani\u00e8re criminelle peut ainsi abuser de la violence en toute impunit\u00e9 sans avoir \u00e0 craindre, contrairement aux autres organisations criminelles, la r\u00e9pression du pouvoir en place. Reste que l\u2019organisation criminelle au pouvoir ressemble \u00e9trangement \u00e0 la criminalit\u00e9 organis\u00e9e dont la violence propre doit \u00eatre cern\u00e9e avant d\u2019analyser la sp\u00e9cificit\u00e9 de la violence commise par un criminel solitaire.<\/p>\n<p>Les bandes criminelles sont capables de faire violence<sup>1<\/sup> aux gens d\u00e9sarm\u00e9s sans n\u00e9cessairement commettre des violences lorsque le <em>modus operandi<\/em> est l\u2019intimidation et le chantage. Reste que cet abus de la force constitue <em>ipso facto<\/em> un abus de pouvoir qui pousse au passage \u00e0 l\u2019acte violent \u00e0 la moindre r\u00e9sistance, de fa\u00e7on \u00e0 marquer et assurer l\u2019emprise sur un territoire par des violences criminelles<sup>2<\/sup> qui sont perp\u00e9tr\u00e9es en raison d\u2019un exc\u00e8s de puissance de ces gangs d\u00fb \u00e0 l\u2019impuissance du pouvoir \u00e0 juguler la criminalit\u00e9\u00a0: si l\u2019usage de la violence peut, \u00e0 ce niveau, \u00eatre contenu par un code d\u2019honneur (limitant par exemple les assassinats \u00e0 certains cas, comme la trahison, qui sont examin\u00e9s avant d\u2019\u00eatre tranch\u00e9s), l\u2019<em>abus de violence<\/em> est pr\u00e9programm\u00e9 par la puissance excessive de ces bandes ou de ces organisations criminelles qui ne peuvent s\u2019imposer aux autres que par une surench\u00e8re de violences. L\u2019objectif fonctionnel de dominer un quartier ou une r\u00e9gion exige de manifester la puissance effective du groupe en perp\u00e9trant des cruaut\u00e9s<sup>3<\/sup> de fa\u00e7on \u00e0 terrifier les gens et m\u00eame les autorit\u00e9s, tout en permettant aux tortionnaires de satisfaire leurs pulsions sadiques. En cas de r\u00e9sistance, l\u2019<em>exc\u00e8s de violence<\/em> devient la r\u00e8gle.<\/p>\n<p>La violence criminelle qu\u2019un individu exerce sur un autre ne revient pas \u00e0 lui faire violence<sup>1<\/sup>. Comme ce niveau de violence moindre n\u2019existe pas, il y a l\u00e0 un nouveau d\u00e9calage d\u2019un cran. Paradigme de la violence interpersonnelle, le viol ne peut jamais faire simplement violence\u00a0: toujours d\u00e9j\u00e0 violence criminelle<sup>2<\/sup>, le viol est la violence incarn\u00e9e dans la chair viol\u00e9e. M\u00eame perp\u00e9tr\u00e9s sans aucune brutalit\u00e9 physique, les viols <em>extorqu\u00e9s<\/em> par la menace, le chantage ou l\u2019intimidation constituent des violences psychologiques de facture criminelle. Ce qu\u2019atteste le fait m\u00eame que la victime en arrive \u00e0 se venger de l\u2019abus de pouvoir du violeur tyrannique en allant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019assassiner\u00a0: Aristote donne plusieurs exemples de telles repr\u00e9sailles contre les viols subis et soufferts en silence pendant des ann\u00e9es [<em>Les politiques<\/em>, V, 10, 1311b, GF, p.\u00a0389]. Dans de telles situations qui s\u2019apparentent plus au cas de figure du viol conjugal qu\u2019\u00e0 la situation plus grave encore de l\u2019esclavage sexuel, l\u2019oppression mentale et la pression psychologique constituent le <em>modus operandi<\/em> du violeur qui force, en tra\u00eetre, la personne viol\u00e9e \u00e0 se soumettre \u00e0 ses d\u00e9sirs sans user de la force physique. Ce type de viol, extorqu\u00e9 en douce plut\u00f4t qu\u2019en douceur, constitue pourtant une violence corporelle dans la mesure o\u00f9 la p\u00e9n\u00e9tration du corps d\u2019autrui est forc\u00e9e par l\u2019ascendant que le violeur a pris sur la victime en abusant de la force de sa position et de son esprit pour la persuader de c\u00e9der \u00e0 ses avances ou exigences par la ruse ou la fraude de sophismes aussi sp\u00e9cieux que captieux. Le viol est ainsi une agression indissociablement physique et psychique qui proc\u00e8de soit par une combinaison de force et de fraude, soit par l\u2019un de ces deux moyens que les anciens Grecs ont distingu\u00e9 de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons\u00a0: contraindre par la force (\u03ba\u03b1\u03c4\u0384\u00a0\u1f30\u03c3\u03c7\u03cd\u03bd) ou par la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3)\u00a0; avec violence (\u03b2\u1f77\u1fb3) ou en tra\u00eetre (\u03bb\u1f71\u03b8\u03c1\u1fb3). Lorsque la fraude c\u00e8de le pas \u00e0 la brutalit\u00e9, l\u2019<em>abus de pouvoir<\/em> (du despote familial ou du tyran social) devient <em>exc\u00e8s de violence<\/em>. Cette mani\u00e8re forte de la violence brutale est bien souvent privil\u00e9gi\u00e9e par le violeur en raison du caract\u00e8re intrins\u00e8quement sadique du viol qui rend cette violence criminelle<sup>2<\/sup> excessivement cruelle<sup>3<\/sup>. La violence du viol qui s\u2019ach\u00e8ve fr\u00e9quemment par le meurtre ou l\u2019assassinat de la victime conna\u00eet de surcro\u00eet des degr\u00e9s d\u2019intensit\u00e9 croissante en fonction de diff\u00e9rents facteurs qui contribuent \u00e0 transmuer la brutalit\u00e9 en atroce f\u00e9rocit\u00e9, comme l\u2019\u00e2ge de la victime, le nombre des viols et des violeurs, la dur\u00e9e du viol ou de la p\u00e9riode des viols, l\u2019existence d\u2019autres s\u00e9vices, les cons\u00e9quences physiologiques de toutes ces violences corporelles, l\u2019impact des violences psychiques, etc.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent que l\u2019intensit\u00e9 de ces trois niveaux de violence a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9e dans les cas tr\u00e8s diff\u00e9rents de la guerre, de l\u2019abus de pouvoir tyrannique, de la criminalit\u00e9 organis\u00e9e et du crime individuel, il convient d\u2019achever l\u2019analyse esquiss\u00e9e en \u00e9voquant deux param\u00e8tres qui la compliquent\u00a0: l\u2019interf\u00e9rence possible entre ces divers types de situation\u00a0; l\u2019absence de solution de continuit\u00e9 entre les trois degr\u00e9s de violence. D\u2019une part, les violences sexuelles peuvent \u00eatre par exemple ins\u00e9r\u00e9es dans un contexte de guerre ethnocidaire, dans un dispositif d\u2019exploitation tyrannique du pouvoir ou dans un r\u00e9seau criminel de prostitution forc\u00e9e qui en aggravent encore la dur\u00e9e et l\u2019intensit\u00e9. D\u2019autre part, la distinction analytique entre les degr\u00e9s de violence implique de toute \u00e9vidence des zones de transition qui m\u00e9nagent le passage d\u2019une forme \u00e0 l\u2019autre. Si le boycott alimentaire d\u2019un pays revient bien \u00e0 faire violence \u00e0<sup>1<\/sup> toute une population en la mettant sous pression psychologique et physiologique, d\u2019une mani\u00e8re plus ou moins importante selon le rapport de force entre puissances et la situation \u00e9conomique du pays, ce type de mesure a pour effet tr\u00e8s brutal de <em>provoquer<\/em> des violences effectives, comme le d\u00e9c\u00e8s des nourrissons et la sous-alimentation de la population, alors que ces violences ne sont pas <em>commises<sup>2<\/sup><\/em> \u00e0 proprement parler. <em>Faire violence \u00e0<\/em><sup>1<\/sup> quelqu\u2019un en le mettant sous pression pour extorquer son consentement, ou en usant m\u00eame de la force physique pour le pousser \u00e0 faire quelque chose sans le brutaliser ou le violenter pour autant, ce n\u2019est pas encore <em>commettre une violence<\/em><sup>2<\/sup>, mais cela peut <em>provoquer<\/em><sup>1-2<\/sup> indirectement des violences en effet. C\u2019est tout le probl\u00e8me de la violence sociale engendr\u00e9e par un syst\u00e8me de surexploitation \u00e9conomique des domin\u00e9s qui porte atteinte \u00e0 leur autosubsistance.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">La violence comme moyen de contraindre<\/span><\/h6>\n<p>Il y a donc des diff\u00e9rences consid\u00e9rables entre les trois degr\u00e9s de violence analys\u00e9s. Reste que ces trois niveaux ont en commun d\u2019user de la violence comme <em>moyen<\/em> de parvenir \u00e0 la fin poursuivie (emporter la victoire, faire du tort ou infliger des souffrances). Il semble ainsi que le grec tende principalement \u00e0 voir dans la violence un <em>moyen<\/em> de s\u2019imposer par la force (sans se focaliser sur l\u2019effet produit).<\/p>\n<p>Ce qu\u2019attestent les sens des verbes d\u2019action qui sont associ\u00e9s au substantif \u03b2\u03af\u1fb3\u00a0: ils se focalisent tous sur le passage en force qui permet de s\u2019imposer violemment, tout en mentionnant \u00e9galement les violences commises (peut-\u00eatre un peu plus au moyen qu\u2019\u00e0 l\u2019actif). Comme \u03b2\u03b9\u03ac\u03c9-\u1ff6, \u03b2\u03b9\u03ac\u03b6\u03c9 signifie en premier lieu user de force <em>ou<\/em> violence pour contraindre, de sorte qu\u2019au passif, ce verbe signifie \u00eatre forc\u00e9 ou contraint, mais il d\u00e9signe aussi une violence commise, par exemple en violentant ou violant. Dans son <em>Enqu\u00eate<\/em>, H\u00e9rodote rapporte ainsi le cas du viol d\u2019une jeune fille vierge (\u1f10\u03b2\u03b9\u1f75\u03c3\u03b1\u03c4\u03bf \u03c0\u03b1\u03c1\u03b8\u1f73\u03bd\u03bf\u03bd) par Sataspes que son cousin Xerx\u00e8s condamne \u00e0 mort pour cette raison [<em>Histoires<\/em>, IV, \u00a7\u00a043]. Les formes moyennes de ces verbes, \u03b2\u03b9\u03ac\u03b6\u03bf\u03bc\u03b1\u03b9 et \u03b2\u03b9\u03ac\u03bf\u03bc\u03b1\u03b9-\u1ff6\u03bc\u03b1\u03b9, abondent \u00e9galement dans le sens d\u2019une assimilation entre force et violence du fait m\u00eame que le verbe d\u2019<em>action<\/em> ne peut que se polariser sur la modalit\u00e9 m\u00eame de l\u2019acte en train de se produire. Le probl\u00e8me de la confusion entre force et violence ne se pose pas tant \u00e0 propos des violences manifestes, \u00e0 la fois excessives et transgressives, dont le viol d\u2019une vierge est l\u2019arch\u00e9type\u00a0: il y a identit\u00e9 entre force et violence dans de tels cas, puisque la violence se confond alors avec l\u2019usage de la force. Mais qu\u2019en est-il lorsqu\u2019une personne est contrainte par une force sup\u00e9rieure qui n\u2019exerce aucune violence sur son corps\u00a0? L\u2019absence d\u2019assentiment implique-t-elle <em>ipso<\/em> <em>facto<\/em> la violence\u00a0?<\/p>\n<p>Il existe ainsi des violences moindres, comme refuser de payer le salaire promis et d\u00fb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, qui n\u2019en restent pas moins des actes de contrainte qui op\u00e8rent par le moyen de la violence\u00a0: Aristote consid\u00e8re en ce sens que l\u2019expropriation des biens des riches constitue une violence [<em>Politiques<\/em>, 1281a23]. C\u2019est que la violence consiste alors \u00e0 s\u2019imposer <em>par la force<\/em> contre la volont\u00e9 de quelqu\u2019un d\u2019autre (\u03b2\u03af\u1fb3) qui se voit contraint par ce moyen de faire ou subir quelque chose contre son gr\u00e9. C\u2019est de toute fa\u00e7on le cas sur le champ de bataille o\u00f9 le guerrier peut \u00eatre accul\u00e9 par la violence des coups ass\u00e9n\u00e9s par l\u2019ennemi\u00a0: c\u2019est ainsi qu\u2019Ajax est par deux fois accabl\u00e9 par la force violente des fl\u00e8ches et des lances qui mettent sa vie en p\u00e9ril<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0; de m\u00eame, le rapide Achille fait violence \u00e0 Hector en le for\u00e7ant \u00e0 s\u2019enfuir<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> et Ulysse se trouve violemment pris dans la m\u00eal\u00e9e brutale (<em>krater\u00e8<\/em>) qui le contraint en raison de sa force sup\u00e9rieure<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Mais c\u2019est \u00e9galement le cas lorsque la vie est menac\u00e9e ou affect\u00e9e par la maladie ou par la puissance violente des \u00e9l\u00e9ments\u00a0: \u00e0 la suite d\u2019une temp\u00eate qui a dispers\u00e9 son radeau, Ulysse \u00e9vite d\u2019aborder un endroit o\u00f9 le flot brutal l\u2019e\u00fbt violemment jet\u00e9 (\u03b2\u03b9\u1f75\u03c3\u03b1\u03c4\u03bf) contre des grands rochers<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Le m\u00eame verbe sert \u00e0 exprimer ainsi deux situations compl\u00e8tement diff\u00e9rentes\u00a0: Ulysse est violent\u00e9 par la mer, comme la vierge est viol\u00e9e par le cousin du roi des rois perse. Cela montre bien que le verbe d\u00e9signe moins le r\u00e9sultat de l\u2019acte (violer ou tuer) que sa modalit\u00e9\u00a0: contraindre ou forcer violemment. Quelqu\u2019un peut ainsi tuer par les moyens oppos\u00e9s de la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3)<em> ou<\/em> de la violence (\u03b2\u03b9\u1f75\u03c6\u03b9\u03bd)\u00a0: comme la douleur qui accable Polyph\u00e8me ne provient de l\u2019une ni de l\u2019autre, puisque personne ne lui fait violence (<em>biazetai<\/em>), ni le trompe par une ruse vu qu\u2019il est seul, ses compagnons en induisent qu\u2019il doit \u00eatre accabl\u00e9 par une maladie<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. La violence est donc comprise ici comme modalit\u00e9 d\u2019une puissance, naturelle ou humaine, qui contraint par ce moyen le sujet ainsi forc\u00e9.<\/p>\n<p>Or, une fois encore, la violence, comme contrainte exerc\u00e9e par une force sup\u00e9rieure pour s\u2019imposer, s\u2019av\u00e8re \u00eatre un moyen indissociable de la force. C\u2019est ainsi \u2013\u00a0selon Eschyle\u00a0\u2013 par la force <em>et<\/em> violence (<em>pros bian<\/em>) que les Titans veulent s\u2019imposer, refusant de suivre le conseil de Prom\u00e9th\u00e9e<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> qui leur avait recommand\u00e9 \u2013\u00a0selon H\u00e9siode\u00a0\u2013 de chercher \u00e0 l\u2019emporter par la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3) plut\u00f4t que par la force (\u03ba\u03b1\u03c4\u0384\u00a0\u1f30\u03c3\u03c7\u03cd\u03bd)<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. M\u00eame si la puissance de Zeus fait qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 tout aussi vain de vouloir s\u2019y opposer <em>par<\/em> la parole ou <em>par<\/em> la force-violence<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>, c\u2019est bien \u00e0 ce niveau que joue l\u2019opposition entre les moyens oppos\u00e9s de la violence (\u03b2\u03af\u1fb3) et de la parole (\u1f14\u03c0\u03b5\u03b9). Or l\u2019indistinction entre force et violence est ici manifeste. Car, dans ce type de situation, il y a de nouveau tout \u00e0 la fois le moyen de s\u2019imposer, indissociablement <em>par<\/em> la force et violence (<em>pro vi et violentia<\/em>), et l\u2019effet contraignant r\u00e9sultant de ce moyen. Par contraste avec la parole qui cherche l\u2019assentiment, la force violente contraint ainsi sans consentement \u00e0 faire ou subir quelque chose. C\u2019est m\u00eame le cas lorsqu\u2019Ulysse est contraint de c\u00e9der \u00e0 ses compagnons\u00a0: \u00ab\u00a0vous me faites grande violence [<em>biazete<\/em>], \u00e0 moi, seul contre tous.<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb Le verbe \u03b2\u03b9\u03ac\u03b6\u03c9 plaide en faveur d\u2019une assimilation entre force et violence\u00a0: c\u2019est en effet (1)\u00a0user de force <em>ou<\/em> de violence contre quelqu\u2019un, de sorte \u00e0 lui faire violence\u00a0; par suite, (2)\u00a0c\u2019est soumettre quelqu\u2019un, qu\u2019il le soit \u00e0 la guerre ou par la maladie\u00a0; enfin, ce n\u2019est que <em>par extension<\/em> qu\u2019il s\u2019agit en g\u00e9n\u00e9ral de forcer et de contraindre, par exemple en employant des figures de langage forc\u00e9es\u00a0(3). Or cette extension de l\u2019acception du verbe qui en affaiblit consid\u00e9rablement le sens repose sur l\u2019opposition entre forc\u00e9 et spontan\u00e9 (ou volontaire)\u00a0: forcer, ce serait faire violence \u00e0 ce qui se produit par nature (<em>phusei<\/em>).<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"background: white; color: #99cc00;\">La violence contre nature\u00a0?<\/span><\/h6>\n<p>C\u2019est plus net encore avec l\u2019adjectif \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03c2 qui a deux usages. Le sens actif de l\u2019adjectif correspond tr\u00e8s clairement au sens fort du verbe d\u2019action\u00a0: ce sont les actes de violence (<em>erga biaia<\/em>) qui provoquent en particulier la mort violente<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>, que cela soit d\u00fb \u00e0 l\u2019intervention <em>ipso facto<\/em> violente des G\u00e9nies de la mort ou \u00e0 l\u2019\u0153uvre tout aussi violente des \u00e9l\u00e9ments naturels comme le vent ou le feu. Le sens passif de l\u2019adjectif correspond au sens affaibli par l\u2019extension de l\u2019acception du verbe\u00a0: ce qui force ou contraint est <em>violent<\/em> en tant m\u00eame que ce qui se produit n\u2019est pas consenti (<em>ekousios<\/em>) ou n\u2019est pas naturel (<em>phusei<\/em>). C\u2019est ainsi que Minos mourut en Sicile d\u2019une mort violente (\u1f00\u03c0\u03bf\u03b8\u03b1\u03bd\u03b5\u1fd6\u03bd \u03b2\u03b9\u03b1\u1f77\u1ff3 \u03b8\u03b1\u03bd\u1f71\u03c4\u1ff3)<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>, et non pas tout naturellement de vieillesse. Toutes ces acceptions convergent dans le m\u00eame sens d\u2019une contrainte subie sans assentiment (mort violente par maladie, etc.). Reste \u00e0 comprendre pourquoi le grec consid\u00e8re violent ce qui est contre-nature\u00a0: pourquoi la mort violente de marins pris dans une temp\u00eate <em>naturelle<\/em> serait-elle <em>contre-nature<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>Iliade<\/em>, XXI,451\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0434\/gr.461.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Iliade<\/em>, XI,589\u00a0; <em>cf<\/em>.\u00a0p.239\/gr.241 vs XV,727\u00a0; <em>cf<\/em>.\u00a0p.323\/gr.337.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Iliade<\/em>, XXII,229\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0p.445\/gr.474.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, XI,467\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0236\/gr.237.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, VII,278\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0108\/gr.659<br \/>\n<a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, IX,140\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0137\/gr.695.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Eschyle, <em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0les fils du Ciel et de la Terre, les Titans, furent sourds \u00e0 ma voix. Pleins d\u2019audace et de pr\u00e9somption, ils m\u00e9prisaient la prudence, l\u2019adresse; ils se flattaient, par la seule force, d\u2019assurer sans peine leur domination.\u00a0\u00bb \u03a4\u03b9\u03c4\u1fb6\u03bd\u03b1\u03c2, \u039f\u1f50\u03c1\u03b1\u03bd\u03bf\u1fe6 \u03c4\u03b5 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03a7\u03b8\u03bf\u03bd\u1f78\u03c2 \u03c4\u1f73\u03ba\u03bd\u03b1, \u03bf\u1f50\u03ba \u1f20\u03b4\u03c5\u03bd\u1f75\u03b8\u03b7\u03bd. \u0391\u1f31\u03bc\u1f7b\u03bb\u03b1\u03c2 \u03b4\u1f72 \u03bc\u03b7\u03c7\u03b1\u03bd\u1f70\u03c2 \u1f00\u03c4\u03b9\u03bc\u1f71\u03c3\u03b1\u03bd\u03c4\u03b5\u03c2 \u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u03bf\u1fd6\u03c2 \u03c6\u03c1\u03bf\u03bd\u1f75\u03bc\u03b1\u03c3\u03b9\u03bd\u1fa4\u03bf\u03bd\u03c4\u1fbd \u1f00\u03bc\u03bf\u03c7\u03b8\u03b5\u1f76 \u03c0\u03c1\u1f78\u03c2 \u03b2\u1f77\u03b1\u03bd \u03c4\u03b5 \u03b4\u03b5\u03c3\u03c0\u1f79\u03c3\u03b5\u03b9\u03bd\u0387 [v.\u00a0207-210]<br \/>\n<a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Eschyle, <em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<\/em>, v.\u00a0214-215\u00a0:<br \/>\n\u1f61\u03c2 \u03bf\u1f50 \u03ba\u03b1\u03c4\u1fbd \u1f30\u03c3\u03c7\u1f7a\u03bd \u03bf\u1f50\u03b4\u1f72 \u03c0\u03c1\u1f78\u03c2 \u03c4\u1f78 \u03ba\u03b1\u03c1\u03c4\u03b5\u03c1\u1f79\u03bd<br \/>\n\u03c7\u03c1\u03b5\u1f77\u03b7, \u03b4\u1f79\u03bb\u1ff3 \u03b4\u1f72 \u03c4\u03bf\u1f7a\u03c2 \u1f51\u03c0\u03b5\u03c1\u03c3\u03c7\u1f79\u03bd\u03c4\u03b1\u03c2 \u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u03b5\u1fd6\u03bd.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Zeus \u00e9tant bien plus puissant (<em>kartei<\/em>) et fort (<em>sthenei<\/em>) que les Titans, il est en effet vain de chercher \u00e0 l\u2019emporter par l\u2019un ou l\u2019autre moyen (<em>epei \u00e8e bi\u00e8<\/em>) [<em>Iliade<\/em>, XV,106\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0306\/gr.316].<br \/>\n<a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Odyss\u00e9e<\/em>, XII,297\u00a0; <em>cf. <\/em>p.\u00a0182\/gr.753.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Platon, <em>Les lois<\/em> (914, 934c).<br \/>\n<a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> H\u00e9rodote, <em>Histoires<\/em>, VII, \u00a7\u00a0170\u00a0: \u00ab\u00a0On dit que Minos, cherchant Daedale, vint en Sicanie, qui porte aujourd\u2019hui le nom de Sicile, et qu\u2019il y mourut d\u2019une mort violente\u00a0\u00bb (\u039b\u1f73\u03b3\u03b5\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b3\u1f70\u03c1 \u039c\u1f77\u03bd\u03c9\u03bd \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03b6\u1f75\u03c4\u03b7\u03c3\u03b9\u03bd \u0394\u03b1\u03b9\u03b4\u1f71\u03bb\u03bf\u03c5 \u1f00\u03c0\u03b9\u03ba\u1f79\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03bd \u1f10\u03c2 \u03a3\u03b9\u03ba\u03b1\u03bd\u1f77\u03b7\u03bd \u03c4\u1f74\u03bd \u03bd\u1fe6\u03bd \u03a3\u03b9\u03ba\u03b5\u03bb\u1f77\u03b7\u03bd \u03ba\u03b1\u03bb\u03b5\u03c5\u03bc\u1f73\u03bd\u03b7\u03bd \u1f00\u03c0\u03bf\u03b8\u03b1\u03bd\u03b5\u1fd6\u03bd \u03b2\u03b9\u03b1\u1f77\u1ff3 \u03b8\u03b1\u03bd\u1f71\u03c4\u1ff3.)<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 un point de vue normatif que Gorgias renverse d\u2019ailleurs lorsqu\u2019il estime juste, au regard de la loi naturelle, de perp\u00e9trer la plus extr\u00eame violence (<em>to biaiotaton<\/em>) en invoquant la puissance sup\u00e9rieure de l\u2019agent qui la commet. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce point de vue normatif qu\u2019Aristote entend fonder dans sa physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Pour Aristote, ce qui se produit par violence (\u03b2\u03af\u1fb3) agit contre nature (\u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd). Car chaque chose <em>se<\/em> porte ou transporte naturellement d\u2019elle-m\u00eame vers son lieu premier ou propre, sauf obstacle, lequel exerce une violence [<em>Physique<\/em>, IV, 208b11-12 <em>vs<\/em> 212b30-31] en op\u00e9rant ou agissant \u00e0 contre-sens de la nature (<em>para phusin<\/em>).<\/p>\n<p>Or l\u2019\u00eatre humain d\u00e9cro\u00eet tout naturellement, de m\u00eame qu\u2019il na\u00eet et cro\u00eet conform\u00e9ment \u00e0 la nature (<em>kata phusin<\/em>). Le fait de vieillir et de mourir n\u2019est donc pas plus contre nature que le fait de grandir. N\u00e9anmoins, il est possible que le processus naturel, par exemple de maturation du bl\u00e9 (ou d\u2019irruption de la sexualit\u00e9 chez l\u2019adolescent), s\u2019op\u00e8re de mani\u00e8re pr\u00e9coce\u00a0: en ce cas, la croissance ou l\u2019accroissement est dit violent (<em>biaios<\/em>), tout comme la d\u00e9croissance peut l\u2019\u00eatre [<em>Physique<\/em>, V, 230a29-230b6]\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\"><strong>2<\/strong>\u00a0\u1f2a\u00a0\u03b5\u1f30 \u1f14\u03c3\u03c4\u03b9\u03bd \u03c4\u1f78 \u03b2\u1f77\u1fb3 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd, \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c6\u03b8\u03bf\u03c1\u1f70 \u1f02\u03bd \u03b5\u1f34\u03b7 \u03c6\u03b8\u03bf\u03c1\u1fb7 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1 \u1f21 \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03c2 \u1f61\u03c2 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd \u03bf\u1f56\u03c3\u03b1 \u03c4\u1fc7 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd\u037e \u1f06\u03c1\u2019 \u03bf\u1f56\u03bd \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b3\u03b5\u03bd\u1f73\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2 \u03b5\u1f30\u03c3\u1f76\u03bd \u1f14\u03bd\u03b9\u03b1\u03b9 \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03b9 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bf\u1f50\u03c7 \u03b5\u1f31\u03bc\u03b1\u03c1\u03bc\u1f73\u03bd\u03b1\u03b9, \u03b1\u1f37\u03c2 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1\u03b9 \u03b1\u1f31 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd, [230b] \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b1\u1f50\u03be\u1f75\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2 \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03b9 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03c6\u03b8\u1f77\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2, \u03bf\u1f37\u03bf\u03bd \u03b1\u1f50\u03be\u1f75\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2 \u03b1\u1f31 \u03c4\u1ff6\u03bd \u03c4\u03b1\u03c7\u1f7a \u03b4\u03b9\u1f70 \u03c4\u03c1\u03c5\u03c6\u1f74\u03bd \u1f21\u03b2\u1f7d\u03bd\u03c4\u03c9\u03bd, \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bf\u1f31 \u03c3\u1fd6\u03c4\u03bf\u03b9 \u03bf\u1f31 \u03c4\u03b1\u03c7\u1f7a \u1f01\u03b4\u03c1\u03c5\u03bd\u1f79\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03b9 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03bc\u1f74 \u03c0\u03b9\u03bb\u03b7\u03b8\u1f73\u03bd\u03c4\u03b5\u03c2\u037e \u1f10\u03c0\u1f76 \u03b4\u2019 \u1f00\u03bb\u03bb\u03bf\u03b9\u1f7d\u03c3\u03b5\u03c9\u03c2 \u03c0\u1ff6\u03c2\u037e \u1f22 \u1f61\u03c3\u03b1\u1f7b\u03c4\u03c9\u03c2\u037e \u03b5\u1f36\u03b5\u03bd \u03b3\u1f70\u03c1 \u1f04\u03bd \u03c4\u03b9\u03bd\u03b5\u03c2 \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9\u03bf\u03b9, \u03b1\u1f31 \u03b4\u1f72 \u03c6\u03c5\u03c3\u03b9\u03ba\u03b1\u1f77, \u03bf\u1f37\u03bf\u03bd \u03bf\u1f31 \u1f00\u03c6\u03b9\u1f73\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03b9 \u03bc\u1f74 \u1f10\u03bd \u03ba\u03c1\u03b9\u03c3\u1f77\u03bc\u03bf\u03b9\u03c2 \u1f21\u03bc\u1f73\u03c1\u03b1\u03b9\u03c2, \u03bf\u1f31 \u03b4\u2019 \u1f10\u03bd \u03ba\u03c1\u03b9\u03c3\u1f77\u03bc\u03bf\u03b9\u03c2\u0387 \u03bf\u1f31 \u03bc\u1f72\u03bd \u03bf\u1f56\u03bd \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd \u1f20\u03bb\u03bb\u03bf\u1f77\u03c9\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9, \u03bf\u1f31 \u03b4\u1f72 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd. [230a29-b6]\n\n\u00ab\u00a0Mais, si ce qui arrive par violence est contre nature, la destruction contraire \u00e0 une autre destruction sera violente, en tant qu\u2019elle est contre nature, elle sera contraire \u00e0 la destruction naturelle. Il y a donc certaines g\u00e9n\u00e9rations violentes, sans \u00eatre fatalement r\u00e9guli\u00e8res, auxquelles les g\u00e9n\u00e9rations naturelles sont contraires. Il y a aussi des accroissements et des destructions violentes\u00a0: par exemple, les accroissements de ces corps auxquels la volupt\u00e9 donne une pubert\u00e9 pr\u00e9coce\u00a0; ou bien encore les accroissements de ces bl\u00e9s qui murissent tout \u00e0 coup, sans avoir de profondes racines en terre. Mais pour l\u2019alt\u00e9ration, comment se passent les choses\u00a0? Est-ce de m\u00eame\u00a0? Les alt\u00e9rations sont-elles les unes violentes, et les autres naturelles\u00a0? Par exemple, tels malades ne sont pas gu\u00e9ris dans les jours critiques\u00a0; et tels autres sont gu\u00e9ris dans les jours critiques\u00a0: ceux qui sont gu\u00e9ris en dehors des jours critiques sont alt\u00e9r\u00e9s contre nature\u00a0; les autres le sont naturellement.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<pre style=\"padding-left: 80px;\"><strong>4<\/strong> \u1f4d\u03bb\u03c9\u03c2 \u03bc\u1f72\u03bd \u03bf\u1f56\u03bd \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1\u03b9 \u03ba\u03b9\u03bd\u1f75\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f20\u03c1\u03b5\u03bc\u1f77\u03b1\u03b9 \u03c4\u1f78\u03bd \u03b5\u1f30\u03c1\u03b7\u03bc\u1f73\u03bd\u03bf\u03bd \u03c4\u03c1\u1f79\u03c0\u03bf\u03bd \u03b5\u1f30\u03c3\u1f77\u03bd, \u03bf\u1f37\u03bf\u03bd \u1f21 \u1f04\u03bd\u03c9 \u03c4\u1fc7 \u03ba\u1f71\u03c4\u03c9\u0387 \u03c4\u1f79\u03c0\u03bf\u03c5 \u03b3\u1f70\u03c1 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u03b9\u1f7d\u03c3\u03b5\u03b9\u03c2 \u03b1\u1f57\u03c4\u03b1\u03b9.\u00a0\u03a6\u1f73\u03c1\u03b5\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b4\u1f72 \u03c4\u1f74\u03bd \u03bc\u1f72\u03bd \u1f04\u03bd\u03c9 \u03c6\u03bf\u03c1\u1f70\u03bd \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b5\u03b9 \u03c4\u1f78 \u03c0\u1fe6\u03c1, \u03c4\u1f74\u03bd \u03b4\u1f72 \u03ba\u1f71\u03c4\u03c9 \u1f21 \u03b3\u1fc6\u0387 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1\u03b9 \u03b3\u2019 \u03b1\u1f50\u03c4\u1ff6\u03bd \u03b1\u1f31 \u03c6\u03bf\u03c1\u03b1\u1f77.\u00a0\u03a4\u1f78 \u03b4\u1f72 \u03c0\u1fe6\u03c1 \u1f04\u03bd\u03c9 \u03bc\u1f72\u03bd \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b5\u03b9, \u03ba\u1f71\u03c4\u03c9 \u03b4\u1f72 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd\u0387 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1 \u03b3\u03b5 \u1f21 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd \u03b1\u1f50\u03c4\u03bf\u1fe6 \u03c4\u1fc7 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd.\u00a0\u039a\u03b1\u1f76 \u03bc\u03bf\u03bd\u03b1\u1f76 \u03b4\u2019 \u1f61\u03c3\u03b1\u1f7b\u03c4\u03c9\u03c2\u0387 \u1f21 \u03b3\u1f70\u03c1 \u1f04\u03bd\u03c9 \u03bc\u03bf\u03bd\u1f74 \u03c4\u1fc7 \u1f04\u03bd\u03c9\u03b8\u03b5\u03bd \u03ba\u1f71\u03c4\u03c9 \u03ba\u03b9\u03bd\u1f75\u03c3\u03b5\u03b9 \u1f10\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03b1.\u00a0\u0393\u1f77\u03b3\u03bd\u03b5\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b4\u1f72 \u03c4\u1fc7 \u03b3\u1fc7 \u1f21 \u03bc\u1f72\u03bd \u03bc\u03bf\u03bd\u1f74 \u1f10\u03ba\u03b5\u1f77\u03bd\u03b7 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd, \u1f21 \u03b4\u1f72 \u03ba\u1f77\u03bd\u03b7\u03c3\u03b9\u03c2 \u03b1\u1f55\u03c4\u03b7 \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd. [230b10-18]\n\n<strong>4.<\/strong>\u00ab\u00a0Ainsi donc, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les mouvements et les repos sont contraires, selon le sens qui vient d\u2019\u00eatre expliqu\u00e9. Par exemple, le mouvement en haut est contraire au mouvement en bas\u00a0; ce sont l\u00e0 des oppositions de lieux contraires. Le feu se porte en haut par nature, tandis que la terre se porte eu bas. Leurs tendances sont donc contraires, puisque naturellement le feu va en haut, et que s\u2019il va en bas, c\u2019est contre nature\u00a0; son mouvement de nature est contraire \u00e0 son mouvement contre nature. Il en est de m\u00eame des repos. Ainsi le repos en haut est contraire au mouvement de haut en bas. C\u2019est ce repos contre nature qui serait celui de la terre, si elle restait en haut. Mais son mouvement de haut en bas est selon sa nature.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\"><strong>6<\/strong>\u00a0\u03a4\u03bf\u1fe6 \u03b4\u1f74 \u03c0\u03b1\u03c1\u1f70 \u03c6\u1f7b\u03c3\u03b9\u03bd \u03bc\u1f73\u03bd\u03bf\u03bd\u03c4\u03bf\u03c2, \u03bf\u1f37\u03bf\u03bd \u03c4\u1fc6\u03c2 \u03b3\u1fc6\u03c2 \u1f04\u03bd\u03c9, \u03b5\u1f34\u03b7 \u1f02\u03bd \u03b3\u1f73\u03bd\u03b5\u03c3\u03b9\u03c2.\u00a0\u1f4d\u03c4\u03b5 \u1f04\u03c1\u03b1 \u1f10\u03c6\u1f73\u03c1\u03b5\u03c4\u03bf \u1f04\u03bd\u03c9 \u03b2\u1f77\u1fb3, \u1f35\u03c3\u03c4\u03b1\u03c4\u03bf.\u00a0<strong>7<\/strong>\u00a0\u1f08\u03bb\u03bb\u1f70 \u03c4\u1f78 \u1f31\u03c3\u03c4\u1f71\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03bd \u1f00\u03b5\u1f76 \u03b4\u03bf\u03ba\u03b5\u1fd6 \u03c6\u1f73\u03c1\u03b5\u03c3\u03b8\u03b1\u03b9 \u03b8\u1fb6\u03c4\u03c4\u03bf\u03bd, \u03c4\u1f78 \u03b4\u1f72 \u03b2\u1f77\u1fb3 \u03c4\u03bf\u1f50\u03bd\u03b1\u03bd\u03c4\u1f77\u03bf\u03bd.\u00a0<strong>8<\/strong> \u039f\u1f50 \u03b3\u03b5\u03bd\u1f79\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03bd \u1f04\u03c1\u03b1 \u1f20\u03c1\u03b5\u03bc\u03bf\u1fe6\u03bd \u1f14\u03c3\u03c4\u03b1\u03b9 \u1f20\u03c1\u03b5\u03bc\u03bf\u1fe6\u03bd. [230b23-26]\n\n<strong>6.\u00a0<\/strong>\u00ab\u00a0Certainement il y a g\u00e9n\u00e9ration du repos pour un corps qui s\u2019arr\u00eate contre nature\u00a0; par exemple, pour la terre quand elle reste en haut, c\u2019est parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e en haut par violence qu\u2019elle s\u2019y est arr\u00eat\u00e9e.\u00a0<strong>\u00a7 7. <\/strong>Mais le corps qui s\u2019arr\u00eate semble toujours avoir un mouvement de plus en plus rapide, tandis que celui qui est mu par violence \u00e9prouve tout le contraire. Ainsi donc le corps sera en repos sans devenir pr\u00e9cis\u00e9ment en repos.\u00a0<strong>\u00a7 8.\u00a0<\/strong>Et pour un corps, s\u2019arr\u00eater, c\u2019est absolument la m\u00eame chose qu\u2019\u00eatre port\u00e9 vers son lieu propre, ou du moins l\u2019un se produit toujours simultan\u00e9ment avec l\u2019autre.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Il arrive \u00e9galement que la mort soit violente, et non pas naturelle, lorsqu\u2019elle se produit accidentellement (<em>symbebekos<\/em>), par exemple lorsqu\u2019un homme meurt \u00e0 cause d\u2019une tuile qui lui tombe sur la t\u00eate apr\u00e8s \u00eatre sorti de chez lui\u00a0: Aristote donne cet exemple pour illustrer la co\u00efncidence fortuite de deux cha\u00eenes causales ind\u00e9pendantes l\u2019une de l\u2019autre, puisque c\u2019est par hasard (<em>tuch\u00e8<\/em>) qu\u2019une pierre tombe sur quelqu\u2019un sans avoir en vue (<em>eneka<\/em>) de le frapper [<em>Physique<\/em>, II, 197b30-32]. Il s\u2019agit en ce cas d\u2019une <em>mort violente<\/em>, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la mort r\u00e9sulte d\u2019un fait accidentel, qui aurait pu ne pas se produire, et non pas du fait naturel de la maladie qui provoque la mort du corps en raison de la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9l\u00e9ments contraires au sein du corps naturel [<em>M\u00e9taphysique<\/em>, E, 1027b1-11]. Il y a de m\u00eame violence dans le cas o\u00f9 des \u00eatres (vivants) sont emp\u00each\u00e9s ou priv\u00e9s d\u2019avoir ce qui leur est naturel [1046a34-35].<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re qui d\u00e9finit la violence n\u2019est donc pas le changement qui s\u2019impose au corps (par exemple, la croissance d\u2019un corps vivant ou son vieillissement), mais le fait que ce changement lui soit impos\u00e9 \u00e0 contre-sens du processus naturel\u00a0: le corps naturel subit alors un changement \u00e0 contresens de la finalit\u00e9 naturelle, par exemple lorsque la bonne r\u00e9colte (profitable pour le groupe humain) est d\u00e9vast\u00e9e par la temp\u00eate qui peut \u00eatre dite en ce sens violente. D\u2019un point de vue moderne, ce serait comme si la nature \u00e9tait forc\u00e9e par la violence, naturelle (de la temp\u00eate ou de la maladie), \u00e0 prendre un cours contraire \u00e0 la nature\u2026 Mais qu\u2019en est-il lorsqu\u2019on passe de la physique des mouvements naturels \u00e0 l\u2019\u00e9thique des comportements humains\u00a0?<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re du consentement humain ne suffit pas pour circonscrire le champ de la violence en tant que moyen. Dans l\u2019<em>\u00c9<\/em><em>thique<\/em> \u00e0 Nicomaque (1131a1-9), Aristote discerne en effet deux types de commerces ou de relations (<em>sunallag\u00e8<\/em>) qui ne sont pas consenties (<em>ta<\/em> <em>akousia<\/em>)\u00a0: les <em>clandestines<\/em> (<em>ta lathraia<\/em>), comme le vol, adult\u00e8re, empoisonnement, prostitution, subornation d\u2019esclaves, pi\u00e8ge meurtrier, faux t\u00e9moignage\u00a0; les <em>violentes<\/em> (<em>ta biaia<\/em>), comme l\u2019agression, s\u00e9questration, assassinat, brigandage, mutilation, injure, outrage. Dans les deux cas de figure, il s\u2019agit d\u2019injustices qui consistent \u00e0 faire du tort \u00e0 autrui\u00a0: depuis le vol, commis avec ou sans violence, jusqu\u2019au fait de tuer, en tra\u00eetre ou en face. Cette diff\u00e9rence de modalit\u00e9 entre l\u2019injustice commise secr\u00e8tement, en douce, et la violence perp\u00e9tr\u00e9e ouvertement, qu\u2019\u00e9voquait d\u00e9j\u00e0 le discours de Thrasymaque dans la <em>R\u00e9publique <\/em>de Platon [344a], fait \u00e9cho \u00e0 la distinction grecque entre les moyens employ\u00e9s pour contraindre autrui\u00a0: forcer <em>tra\u00eetreusement<\/em>, par la ruse (\u03b4\u03cc\u03bb\u1ff3) ou la fraude qui trompe (\u03b4\u03cc\u03bb\u03c9-\u1ff6)\u00a0; s\u2019imposer <em>violemment<\/em>, par la force brutale.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>C\u2019est toute la difficult\u00e9 (\u1f00\u03c0\u03bf\u03c1\u1f77\u03b1), apor\u00e9tique en l\u2019\u00e9tat actuel de la r\u00e9flexion sur la s\u00e9mantique grecque\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a bien <em>la violence comme moyen <\/em>de s\u2019imposer brutalement par l\u2019acte en lui-m\u00eame violent\u00a0; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en aval d\u2019un acte en soi non violent, la fraude mauvaise ou la m\u00e9chante ruse qui fait de toute fa\u00e7on violence, il y avoir la violence effective des cons\u00e9quences de l\u2019acte, comme la mort violente<sup>2<\/sup> intentionnellement provoqu\u00e9e par un pi\u00e8ge meurtrier. Il y a bien l\u00e0 diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de la violence exerc\u00e9e. C\u2019est pourquoi la th\u00e9orie critique de la violence s\u2019est efforc\u00e9e de les cerner, en fran\u00e7ais, \u00e0 travers diff\u00e9rents verbes\u00a0: <em>faire<\/em> violence<sup>1<\/sup> \u00e0 autrui, \u00e0 travers une escroquerie ou un vol en douce\u00a0; <em>provoquer<\/em><sup>1-2<\/sup> tra\u00eetreusement une violence, par un empoisonnement\u00a0;<em> commettre<\/em> ouvertement une violence<sup>2<\/sup>, en s\u00e9questrant ou agressant quelqu\u2019un d\u2019autre. Reste qu\u2019il est plus grave de tuer en empoisonnant que de blesser ou de priver de libert\u00e9, de sorte que degr\u00e9 et modalit\u00e9 de la violence ne sont pas n\u00e9cessairement congrues. Il est donc important de pr\u00e9ciser la teneur de la violence en pr\u00e9cisant notamment si la violence se produit en aval d\u2019un acte en soi non violent ou d\u00e8s l\u2019acte lui-m\u00eame, comme moyen violent de s\u2019imposer. Hegel note en ce sens que le m\u00eame acte, un vol par exemple, n\u2019est pas ressenti de la m\u00eame fa\u00e7on par le propri\u00e9taire s\u2019il est commis en son absence ou en sa pr\u00e9sence, auquel cas \u2013 ce qui est beaucoup plus grave\u00a0\u2013 une <em>violence effective<\/em> est en effet perp\u00e9tr\u00e9e directement contre la personne elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Circonscrire la violence pour en prendre la mesure requiert par suite de consid\u00e9rer de multiples param\u00e8tres ou facteurs\u00a0: non seulement sa modalit\u00e9, comme simple moyen, comme cons\u00e9quence ou comme but\u00a0; mais encore sa dur\u00e9e et son degr\u00e9 d\u2019intensit\u00e9, en fonction de la forme et du but de la violence, du type et du nombre des agents l\u2019exer\u00e7ant, ainsi que la source m\u00eame de la violence exerc\u00e9e. Car il importe \u00e9galement de comprendre le d\u00e9clenchement et l\u2019engrenage de la violence en revenant en amont de l\u2019acte violent et\/ou de la violence commise ou provoqu\u00e9e\u00a0: il y a d\u2019abord l\u2019acte comme moyen violent\u00a0; il y a ensuite, en aval, la violence comme cons\u00e9quence ou but\u00a0; il y a enfin, en amont de la violence, tout ce qui la pr\u00e9pare ou la cause, en particulier la motivation du passage \u00e0 l\u2019acte violent ou de la violence poursuivie comme but. Il convient donc de pousser la recherche pour affiner ces distinctions en achevant l\u2019analyse de la s\u00e9mantique grecque afin d\u2019y trouver des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse \u00e0 ces questions ouvertes comme \u00e0 d\u2019autres probl\u00e8mes\u00a0:<\/p>\n<ol>\n<li style=\"list-style-type: none;\">\n<ol>\n<li>le crit\u00e8re de l\u2019absence d\u2019assentiment humain \u00e0 la contrainte endur\u00e9e est-il suffisant pour d\u00e9finir la violence\u00a0?<\/li>\n<li>quels sont les ressorts qui motivent la violence\u00a0?<\/li>\n<\/ol>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le verbe \u00e0 la voie moyenne, \u03b2\u03b9\u03ac\u03b6\u03bf\u03bc\u03b1\u03b9, signifie logiquement deux types d\u2019<em>actes<\/em> violents. D\u2019une part<sup>1<\/sup>, c\u2019est le sens large de la violence comme moyen subi par quelqu\u2019un\u00a0: user de violence, comme Prom\u00e9th\u00e9e en se rebellant (\u03b2\u03b9\u1f71\u03b6\u1fc3) contre le joug impos\u00e9<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, ou en se frayant un passage de force pour entrer de force<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, cela revient \u00e0 forcer le passage et, donc, c\u2019est \u2013\u00a0\u00e0 la diff\u00e9rence de plaider au tribunal (<em>dikazesthai<\/em>)<em>\u00a0\u2013<\/em> contraindre ou se procurer <em>par<\/em> la force.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Eschyle, <em>Prom\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9<\/em>, v.\u00a01010.<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Thucydide, <em>Histoire de la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/em>, livre\u00a0VII, \u00a7\u00a067, \u00a7\u00a079 et \u00a7\u00a083\u00a0: trad.\u00a0fr. par J. de Romilly, Robert Laffont, \u00ab\u00a0Bouquins\u00a0\u00bb, p.\u00a0588 (<em>forcer<\/em> la sortie du port), p.\u00a0597 (se frayer <em>de force<\/em> la voie jusqu\u2019\u00e0 une colline), p.600 (se frayer <em>de force<\/em> un passage \u00e0 travers les sentinelles).<\/p>\n<p>Dans le discours des Ath\u00e9niens \u00e0 l\u2019attention des Lac\u00e9d\u00e9moniens, tel du moins que le reconstitue Thucydide, il est question de cette opposition entre les moyens de la violence et de la proc\u00e9dure l\u00e9gale\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">LXXV.\u00a0\u2013 \u00ab\u00a0Pour notre courage d\u2019alors et notre intelligence politique, m\u00e9ritons-nous, Lac\u00e9d\u00e9moniens, la jalousie excessive qu\u2019excite chez les Grecs notre puissance ? Nous l\u2019avons acquise sans violence [\u03bf\u1f50 \u03b2\u03b9\u03b1\u03c3\u1f71\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03b9]\u00a0; vous-m\u00eames vous n\u2019avez pas voulu \u00eatre \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s contre ce qui restait de Barbares et ce sont les alli\u00e9s qui vinrent nous trouver et nous demand\u00e8rent de prendre le commandement. [\u2026]\nLXXVII.\u00a0\u2013 \u00ab\u00a0Tout en faisant des concessions dans les jugements publics et tout en respectant chez nous l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la loi, nous avons la r\u00e9putation de chercher des querelles. Nul ne consid\u00e8re pourquoi ceux qui d\u00e9tiennent ailleurs le pouvoir, tout en \u00e9tant moins mod\u00e9r\u00e9s que nous, n \u2018encourent pas le m\u00eame reproche\u00a0; c\u2019est que celui qui peut user de violence n\u2019a pas besoin de recourir \u00e0 la justice [\u03b2\u03b9\u1f71\u03b6\u03b5\u03c3\u03b8\u03b1\u03b9 \u03b3\u1f70\u03c1 \u03bf\u1f37\u03c2 \u1f02\u03bd \u1f10\u03be\u1fc7, \u03b4\u03b9\u03ba\u1f71\u03b6\u03b5\u03c3\u03b8\u03b1\u03b9 \u03bf\u1f50\u03b4\u1f72\u03bd \u03c0\u03c1\u03bf\u03c3\u03b4\u1f73\u03bf\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9]. Mais nos alli\u00e9s, qui sont habitu\u00e9s \u00e0 \u00eatre trait\u00e9s par nous sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, s\u2019il leur arrive de subir le moindre dommage, par suite d\u2019une de nos d\u00e9cisions ou de l\u2019autorit\u00e9 attach\u00e9e \u00e0 notre puissance, ne nous savent aucun gr\u00e9 de notre mod\u00e9ration dans nos exigences, et ils insistent plus que si d\u00e8s le d\u00e9but nous avions n\u00e9glig\u00e9 la loi et abus\u00e9 manifestement de nos avantages. En ce cas ils n\u2019eussent m\u00eame pas protest\u00e9 et os\u00e9 d\u00e9clarer que le faible ne devait pas c\u00e9der au puissant [\u1f10\u03ba\u03b5\u1f77\u03bd\u03c9\u03c2 \u03b4\u1f72 \u03bf\u1f50\u03b4\u2019 \u1f02\u03bd \u03b1\u1f50\u03c4\u03bf\u1f76 \u1f00\u03bd\u03c4\u1f73\u03bb\u03b5\u03b3\u03bf\u03bd \u1f61\u03c2 \u03bf\u1f50 \u03c7\u03c1\u03b5\u1f7c\u03bd \u03c4\u1f78\u03bd \u1f25\u03c3\u03c3\u03c9 \u03c4\u1ff7 \u03ba\u03c1\u03b1\u03c4\u03bf\u1fe6\u03bd\u03c4\u03b9 \u1f51\u03c0\u03bf\u03c7\u03c9\u03c1\u03b5\u1fd6\u03bd]. C\u2019est que les hommes, semble-t-il, s\u2019irritent plus de subir l\u2019injustice que la violence [\u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u03bf\u1f7b\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u1f77 \u03c4\u03b5, \u1f61\u03c2 \u1f14\u03bf\u03b9\u03ba\u03b5\u03bd, \u03bf\u1f31 \u1f04\u03bd\u03b8\u03c1\u03c9\u03c0\u03bf\u03b9 \u03bc\u1fb6\u03bb\u03bb\u03bf\u03bd \u1f40\u03c1\u03b3\u1f77\u03b6\u03bf\u03bd\u03c4\u03b1\u03b9 \u1f22 \u03b2\u03b9\u03b1\u03b6\u1f79\u03bc\u03b5\u03bd\u03bf\u03b9]. L\u2019une, venant d\u2019un \u00e9gal, semble un abus ; l\u2019autre, venant d\u2019un plus fort que soi, semble une n\u00e9cessit\u00e9. Quoique les M\u00e8des fissent subir \u00e0 nos alli\u00e9s un traitement beaucoup plus rigoureux que le n\u00f4tre, c\u2019est notre autorit\u00e9 qui leur semble p\u00e9nible. Ne nous en \u00e9tonnons pas. La domination du moment [\u1f21 \u03b4\u1f72 \u1f21\u03bc\u03b5\u03c4\u1f73\u03c1\u03b1 \u1f00\u03c1\u03c7\u1f74] est toujours lourde pour des sujets.\u00a0[\u2026]\u00a0\u00bb [Thucydide, <em>Histoire de la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se<\/em>, livre\u00a0I, \u00a7\u00a077]<\/pre>\n<p>Au figur\u00e9, le m\u00eame verbe signifie soutenir <em>avec force<\/em> [Platon, <em>Sophiste<\/em>, 241b, 246b]. Mais quelque chose comme la maladie ou la famine peut \u00e9galement devenir violente en gagnant en intensit\u00e9. D\u2019autre part<sup>2<\/sup>, c\u2019est le sens fort et actif des violences commises (et non plus seulement de la violence comme simple moyen), c\u2019est violenter et maltraiter quelqu\u2019un en le traitant avec duret\u00e9 <em>ou<\/em> violence, par exemple \u00e0 la guerre [<em>Iliade<\/em>, V,521=p.123 \/gr.110], mais c\u2019est \u00e9galement se tuer soi-m\u00eame\u00a0: Ceb\u00e8s lui ayant demand\u00e9 s\u2019il est permis de se donner la mort (<em>biazetai<\/em>), Socrate lui r\u00e9pond qu\u2019il ne faut pas se tuer avant que dieu n\u2019en impose la n\u00e9cessit\u00e9 [<em>Ph\u00e9don<\/em>, 61c]. Or les deux sens sont convergents. Car le verbe d\u2019action pour forcer ou contraindre (<em>biao-o<\/em>), au moyen, signifie accabler par force (2) ou violenter au sens de piller, voler ou violer (2). Il peut donc en r\u00e9sulter une mort violente (<em>biaiothanasia<\/em>) comme cons\u00e9quence de ces actes violents (<em>biaios<\/em>) qui s\u2019imposent par force <em>ou<\/em> violence, c\u2019est-\u00e0-dire violemment (<em>biaios<\/em>).<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">La violence comme exc\u00e8s<\/span><\/h6>\n<p>Or, comme la force, la contrainte est un double de la violence qui emp\u00eache d\u2019en voir la sp\u00e9cificit\u00e9\u00a0: la contrainte ne suffit pas plus que la force pour caract\u00e9riser la violence. C\u2019est pourquoi il faut chercher un autre \u00e9l\u00e9ment qui s\u2019ajoute \u00e0 l\u2019exercice d\u2019une force contraignante pour la transmuer en violence.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la diff\u00e9rence d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e, au niveau de l\u2019effet produit en aval \u2013\u00a0tuer<sup>2<\/sup>, c\u2019est autre chose par exemple que voler ou exproprier<sup>1<\/sup>\u00a0\u2013, il y a une autre diff\u00e9rence, cette fois en amont, au niveau de l\u2019intention hostile de l\u2019agresseur (\u00e9galement ressentie du point de vue de la personne agress\u00e9e)\u00a0: cette motivation peut \u00eatre la source non seulement de l\u2019acte violent, comme tuer<sup>2<\/sup>, mais \u00e9galement de la cruaut\u00e9 vindicative, comme torturer<sup>3<\/sup>. C\u2019est ce qu\u2019indique, dans l\u2019<em>Ajax<\/em> de Sophocle, l\u2019usage du terme <em>bia<\/em> par Ulysse, lorsqu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 Agamemnon pour le supplier de ne pas commettre l\u2019extr\u00eame violence de refuser une s\u00e9pulture \u00e0 Ajax\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u1f0c\u03ba\u03bf\u03c5\u1f73 \u03bd\u03c5\u03bd. \u03a4\u1f78\u03bd \u1f04\u03bd\u03b4\u03c1\u03b1 \u03c4\u1f79\u03bd\u03b4\u03b5 \u03c0\u03c1\u1f78\u03c2 \u03b8\u03b5\u1ff6\u03bd\u03bc\u1f74 \u03c4\u03bb\u1fc7\u03c2 \u1f04\u03b8\u03b1\u03c0\u03c4\u03bf\u03bd \u1f67\u03b4\u1fbd \u1f00\u03bd\u03b1\u03bb\u03b3\u1f75\u03c4\u03c9\u03c2 \u03b2\u03b1\u03bb\u03b5\u1fd6\u03bd\u0387\u03bc\u03b7\u03b4\u1fbd <span style=\"color: #ff0000;\">\u1f21 \u03b2\u1f77\u03b1<\/span> \u03c3\u03b5 \u03bc\u03b7\u03b4\u03b1\u03bc\u1ff6\u03c2 \u03bd\u03b9\u03ba\u03b7\u03c3\u1f71\u03c4\u03c9\u03c4\u03bf\u03c3\u1f79\u03bd\u03b4\u03b5 \u03bc\u03b9\u03c3\u03b5\u1fd6\u03bd \u1f65\u03c3\u03c4\u03b5 \u03c4\u1f74\u03bd \u03b4\u1f77\u03ba\u03b7\u03bd \u03c0\u03b1\u03c4\u03b5\u1fd6\u03bd. [v. 1335] \n\n\u00ab\u00a0\u00c9coute donc. Je te conjure par les dieux de ne pas priver si inhumainement cet homme de la s\u00e9pulture\u00a0; <span style=\"color: #ff0000;\">ne te laisse pas emporter par la violence \u00e0 un degr\u00e9 de haine qui te fasse fouler aux pieds la justice<\/span>. Sans doute, il fut, dans l\u2019arm\u00e9e, le plus ardent de mes ennemis, depuis le jour o\u00f9 je remportai les armes d\u2019Achille\u00a0; cependant, quel qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 \u00e0 mon \u00e9gard, je ne lui ferai point l\u2019injustice de nier qu\u2019il fut apr\u00e8s Achille le plus brave des Grecs qui sommes venus devant Troie. Tu serais donc injuste de le priver des honneurs auxquels il a droit\u00a0; car ce serait offenser, non pas lui, mais les lois divines. L\u2019homme de bien ne doit pas poursuivre, apr\u00e8s la mort, celui m\u00eame dont il aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019ennemi pendant sa vie.\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>L\u2019acte para\u00eet d\u2019autant plus violent qu\u2019il s\u2019accomplit avec <em>col\u00e8re<\/em> et qu\u2019il se traduit <em>de facto <\/em>par un <em>mauvais traitement<\/em><sup>2 <\/sup>que marque souvent l\u2019association de <em>bia<\/em> avec <em>hubris<\/em> : c\u2019est ce qui provoque l\u2019accusation de violence perp\u00e9tr\u00e9e par un tyran [Platon, <em>Politique<\/em>, 276e] ou par H\u00e9racl\u00e8s [<em>Gorgias<\/em>, 484b-c].<\/p>\n<p>Aristote en donne de multiples exemples dans son cours sur <em>Les politiques<\/em>, en particulier au livre V qui traite des raisons des s\u00e9ditions et, donc, des changements violents de constitution. Dans le chapitre\u00a010 consacr\u00e9 aux causes des bouleversements dans les r\u00e9gimes monarchiques, Aristote met tout particuli\u00e8rement en avant le motif de la vengeance en raison du d\u00e9shonneur honteux que provoquent le viol (<em>Pol. <\/em>GF, p.389*) comme contrainte d\u00e9shonorante pour la victime et sa famille, surtout dans le contexte des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 culture d\u2019honneur.<\/p>\n<p>Comme il n\u2019est pas au-dessus des lois de l\u2019ordre cosmique (ce serait de <em>l\u2019hubris<\/em>) \u2013 contrairement au tyran qui cherche son plaisir \u2013, le roi grec qui veut le bien est cens\u00e9 prot\u00e9ger le peuple contre les exc\u00e8s et veiller \u00e0 ce que les richesses ne subissent aucune injustice. Le verbe employ\u00e9 signifie \u00eatre maltrait\u00e9, subir un mauvais traitement par l\u2019exc\u00e8s d\u2019une violence qui s\u2019exerce ici contre le peuple.<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u0392\u03bf\u1f7b\u03bb\u03b5\u03c4\u03b1\u03b9 \u03b4\u2019 \u1f41 \u03b2\u03b1\u03c3\u03b9\u03bb\u03b5\u1f7a\u03c2 \u03b5\u1f36\u03bd\u03b1\u03b9 \u03c6\u1f7b\u03bb\u03b1\u03be,\u00a01311a\u00a0\u1f45\u03c0\u03c9\u03c2 \u03bf\u1f31 \u03bc\u1f72\u03bd \u03ba\u03b5\u03ba\u03c4\u03b7\u03bc\u1f73\u03bd\u03bf\u03b9 \u03c4\u1f70\u03c2 \u03bf\u1f50\u03c3\u1f77\u03b1\u03c2 \u03bc\u03b7\u03b8\u1f72\u03bd \u1f04\u03b4\u03b9\u03ba\u03bf\u03bd \u03c0\u1f71\u03c3\u03c7\u03c9\u03c3\u03b9\u03bd, \u1f41 \u03b4\u1f72 \u03b4\u1fc6\u03bc\u03bf\u03c2 \u03bc\u1f74 \u1f51\u03b2\u03c1\u1f77\u03b6\u03b7\u03c4\u03b1\u03b9 \u03bc\u03b7\u03b8\u1f73\u03bd<\/pre>\n<p>C\u2019est l\u2019injustice, la crainte et le m\u00e9pris qui expliquent que beaucoup de sujets se r\u00e9voltent contre les monarchies, l\u2019injustice venant principalement de l\u2019exc\u00e8s et parfois de la spoliation des biens priv\u00e9s (\u03c4\u1fc6\u03c2 \u03b4\u1f72 \u1f00\u03b4\u03b9\u03ba\u1f77\u03b1\u03c2 \u03bc\u1f71\u03bb\u03b9\u03c3\u03c4\u03b1 \u03b4\u03b9\u2019 \u1f55\u03b2\u03c1\u03b9\u03bd, \u1f10\u03bd\u1f77\u03bf\u03c4\u03b5 \u03b4\u1f72 \u03ba\u03b1\u1f76 \u03b4\u03b9\u1f70 \u03c4\u1f74\u03bd \u03c4\u1ff6\u03bd \u1f30\u03b4\u1f77\u03c9\u03bd \u03c3\u03c4\u1f73\u03c1\u03b7\u03c3\u03b9\u03bd). Certes, Aristote soutient que les buts poursuivis par les r\u00e9volt\u00e9s sont les m\u00eames dans les tyrannies et les royaut\u00e9s en raison de la convoitise de la masse de richesses et d\u2019honneurs poss\u00e9d\u00e9s par les monarques. Mais il va n\u00e9anmoins pointer les violences commises par les puissants au pouvoir pour expliquer que les r\u00e9volt\u00e9s s\u2019en prennent au d\u00e9tenteur du pouvoir en personne (plut\u00f4t qu\u2019en vue de prendre le pouvoir). Ce sont en effet les r\u00e9voltes provoqu\u00e9es par les exc\u00e8s qui sont dirig\u00e9s contre la personne au pouvoir et en veulent \u00e0 sa vie (\u1f10\u03c0\u1f76 \u03c4\u1f78 \u03c3\u1ff6\u03bc\u03b1) plut\u00f4t qu\u2019elles ne visent \u00e0 prendre le pouvoir. Or l\u2019exc\u00e8s qui provoque la col\u00e8re porte fr\u00e9quemment sur une violence sexuelle consid\u00e9r\u00e9e comme un acte d\u00e9shonorant qu\u2019il faut venger, par ex. lors de la tyrannie des Pisistratides \u00e0 Ath\u00e8nes (les deux fils qui h\u00e9ritent de Pisistrate en \u2013 527 sont assassin\u00e9s en \u2013 514 par Harmodius et Aristogiton). [&#8230;]<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Ce sont les exc\u00e8s de violences physiques et en particulier sexuelles qui provoquent donc la col\u00e8re et le d\u00e9sir de vengeance \u00e0 l\u2019origine de repr\u00e9sailles violentes. On a \u00e0 la fois la vengeance comme motivation et la raison de se venger : la violence comme exc\u00e8s. Ce qui prime, c\u2019est l\u2019association de\u00a0<em>bia<\/em> avec <em>hubris<\/em> pris pr\u00e9cis\u00e9ment au sens de violence : il est question non seulement du meurtre des hommes et du rapt des femmes, mais \u00e9galement de l&#8217;arrogance des pr\u00e9tendants qui sont \u00e0 la fois violents et transgressifs dans le double sens de profanateurs et irrespectueux.<\/p>\n<p><em>Hubris<\/em>, c\u2019est l\u2019exc\u00e8s comme violence ou encore la violence comme exc\u00e8s de fougue emport\u00e9e et imp\u00e9tueuse. Il y a en ce sens violence naturelle des \u00e9l\u00e9ments qui emportent tout, par exemple le typhon <em>hybrist\u00e8n<\/em> [H\u00e9siode, <em>Th\u00e9ogonie<\/em>, v. 307]. Mais l\u2019emportement humain, trop humain, fait que l\u2019\u00e9motion ou le sentiment violent engendre des actes violents : telle H\u00e9l\u00e8ne violent\u00e9e apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e de force [Gorgias, fragment IXa (7), Pl\u00e9iade, p.1032] :<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">(7) \u0395\u1f30 \u03b4\u1f72 \u03b2\u1f77\u03b1\u03b9 \u1f21\u03c1\u03c0\u1f71\u03c3\u03b8\u03b7 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f00\u03bd\u1f79\u03bc\u03c9\u03c2 \u1f10\u03b2\u03b9\u1f71\u03c3\u03b8\u03b7 \u03ba\u03b1\u1f76 \u1f00\u03b4\u1f77\u03ba\u03c9\u03c2 \u1f51\u03b2\u03c1\u1f77\u03c3\u03b8\u03b7, \u03b4\u1fc6\u03bb\u03bf\u03bd \u1f45\u03c4\u03b9 \u1f41 &lt;\u03bc\u1f72\u03bd&gt; \u1f01\u03c1\u03c0\u1f71\u03c3\u03b1\u03c2 \u1f61\u03c2 \u1f51\u03b2\u03c1\u1f77\u03c3\u03b1\u03c2 \u1f20\u03b4\u1f77\u03ba\u03b7\u03c3\u03b5\u03bd, \u1f21 \u03b4\u1f72 \u1f01\u03c1\u03c0\u03b1\u03c3\u03b8\u03b5\u1fd6\u03c3\u03b1 \u1f61\u03c2 \u1f51\u03b2\u03c1\u03b9\u03c3\u03b8\u03b5\u1fd6\u03c3\u03b1 \u1f10\u03b4\u03c5\u03c3\u03c4\u1f7b\u03c7\u03b7\u03c3\u03b5\u03bd.\n\n\u00ab\u00a0Si c\u2019est de force qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e, elle fut contrainte au m\u00e9pris de la loi et injustement violent\u00e9e. Il est clair alors que c\u2019est le ravisseur, par sa violence, qui s\u2019est rendu coupable\u00a0; elle, enlev\u00e9e, aura connu l\u2019infortune d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 violent\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les mots de la violence Le terme de violence couvre un champ s\u00e9mantique qui regroupe des acceptions sans commune mesure. 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