{"id":2118,"date":"2021-06-05T12:57:42","date_gmt":"2021-06-05T10:57:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.per-turbas.fr\/?page_id=2118"},"modified":"2022-07-04T13:46:13","modified_gmt":"2022-07-04T11:46:13","slug":"heritier-masculin-feminin","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/culture\/heritier-masculin-feminin\/","title":{"rendered":"Fr. H\u00e9ritier"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Les femmes n&#8217;ont pas tort du tout, quand elles refusent les r\u00e8gles de vie, qui sont introduites au monde&nbsp;: d&#8217;autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles.&nbsp;\u00bb <\/p><cite>Montaigne, <strong><em>Essais<\/em><\/strong>, livre III, chap. V.<\/cite><\/blockquote>\n\n\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Menstruations (f\u00e9minines) et r\u00e8gles masculines<\/span><\/h2>\n<h5 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Une lecture ouverte de la valence diff\u00e9rentielle de <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em><\/span><\/h5>\n<pre>Pr\u00e9sentation du recueil de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier :<br><em>Masculin\/F\u00e9minin I. La pens\u00e9e de la diff\u00e9rence<\/em> (1996) Odile Jacob, \u00ab poches \u00bb,&nbsp; 2012<br>Le recueil est pr\u00e9sent\u00e9 sous deux formes: deux s\u00e9ances d'un cours enregistr\u00e9 (en mai 2021); un expos\u00e9 plus complet en trois temps (en mai 2022) <\/pre>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>1. s\u00e9quence singuli\u00e8re<\/p><cite>ethnologie du cas particulier des Samo<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Samo-Heritier.mp3\"><\/audio><figcaption>Samo (\u00e9tude de cas)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>2. s\u00e9quence universelle<\/p><cite>anthropologie g\u00e9n\u00e9rale de la valence diff\u00e9rentielle des sexes<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Heritier-II-mp3.mp3\"><\/audio><figcaption>b\u00e9ances des syst\u00e8mes symboliques &amp; universalit\u00e9 de la supr\u00e9matie masculine et hypoth\u00e8se finale sur son ancrage biologique<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n<h5 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Menstruations (f\u00e9minines) et r\u00e8gles masculines<\/span><\/h5>\n<p><span style=\"color: #ff0000;\">C\u2019est un pl\u00e9onasme manifeste de qualifier de<em> f\u00e9minines<\/em> les menstruations, vu que les hommes n\u2019ont pas mensuellement leurs r\u00e8gles conform\u00e9ment au calendrier lunaire. Du latin <em>menstrua<\/em> d\u00e9riv\u00e9 de <em>mensis<\/em> (mois), le terme m\u00e9dical de <em>menstrues<\/em>, qui est apparu au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, a \u00e9t\u00e9 supplant\u00e9 au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par le terme plus didactique de <em>menstruations<\/em>, alors m\u00eame que l\u2019expression de <em>r\u00e8gles<\/em> au pluriel s\u2019\u00e9tait entre-temps impos\u00e9e au cours du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est une \u00e9poque o\u00f9 les termes de <em>r\u00e8gle<\/em> et de <em>loi<\/em> n\u2019ont plus seulement le sens normatif d\u2019une obligation culturelle, mais prennent \u00e9galement le sens d\u2019une r\u00e9gularit\u00e9 naturelle, qui s\u2019av\u00e8re p\u00e9riodique dans le cas des <em>p\u00e9riodes<\/em> menstruelles de la femme pendant sa phase de f\u00e9condit\u00e9. Les r\u00e8gles f\u00e9minines sont la manifestation sensible de la capacit\u00e9 \u00e0 enfanter des femmes en \u00e2ge de f\u00e9conder et, \u00e0 ce titre, elles sont propres au genre f\u00e9minin. Quel sens y aurait-il donc \u00e0 pr\u00e9ciser cette \u00e9vidence biologique que les menstruations sont f\u00e9minines&nbsp;?<\/span><\/p>\n<p>Les \u00e9vidences sont battues en br\u00e8che \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la d\u00e9construction troubl\u00e9e des genres qui parach\u00e8ve l\u2019expropriation patriarcale du pouvoir f\u00e9minin de procr\u00e9er que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier a point\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises, dans <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>, sous la figure d\u2019une appropriation et d\u2019un contr\u00f4le masculins de la f\u00e9condit\u00e9 f\u00e9minine<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Au service id\u00e9ologique de la domination masculine, le langage joue un r\u00f4le d\u00e9cisif&nbsp;: l\u2019anthropologue rappelle ainsi qu\u2019<em>engendrer<\/em> n\u2019est pas un synonyme d\u2019<em>enfanter<\/em><a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, puisque seule la femme peut mettre au monde un enfant engendr\u00e9, en amont, par deux g\u00e9niteurs de sexes diff\u00e9rents. Les fluides f\u00e9minins font tout particuli\u00e8rement l\u2019objet d\u2019une telle appropriation masculine de leur pouvoir naturel&nbsp;: par exemple, les Samo du Burkina Faso croient que le sperme se transmue en sang menstruel ou en lait maternel<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Il y aurait en ce sens une origine masculine \u00e0 toutes les r\u00e8gles, culturelles ou naturelles, y compris donc les menstruations (f\u00e9minines). Cette mise entre parenth\u00e8ses du caract\u00e8re proprement f\u00e9minin des p\u00e9riodes menstruelles constituerait le point d\u2019acm\u00e9 d\u2019un processus de d\u00e9possession symbolique du corps f\u00e9minin de ce qui le distingue en propre du corps masculin. Dans ces conditions, il conviendrait d\u2019assumer le pl\u00e9onasme en affirmant la r\u00e9alit\u00e9 naturelle des menstruations <em>f\u00e9minines<\/em> contre les r\u00e8gles masculines qui veulent les r\u00e9gir. Reste qu\u2019il faut encore d\u00e9couvrir la signification d\u00e9cisive que Fr. H\u00e9ritier finit par accorder aux menstruations dans la constitution de la valence diff\u00e9rentielle des genres masculin et f\u00e9minin\u2026<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Fran\u00e7oise H\u00e9ritier,<em> Masculin\/F\u00e9minin&nbsp;I<\/em> (1996), Odile Jacob, coll. \u00ab&nbsp;essais-poches&nbsp;\u00bb, 2012, p.&nbsp;230 &amp; p.&nbsp;25 vs <em>Masculin\/F\u00e9minin II<\/em> (2002), p.&nbsp;20. Dans le corps de l\u2019expos\u00e9, les deux ouvrages seront cit\u00e9s dans cette r\u00e9\u00e9dition de 2012 <em>via<\/em> une abr\u00e9viation qui ne mentionnera le volume qu\u2019en cas de n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;: sauf exception, il s\u2019agit en effet du premier volume.<br><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> I<em>bid.<\/em>, II, p.&nbsp;114.<br><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> I<em>bid.<\/em>, I, p.&nbsp;76 <em>vs<\/em> p.&nbsp;83.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>G\u00e9ographe de formation, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier (1933-2017) a connu le destin de devenir sur le terrain une ethnologue africaniste, sp\u00e9cialiste de la tribu des Samo, et une anthropologue reconnue qui a pris la succession de L\u00e9vi-Strauss au Coll\u00e8ge de France. \u00c0 cet \u00e9gard, son travail s\u2019inscrit plut\u00f4t dans la veine de l\u2019ouvrage inaugural de L\u00e9vi-Strauss sur <em>Les<\/em> <em>structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em> (1949) que dans l\u2019analyse structurale des mythes (et des masques)&nbsp;: en t\u00e9moignent nombre de ses ouvrages, dont<em> L\u2019Exercice de la parent\u00e9<\/em> (1981), qui \u00e9tudie les syst\u00e8mes d\u2019appellation en corr\u00e9lation avec les syst\u00e8mes de parent\u00e9. Sous le titre <em>Masculin\/F\u00e9minin <\/em>(1996), Fran\u00e7oise H\u00e9ritier (1933-2017) publie un recueil, compos\u00e9 d\u2019articles (1978-1993) et d\u2019un entretien (1991), qui a pour sous-titre <em>La pens\u00e9e de la diff\u00e9rence<\/em>. En 2002, l\u2019anthropologue adjoint \u00e0 ce recueil un second volume de facture diff\u00e9rente, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un essai f\u00e9ministe engag\u00e9 dans le temps, comme l\u2019indique le sous-titre&nbsp;: <em>Dissoudre la hi\u00e9rarchie<\/em>. Se conformant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 socioculturelle de la hi\u00e9rarchie effective entre les genres sexu\u00e9s, le titre met logiquement le masculin en premier et le f\u00e9minin en second, de fa\u00e7on \u00e0 <em>penser<\/em> la diff\u00e9rence, sexu\u00e9e ou sexuelle, qui n\u2019est pas ni\u00e9e.<\/p>\n<p>Le premier des deux volumes est constitu\u00e9 de 12 chapitres ponctu\u00e9s par une conclusion, l\u2019ensemble \u00e9tant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par un avant-propos (1996) qui justifie la construction du volume en quatre moments (I, p.&nbsp;13). Constitu\u00e9 des deux premiers chapitres, le premier moment expose la construction du mod\u00e8le th\u00e9orique de la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Le second moment d\u00e9montre l\u2019existence de cet invariant culturel \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tude, en deux temps, des repr\u00e9sentations symboliques ou imaginaires qui attestent la \u00ab&nbsp;construction de la diff\u00e9rence hi\u00e9rarchique&nbsp;\u00bb&nbsp;: dans le premier temps, il est question des<em> pivots<\/em> de la reconstruction th\u00e9orique de \u00ab quelques invariants de la pens\u00e9e symbolique \u00bb que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier rep\u00e8re en analysant les repr\u00e9sentations id\u00e9ologiques de la f\u00e9condit\u00e9 et de la st\u00e9rilit\u00e9 (comme aridit\u00e9) \u2013 ce sont les chapitres III et IV\u2013, tout comme celles des fluides (sperme et sang) \u2013 ce sont les chapitres V et VI\u2013 ; dans un second temps, il s\u2019agit plut\u00f4t de donner corps aux <em>images<\/em> culturelles des r\u00f4les sociaux attribu\u00e9s respectivement au masculin et au f\u00e9minin de fa\u00e7on \u00e0 rendre plastiques la figuration archa\u00efque de la masculinit\u00e9 (chapitre VII), la construction discursive du genre (chapitre VIII), l\u2019appropriation masculine de la f\u00e9condit\u00e9 (chapitre IX) et la d\u00e9figuration normative du c\u00e9libat (chapitre X). Le troisi\u00e8me moment constitue une sorte d\u2019appendice contemporain sur les repr\u00e9sentations associ\u00e9es \u00e0 la procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e (chapitres XI et XII). Le dernier moment conclut sur la question du pouvoir (des femmes), de fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9gager une perspective \u00e9mancipatrice dont Fran\u00e7oise H\u00e9ritier pr\u00e9cisera les tenants et les aboutissants dans le second volume.<\/p>\n<p>L\u2019explication de la position de Fr. H\u00e9ritier proc\u00e8de en trois temps. Apr\u00e8s une exposition introductive de l\u2019axiomatique conceptuelle et de la m\u00e9thode qu\u2019elle admet pour soutenir sa th\u00e8se (I), il sera fait \u00e9tat de deux types d\u2019arguments avanc\u00e9s dans le recueil&nbsp;: s\u2019appuyant sur l\u2019\u00e9tude ethnologique des Samo, le premier argument prend cet exemple concret pour illustrer la th\u00e8se d\u2019anthropologie g\u00e9n\u00e9rale (II) qui sera ensuite d\u00e9fendue par un argument abstrait (III). En guise de conclusion, il sera question de l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019\u00e9met Fran\u00e7oise H\u00e9ritier afin d\u2019expliquer le caract\u00e8re universel de la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Ce qui permettra d\u2019\u00e9lucider le sens du titre de cet expos\u00e9: \u00ab Menstruations f\u00e9minines et r\u00e8gles masculines \u00bb.<\/p>\n<h5>I. <span style=\"color: #ff00ff;\">Axiomatique conceptuelle et m\u00e9thode argumentative<br><\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><em>L\u2019identique et le diff\u00e9rent<\/em> <\/span>(2008)<\/p>\n<p>Dans son dialogue avec Caroline Brou\u00e9 intitul\u00e9 <em>L\u2019identique et le diff\u00e9rent<\/em> (2008), Fran\u00e7oise H\u00e9ritier rend compte de son parcours qui l\u2019a men\u00e9e, de g\u00e9ographe de formation ayant assist\u00e9 aux s\u00e9minaires de L\u00e9vi-Strauss, \u00e0 devenir ethnologue de terrain en participant, en 1957, avec un ami qu\u2019elle \u00e9pousera, \u00e0 une \u00e9tude ethnologique de faisabilit\u00e9 d\u2019un projet de d\u00e9veloppement de la riziculture dans le pays des Mossi et des Pana en Haute-Volta, alors colonie fran\u00e7aise&nbsp;: il s\u2019agissait de faire venir des jeunes Mossi d\u2019une r\u00e9gion surpeupl\u00e9e vers la vall\u00e9e du Sourou aliment\u00e9e par un barrage <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Ayant fait lors de ce premier s\u00e9jour connaissance avec les Samo, des cultivateurs et chasseurs de l\u2019ouest du Burkina Faso ayant pour parent\u00e9 \u00e0 plaisanterie les Mossi (provenant du Ghana d\u2019o\u00f9 ils auraient chass\u00e9 les Samo), Fran\u00e7oise H\u00e9ritier va \u00e9tudier pendant six ans cette population Mand\u00e9 venue de l\u2019ouest aux xv<sup>e<\/sup> et xvi<sup>e<\/sup> si\u00e8cles.<\/p>\n<p>L\u2019analyse des deux syst\u00e8mes d\u2019appellation en vigueur chez les Samo, selon que l\u2019on d\u00e9signe ou que l\u2019on s\u2019adresse \u00e0 quelqu\u2019un, et le constat des interdits matrimoniaux qui en r\u00e9sultent <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> am\u00e8nent Fran\u00e7oise H\u00e9ritier \u00e0 d\u00e9couvrir deux \u00e9l\u00e9ments fondamentaux qui font syst\u00e8me entre eux en se confortant mutuellement : la valence diff\u00e9rentielle des sexes ; et l\u2019univers des repr\u00e9sentations locales de tout ce qui touche au corps (transmission du sang, des os, etc.) et aux affects. Sur ces deux points, Fr. H\u00e9ritier peut marquer sa diff\u00e9rence avec L\u00e9vi-Strauss, qui ne les a pas jug\u00e9s indispensables pour \u00e9difier la \u00ab trame logique des syst\u00e8mes d\u2019opposition \u00bb et rendre ainsi compte de \u00ab l\u2019ossature des corpus mythiques et des syst\u00e8mes \u00e9l\u00e9mentaires de parent\u00e9 \u00bb :<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Claude L\u00e9vi-Strauss n\u2019a pas fait intervenir des \u00e9l\u00e9ments qui me paraissent essentiels et pouvoir soit faire l\u2019objet, soit entrer dans une analyse structurale \u2013 \u00e0 savoir pens\u00e9e par les humains \u2013&nbsp;: la diff\u00e9rence sexu\u00e9e et la pens\u00e9e du corps. Ce sont ces \u00e9l\u00e9ments que j\u2019ai fait entrer dans la logique m\u00eame de la structure, dont on ne peut plus dire qu\u2019elle est abstraite et d\u00e9sincarn\u00e9e, d\u00e9coupl\u00e9e du r\u00e9el.<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Fran\u00e7oise H\u00e9ritier en dialogue avec Caroline Brou\u00e9, <em>L\u2019identique et le diff\u00e9rent<\/em> (2008), \u00e9ditions de l\u2019aube, 2018, p.&nbsp;28-32. Fran\u00e7oise H\u00e9ritier et Marcel Izard (1931-2012) ont publi\u00e9 ensemble trois ouvrages dont l\u2019\u00e9tude de la vie \u00e9conomique et sociale des <em>Mossi du Yatenga<\/em> (1959). M. Izard s\u2019est tout particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9 pour les manifestations charnelles du pouvoir, comme la c\u00e9r\u00e9monie de prosternation chez les Mossi. Dans cette lign\u00e9e, il a publi\u00e9 <em>Gens du pouvoir, gens de la terre&nbsp;: les institutions politiques de l\u2019ancien royaume du Yatenga (bassin de la Haute-Volta blanche)<\/em>, Cambridge, Cambridge university press&nbsp;; Paris, \u00c9ditions de la Maison des sciences de l\u2019homme, 1985.<br><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.&nbsp;34-35 vs p.&nbsp;41-43.<br><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.56. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce dialogue de 2008 sont \u00e0 pr\u00e9sent int\u00e9gr\u00e9es au corps de l\u2019expos\u00e9.<\/p>\n<p>Pour traiter du fonctionnement des syst\u00e8mes sociaux de fa\u00e7on \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019objection faite au structuralisme de sombrer dans la pure et simple abstraction, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier va donc int\u00e9grer ces deux dimensions afin de donner du corps, et du corps sexu\u00e9, \u00e0 la logique binaire des structures symboliques. Le premier point de d\u00e9saccord avec L\u00e9vi-Strauss implique \u00ab&nbsp;la diff\u00e9rence de traitement des sexes&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;57), dans la mesure o\u00f9 les \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentations archa\u00efques&nbsp;\u00bb de la valeur diff\u00e9rentielle des sexes ont un <em>effet r\u00e9el<\/em> dans les pratiques : par exemple, l\u2019allaitement imm\u00e9diat du petit gar\u00e7on au c\u0153ur rouge qui pleure, sous pr\u00e9texte que sa fureur pourrait le tuer, contraste avec l\u2019usage qui veut, chez les femmes samo, que la petite fille doive attendre pour apprendre la patience (p. 92). Dans ce dialogue, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier avance que la valence diff\u00e9rentielle des sexes met en relief \u00ab l\u2019opposition entre l\u2019identique et le diff\u00e9rent \u00bb, qui serait la matrice de la logique binaire :<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026les syst\u00e8mes de parent\u00e9 \u2013 iroquois, crow, omaha, etc. \u2013 utilisent l\u2019id\u00e9e de l\u2019<u>identit\u00e9<\/u> des germains de <u>m\u00eame<\/u> sexe. S\u2019ils sont de m\u00eame sexe, ils sont <u>semblables<\/u>. En revanche, s\u2019ils sont de sexes diff\u00e9rents, ils n\u2019ont rien \u00e0 voir l\u2019un avec l\u2019autre. L\u2019opposition entre l\u2019identique et le diff\u00e9rent m\u2019a sembl\u00e9 assez vite \u00eatre une opposition conceptuelle absolument majeure, qui trouve son origine dans la constatation, d\u00e8s l\u2019aube de notre histoire, de la diff\u00e9rence sexu\u00e9e et des efforts de pens\u00e9e pour l\u2019assimiler et en rendre compte.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;57-58)<\/pre>\n<p>Reposant donc \u00e0 l\u2019origine sur le <em>constat <\/em>imm\u00e9morial de la diff\u00e9rence sexu\u00e9e, l\u2019opposition entre l\u2019identique et le diff\u00e9rent serait elle-m\u00eame \u00e0 l\u2019origine des cat\u00e9gories mentales qui opposent de mani\u00e8re dualiste les valeurs sous forme de bin\u00f4mes, par exemple pur\/impur, sain\/malsain, vide\/plein, sec\/humide, concret\/abstrait, etc.&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026cette pens\u00e9e particuli\u00e8re, logique, va dire&nbsp;: \u201ctous ceux qui sont du m\u00eame sexe sont identiques, tous ceux qui sont de l\u2019autre sexe sont identiques entre eux, et diff\u00e9rents des premiers.\u201d Identique\/diff\u00e9rent est une cat\u00e9gorie dualiste, mais c\u2019est la premi\u00e8re en ce qu\u2019elle fa\u00e7onne toutes les cat\u00e9gories binaires qui vont servir aux populations \u00e0 penser le r\u00e9el \u2013&nbsp;chose que l\u2019on trouve dans toutes les cultures et dans toutes les langues.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;60)<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">[* <span style=\"color: #ff0000;\">Du point de vue d\u2019une th\u00e9orie critique de l\u2019identit\u00e9<\/span> (<em>cf.&nbsp;<\/em><a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/theorie-critique\/\">3.<\/a>), <span style=\"color: #ff0000;\">le probl\u00e8me n\u2019est pas du c\u00f4t\u00e9 de la diff\u00e9rence, mais du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019identit\u00e9, le m\u00eame et le semblable \u00e9tant assimil\u00e9s \u00e0 l\u2019identique<\/span> <a href=\"#_*\" name=\"_ftnref1\">[*]<\/a>&nbsp;<span style=\"color: #ff0000;\">\u2026 du fait du glissement du grec \u1f41\u03bc\u03cc\u03c2 (<em>hom\u00f3s&nbsp;<\/em>: pareil, similaire&nbsp;; le m\u00eame pour tous), dont le latin <em>similis<\/em> est l\u2019\u00e9quivalent (en allemand, <em>gleich<\/em> en tant que <em>vergleichbar<\/em>), au grec \u03b1\u1f50\u03c4\u03cc\u03c2 (<em>aut\u00f3s<\/em>&nbsp;: m\u00eame, par opposition \u00e0 autre&nbsp;; soi-m\u00eame), dont le latin <em>ipse<\/em> est l\u2019\u00e9quivalent (en allemand, <em>selbst<\/em> ou <em>dasselbe<\/em> en tant qu\u2019<em>unvergleichbar<\/em>).<\/span> L\u2019identique serait <em>l\u2019un<\/em> au sens de <em>l\u2019unique<\/em> (<em>der Einzige<\/em>) que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier oppose au multiple (p.&nbsp;58)\u2026 sans qu\u2019on ne voie si l\u2019homme seul serait unique en son genre (<em>der Einzige<\/em>), alors que les femmes seraient multiples (!?) pour leur part\u2026]<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref*\" name=\"_ftn1\">[*]<\/a> <em>Cf<\/em>. Fr. H\u00e9ritier,<em> Masculin\/F\u00e9minin I<\/em> (1996), 2012 : \u00ab on ne pense pas en termes de chaud et de froid ; on cherche <u>l\u2019identique, le semblable<\/u>, plut\u00f4t qu\u2019on ne le fuit \u00bb (p. 200).<\/p>\n<p>L\u2019observation de la diff\u00e9rence sexu\u00e9e comme \u00ab&nbsp;constante dans le monde du vivant animal&nbsp;\u00bb est, dans les termes de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, \u00ab&nbsp;le premier butoir pour la pens\u00e9e&nbsp;\u00bb qui cherche \u00e0 donner du sens au monde et \u00e0 toutes les diff\u00e9rences individuelles et collectives (par ex. lion <em>vs<\/em> tigre) qui s\u2019y trouvent. Or, en quelque sorte unique en son genre, la diff\u00e9rence sexu\u00e9e est une constante non manipulable ou fragmentable&nbsp;: cette structure \u00e9l\u00e9mentaire du vivant est un butoir qu\u2019il faut <em>penser<\/em>, sans pouvoir ni le contourner, ni le d\u00e9composer pour l\u2019expliquer. La diff\u00e9rence sexu\u00e9e est, comme la prohibition de l\u2019inceste (p.&nbsp;60), un invariant qui rel\u00e8ve donc d\u2019une anthropologie g\u00e9n\u00e9rale dont l\u2019axiomatique repose sur une comparaison diff\u00e9rentielle entre les cultures \u00e9tudi\u00e9es, l\u2019objectif \u00e9tant de rep\u00e9rer les rapports conceptuels qui se laissent ramener \u00e0 un d\u00e9nominateur commun&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;L\u2019invariant, c\u2019est la perception d\u2019un rapport entre concepts qui peut \u00eatre trait\u00e9 par la pens\u00e9e de diff\u00e9rentes mani\u00e8res&nbsp;; c\u2019est ce rapport qui constitue l\u2019invariant. La recherche des invariants est une recherche structurale active. Mais elle ne peut se faire qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019ethnologie, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle implique qu\u2019il y ait cette diversit\u00e9 des cultures qui toutes paraissent diff\u00e9rentes les unes des autres, et n\u2019offrent pas dans leur singularit\u00e9 de points de comparaison possibles. C\u2019est \u00e0 travers ces diff\u00e9rences, qu\u2019il nous semble impossible de ramener \u00e0 un d\u00e9nominateur commun, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 leur comparaison que l\u2019on peut trouver ces dominateurs communs que j\u2019appelle des invariants.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;51).<\/pre>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><span style=\"color: #ff0000;\">Masculin\/F\u00e9minin<\/span> I<\/em> (1996 <em>vs<\/em> 2012)<\/p>\n<p>La <em>m\u00e9thode<\/em> de l\u2019investigation en r\u00e9sulte. Il convient d\u2019investir la <em>pens\u00e9e<\/em>, qu\u2019elle soit mythique ou scientifique, pour y d\u00e9busquer des \u00e9l\u00e9ments (I, p.&nbsp;9) ou des \u00ab&nbsp;m\u00e9canismes invariants sous-jacents&nbsp;\u00bb qui ordonnent le donn\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique variable des soci\u00e9t\u00e9s et lui conf\u00e8rent son sens (p.&nbsp;36). Tout comme dans son essai sur <em>L\u2019identit\u00e9 samo <\/em><a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> qui \u00e9tudie la <em>repr\u00e9sentation<\/em> samo de la personne humaine, dans son recueil intitul\u00e9 <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier se focalise ainsi sur la<em> pens\u00e9e <\/em>de la diff\u00e9rence sexuelle, c\u2019est-\u00e0-dire sur la repr\u00e9sentation discursive <em>ou<\/em> id\u00e9ologique, d\u2019ordre symbolique <em>ou<\/em> imaginaire, qui construit socialement ou culturellement la hi\u00e9rarchie entre les sexes, par le moyen d\u2019images ou de concepts qui sont pr\u00e9sents tout autant dans le discours naturel ou populaire que dans le discours savant&nbsp;: c\u2019est le cas, par exemple, de la pens\u00e9e philosophique et m\u00e9dicale des Grecs (p.&nbsp;219).<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, \u00ab&nbsp;<em>L\u2019identit\u00e9 samo<\/em>&nbsp;\u00bb, in <em>L\u2019identit\u00e9<\/em> (s\u00e9minaire interdisciplinaire dirig\u00e9 par L\u00e9vi-Strauss en 1974-1975), Grasset, 1977, p.51-71.<\/p>\n<p>Il faut donc partir des <em>repr\u00e9sentations<\/em> discursives de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir faire la critique des rapports de force (p.&nbsp;70) r\u00e9els au sein des pratiques dont cette logique dualiste est la traduction id\u00e9ologique&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab Le classement dichotomique valoris\u00e9 des aptitudes, comportements, qualit\u00e9s selon les sexes, que l\u2019on trouve dans toute soci\u00e9t\u00e9, renvoie \u00e0 un langage en cat\u00e9gories dualistes plus amples dont l\u2019exp\u00e9rience ethnologique d\u00e9montre l\u2019existence : des correspondances s\u2019\u00e9tablissent [\u2026] entre les rapports m\u00e2le\/femelle, droite\/gauche, haut\/bas, chaud\/froid, etc.<br>Ce langage dualiste est un des constituants \u00e9l\u00e9mentaires de tout syst\u00e8me de repr\u00e9sentations, de toute id\u00e9ologie envisag\u00e9e comme la traduction de rapports de force. [\u2026] Le langage de toute id\u00e9ologie \u2013&nbsp;fonctionnant comme syst\u00e8me totalisant, explicatif et coh\u00e9rent en utilisant une armature fondamentale d\u2019oppositions duelles qui expriment toujours la supr\u00e9matie du masculin, c\u2019est \u00e0 dire du pouvoir&nbsp;\u2013 se retrouve \u00e0 tous les niveaux, dans tous les aspects particuliers du corps des connaissances. Une m\u00eame logique rend compte du rapport des sexes comme du fonctionnement des institutions.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;69-71)<\/pre>\n<p>Comme la pens\u00e9e et le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 samo, par exemple, vont de pair, il faut \u00e9tudier leur pens\u00e9e pour comprendre le fonctionnement r\u00e9el de la soci\u00e9t\u00e9 qui interdit les rapports sexuels pendant l\u2019allaitement (p.&nbsp;71). L\u2019\u00e9lucidation de la signification de cet exemple concret d\u2019interdit fera l\u2019objet du <a href=\"#_2.\">second<\/a> moment de l\u2019\u00e9tude.<\/p>\n<p>Il y aurait donc au fondement de toute pens\u00e9e, traditionnelle et scientifique, ancienne comme moderne (p.&nbsp;19-20), une seule et m\u00eame <em>logique<\/em>, laquelle se structure donc de mani\u00e8re \u00ab&nbsp;bipolaire&nbsp;\u00bb (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;165) en un syst\u00e8me, universel, d\u2019oppositions binaires affect\u00e9es d\u2019un coefficient asym\u00e9trique&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Il m\u2019est apparu qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 du butoir ultime de la pens\u00e9e [\u2026] Support majeur des syst\u00e8mes id\u00e9ologiques, le rapport identique\/diff\u00e9rent est \u00e0 la base des syst\u00e8mes qui opposent deux \u00e0 deux des valeurs abstraites ou concr\u00e8tes (chaud\/froid, sec\/humide, haut\/bas, inf\u00e9rieur\/sup\u00e9rieur, clair\/sombre, etc.), valeurs contrast\u00e9es que l\u2019on retrouve dans les grilles de classement du masculin et du f\u00e9minin.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;20).<\/pre>\n<p>Fran\u00e7oise H\u00e9ritier conf\u00e8re ainsi \u00e0 ce \u00ab&nbsp;trait remarquable, et certainement scandaleux&nbsp;\u00bb de la diff\u00e9rence sexu\u00e9e une signification d\u00e9cisive dans la construction symbolique de toute soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est ce premier point de divergence avec L\u00e9vi-Strauss dont il convient \u00e0 pr\u00e9sent de pr\u00e9ciser la teneur. Pour Fr. H\u00e9ritier, L\u00e9vi-Strauss a reconnu \u00ab&nbsp;trois piliers de la famille et de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: 1)&nbsp;\u00ab&nbsp;la r\u00e9partition sexuelle des t\u00e2ches&nbsp;\u00bb [*selon les genres sexu\u00e9s masculin <em>vs<\/em> f\u00e9minin]&nbsp;; 2)&nbsp;l\u2019obligation exogamique corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la prohibition de l\u2019inceste&nbsp;; 3)&nbsp;\u00ab&nbsp;l\u2019instauration d\u2019une forme reconnue d\u2019union stable&nbsp;\u00bb dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s, primitives ou non [*ce qu\u2019on appelle souvent l\u2019institution du mariage]. Si C.&nbsp;L\u00e9vi-Strauss s\u2019est pour sa part focalis\u00e9 sur le second pilier dans <em>les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em> (1947), l\u2019innovation de Fr. H\u00e9ritier consiste \u00e0 ajouter un quatri\u00e8me pilier fondateur de toute soci\u00e9t\u00e9 (p.&nbsp;28) qu\u2019elle appelle la valence diff\u00e9rentielle des sexes&nbsp;: \u00e0 ses yeux, c\u2019est \u00ab&nbsp;la corde qui lie entre eux les trois piliers du tripode social&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;27). Ce n\u2019est donc un simple ajout ou amendement \u00e0 la construction l\u00e9vi-straussienne, c\u2019est une sorte de ligature (<em>cf. <\/em>II, p. 18) liant les trois pieds du tripode qui forme un \u00ab ensemble d\u2019armatures \u00e9troitement soud\u00e9es les unes aux autres \u00bb (p. 29). Or cette ossature conceptuelle constitue une \u00ab m\u00eame armature logique \u00bb dont sont tir\u00e9s tous les syst\u00e8mes de parent\u00e9 : par exemple dans le cas du syst\u00e8me omaha, il en est tir\u00e9 \u00ab un syst\u00e8me terminologique totalement coh\u00e9rent \u00bb. Or cette <em>construction<\/em> sociale ou culturelle est un <em>artefact<\/em> qui repose sur une \u00ab&nbsp;s\u00e9rie de manipulations symboliques&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;21) des donn\u00e9es biologiques (p.&nbsp;59) qui sont observ\u00e9es, de toute \u00e9ternit\u00e9, par les hommes sur leur propre corps (p.&nbsp;29)&nbsp;: cette \u00ab&nbsp;observation primale de la diff\u00e9rence irr\u00e9ductible des sexes&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;20) est \u00e0 l\u2019origine ou \u00e0 la source des cat\u00e9gories cognitives qui <em>enferment<\/em> la diff\u00e9rence masculin\/f\u00e9minin dans une opposition hi\u00e9rarchis\u00e9e (p.&nbsp;28).<\/p>\n<p>Le concept de <em>valence diff\u00e9rentielle des sexes<\/em> signifie que la diff\u00e9rence sexu\u00e9e entre masculin et f\u00e9minin est pens\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une hi\u00e9rarchie cons\u00e9cutive \u00e0 la valorisation de l\u2019un, le masculin, au d\u00e9triment de l\u2019autre&nbsp;: le <em>deuxi\u00e8me <\/em>sexe au sens de Simone de Beauvoir<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire ledit sexe f\u00e9minin.&nbsp;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Dans <em>Le Deuxi\u00e8me sexe<\/em> (1949), Simone de Beauvoir adopte une position \u00e9volutionniste qui propose un grand r\u00e9cit en trois temps (animalit\u00e9&nbsp;; \u00e0 la suite de la r\u00e9volution n\u00e9olithique, droit maternel et culte des d\u00e9esses-m\u00e8res&nbsp;; patriarcat) que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier soumet \u00e0 une s\u00e9v\u00e8re critique dans le second volume de <em>Masculin\/F\u00e9minin <\/em>(2002) : voir \u00ab Le point d\u2019aveuglement de Simone de Beauvoir \u00bb, II, p. 99-120.<\/p>\n<p>Par rapport \u00e0 l\u2019usage actuel des termes, il convient de noter que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier ne fait pas de distinction entre <em>sexe<\/em> et <em>genre<\/em> (p.&nbsp;21) ou, plus exactement, entre la donn\u00e9e biologique et la construction socio-culturelle du genre sexu\u00e9. C\u2019est-\u00e0-dire que la valence diff\u00e9rentielle des sexes est le fait d\u2019une construction culturelle de la valeur sociale des deux sexes biologiques, masculin et f\u00e9minin, qui n\u2019ont en soi aucune valeur diff\u00e9rentielle. S\u2019il y a bien une diff\u00e9rence, en th\u00e9orie on pourrait tr\u00e8s bien l\u2019interpr\u00e9ter de mani\u00e8re <em>compl\u00e9mentaire<\/em>&nbsp;: Fr. H\u00e9ritier \u00e9voque cette possibilit\u00e9 \u00e0 propos de certaines soci\u00e9t\u00e9s (la pens\u00e9e chinoise, \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Han, ou la pens\u00e9e islamique, chez les Touareg), mais c\u2019est pour la r\u00e9futer comme un trompe-l\u2019\u0153il (I,69 <em>vs<\/em> II,12). Car elle soutient que toutes les soci\u00e9t\u00e9s, et non seulement les soci\u00e9t\u00e9s primitives, ont en fait valoris\u00e9 le sexe masculin, qui jouit d\u2019une supr\u00e9matie, et ont par contraste d\u00e9valoris\u00e9 le sexe f\u00e9minin. Cette valence diff\u00e9rentielle des sexes, l\u2019apport de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, est le premier point qui permet de comprendre la diff\u00e9rence qui d\u00e9marque l\u2019\u0153uvre de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier de celle de L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me point que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier mentionne dans son dialogue de 2008, c\u2019est qu\u2019elle accorde, contrairement \u00e0 L\u00e9vi-Strauss qui a plut\u00f4t n\u00e9glig\u00e9 cette dimension des choses, une importance d\u00e9cisive \u00e0 tout ce qui touche au corps, \u00e0 ses humeurs (p.&nbsp;219) et \u00e0 ses affects, et en particulier \u00e0 tout ce qui est de l\u2019ordre des flux et des <em>fluides<\/em> corporels&nbsp;: sang, sperme, lait, salive, lymphe, larmes, sueur, etc. (p.&nbsp;26). Elle va montrer, par exemple chez les Samo, de quelle mani\u00e8re, imaginaire, le sperme masculin se transmue en lait maternel&nbsp;: ce n\u2019est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 des Samo, puisqu\u2019on trouve cette donn\u00e9e dans la repr\u00e9sentation de la parent\u00e9 de lait arabo-musulmane. C\u2019est que les constructions sociales et symboliques sont <em>inscrites<\/em> dans les donn\u00e9es biologiques, qui sont \u00e0 la fois \u00e9l\u00e9mentaires et immuables, parce qu\u2019elles sont naturelles et donc universelles (p.&nbsp;28-29, <em>cf<\/em>. p. 38), par exemple l\u2019\u00e9coulement du sang qu\u2019on appelle les menstruations. Il y a donc \u00ab inscription dans le biologique \u00bb d\u2019une construction sociale, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un artefact qui va pr\u00e9cis\u00e9ment en donner une interpr\u00e9tation <em>symbolique<\/em> ou <em>imaginaire<\/em>&nbsp;: Fr. H\u00e9ritier semble consid\u00e9rer ces deux derniers termes comme des synonymes qui auraient, de surcro\u00eet, la connotation n\u00e9gative du terme <em>id\u00e9ologique<\/em>.<\/p>\n<p>C\u2019est que la construction symbolique <em>ou<\/em> imaginaire de l\u2019artefact par le \u00ab&nbsp;langage de l\u2019id\u00e9ologie&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;69-70) repose sur la combinaison et <em>manipulation<\/em> symbolique des faits biologiques \u00e9l\u00e9mentaires (p.&nbsp;59 <em>vs<\/em> p.&nbsp;61). Comme il y a un ab\u00eeme entre nature et culture, il faut <em>trans<\/em>-scrire ou <em>tra<\/em>-duire (<em>trans-duco<\/em> vs <em>\u00fcbersetzen<\/em>) les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un \u00ab&nbsp;m\u00eame \u201calphabet\u201d universel, ancr\u00e9 dans cette nature biologique commune&nbsp;\u00bb, pour \u00e9laborer \u00ab&nbsp;des \u201cphrases\u201d culturelles&nbsp;\u00bb propres \u00e0 chaque soci\u00e9t\u00e9 en ajustant et en recomposant les unit\u00e9s conceptuelles, elles-m\u00eames issues de la d\u00e9composition des caract\u00e8res observ\u00e9s dans le monde naturel, selon diverses formules logiques possibles&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Dans la perspective na\u00efve de l\u2019illusion naturaliste, il y aurait une transcription universelle et unique, sous une forme canonique qui l\u00e9gitime le rapport des sexes, de faits consid\u00e9r\u00e9s comme d\u2019ordre naturel, parce qu\u2019ils sont les m\u00eames pour tout le monde. Mais en r\u00e9alit\u00e9, [\u2026] il n\u2019y a pas un paradigme unique. [\u2026] L\u2019inscription dans le biologique est n\u00e9cessaire, mais sans qu\u2019il y ait une traduction unique et universelle de ces donn\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;22).<\/pre>\n<p>Il y a pourtant une exception&nbsp;! La valence diff\u00e9rentielle des sexes ne conna\u00eet, probablement, qu\u2019une seule et m\u00eame <em>traduction<\/em> du donn\u00e9 biologique (p.&nbsp;24), laquelle s\u2019op\u00e8re \u00e0 partir de \u00ab&nbsp;la manifestation spontan\u00e9e d\u2019une grille d\u2019interpr\u00e9tation&nbsp;\u00bb des valeurs respectives du masculin et du f\u00e9minin (p.&nbsp;20)&nbsp;: unique en son genre, cette traduction <em>ou<\/em> interpr\u00e9tation va toujours dans le m\u00eame sens, par exemple quant aux repr\u00e9sentations de la st\u00e9rilit\u00e9 qui l\u2019imputent <em>spontan\u00e9ment<\/em> au sexe f\u00e9minin dans les pratiques sociales (p.&nbsp;89). Les concepts d\u2019<em>interpr\u00e9tation<\/em> et de <em>traduction<\/em> sont \u00e9galement employ\u00e9s dans un sens \u00e9quivalent, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 le traducteur interpr\u00e8te ce qu\u2019il retranscrit dans un autre langage. N\u00e9anmoins, si la traduction se veut fid\u00e8le, l\u2019interpr\u00e9tation peut facilement \u00eatre forc\u00e9e&nbsp;: il est donc \u00e9trange de pr\u00e9senter la grille d\u2019interpr\u00e9tation diff\u00e9rentielle des sexes comme une pure et simple traduction qui transcrirait dans un autre langage le fait de la diff\u00e9rence sexuelle universellement observ\u00e9e, alors m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit pr\u00e9cis\u00e9ment de montrer que ces donn\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 manipul\u00e9es par l\u2019id\u00e9ologie pour \u201ctraduire\u201d les rapports de force (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;70) entre les sexes dans l\u2019objectif de justifier la supr\u00e9matie du masculin sur le f\u00e9minin. C\u2019est \u00e9trange, mais cela peut s\u2019expliquer par le fait que la valence diff\u00e9rentielle des sexes traduit toujours dans le m\u00eame sens les donn\u00e9es observ\u00e9es dans la nature, alors que les trois autres artefacts au fondement des syst\u00e8mes sociaux ne connaissent pas une seule et unique traduction des donn\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires, mais \u2013 pourrait-on dire \u2013 diverses interpr\u00e9tations, il est vrai en nombre limit\u00e9&nbsp;: les types terminologiques d\u2019appellation des parents connaissent en effet six possibilit\u00e9s th\u00e9oriques (p.&nbsp;23) qui constituent \u00ab&nbsp;<u>le<\/u> syst\u00e8me lui-m\u00eame, paysage global des issues possibles, compte tenu de l\u2019invariant qu\u2019est le donn\u00e9 universel d\u2019ordre biologique&nbsp;\u00bb (p. 38-39)&nbsp;; mais aucune de ces combinaisons locales ne contredit la valence diff\u00e9rentielle des sexes qui, donc, est bien un invariant universel au m\u00eame type que la prohibition de l\u2019inceste (p.&nbsp;27).<\/p>\n<p>L\u2019objectif critique de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, c\u2019est de montrer en quoi cette traduction interpr\u00e9tative est n\u00e9cessairement et fondamentalement contestable&nbsp;: le constat du fait qu\u2019il y ait eu jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent supr\u00e9matie du masculin dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s, depuis l\u2019\u00e2ge pal\u00e9olithique jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, ne signifie pas \u2013&nbsp;c\u2019est ce que va clarifier plus nettement <em>Dissoudre la hi\u00e9rarchie<\/em>, le second tome de <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>&nbsp;\u2013 qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un destin in\u00e9vitable. Fran\u00e7oise H\u00e9ritier va d\u00e9gager ce qu\u2019on pourrait appeler, dans un autre langage, une perspective d\u2019\u00e9mancipation, tout en reconnaissant que les situations objectives ne se changent pas par la simple prise de conscience que pourrait apporter la connaissance anthropologique (p.&nbsp;29).<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette perspective qu\u2019intervient le troisi\u00e8me point qui <em>me<\/em> semble constituer une diff\u00e9rence par rapport \u00e0 L\u00e9vi-Strauss, point dont elle n\u2019en parle pas dans le dialogue avec Caroline Brou\u00e9. \u00c0 la mani\u00e8re de la lecture symptomale qu\u2019emploie, par exemple, Althusser lecteur du <em>Capital<\/em> de Karl Marx, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier se focalise sur les b\u00e9ances et autres failles logiques qui ab\u00eement les syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation. Car ces constructions id\u00e9ologiques qui interpr\u00e8tent les donn\u00e9es biologiques ob\u00e9issent \u00e0 une certaine logique symbolique, m\u00eame si cette logique renvoie \u00e0 une interpr\u00e9tation qui est de l\u2019ordre d\u2019une construction <em>imaginaire<\/em>. Mais, et c\u2019est \u00e7a le troisi\u00e8me point de divergence, l\u00e0 o\u00f9 L\u00e9vi-Strauss cherche \u00e0 reconstituer la logique des syst\u00e8mes de parent\u00e9, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier va s\u2019attacher \u00e0 montrer en outre que, dans ces syst\u00e8mes de parent\u00e9 qui sont de part en part logiques, il y a \u00ab&nbsp;des b\u00e9ances, des failles&nbsp;\u00bb logiques qui apparaissant sous la figure d\u2019exceptions (p.&nbsp;12) manifestement illogiques. Or \u00ab&nbsp;ces ouvertures&nbsp;\u00bb, ces failles ouvertes dans le syst\u00e8me de repr\u00e9sentation, ouvrent \u00e0 la possibilit\u00e9 de modifications historiques qui permettraient de surmonter les blocages structurels du syst\u00e8me (p.&nbsp;37)&nbsp;: en d\u2019autres termes, ces failles b\u00e9antes <em>ouvrent<\/em> \u00e0 la perspective de l\u2019\u00e9mancipation\u2026<\/p>\n<h5>II. <span style=\"color: #ff00ff;\">Le cas exemplaire des Samo patrilin\u00e9aires<\/span><\/h5>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent que la th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale de Fran\u00e7oise h\u00e9ritier a \u00e9t\u00e9 clarifi\u00e9e, il s\u2019agit de l\u2019illustrer par un exemple pr\u00e9cis en se focalisant sur l\u2019ethnologie des Samo, une tribu africaine organis\u00e9e selon une filiation patrilin\u00e9aire. Cette seconde s\u00e9quence de l\u2019expos\u00e9, qui va proc\u00e9der en trois temps, propose une lecture transversale de toutes les occurrences qui concernent les Samo dans le premier tome de <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>.<\/p>\n<h6>1. <span style=\"color: #99cc00;\">Une filiation sociale (par adoption)<\/span><\/h6>\n<p>Le premier moment de cette s\u00e9quence vise \u00e0 montrer \u2013&nbsp;c\u2019est la th\u00e8se de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier qui est en m\u00eame temps un enseignement \u2013 que <em>la filiation est d\u2019ordre social<\/em>, et non pas biologique, dans la mesure o\u00f9 l\u2019affiliation de l\u2019enfant \u00e0 une lign\u00e9e repose sur une manipulation symbolique, un choix par le groupe d\u2019une seule des six formules possibles de la reproduction sexu\u00e9e (p.&nbsp;256), c\u2019est-\u00e0-dire de la construction sociale qui interpr\u00e8te la reproduction sexu\u00e9e. Par contraste avec la filiation matrilin\u00e9aire ou bilin\u00e9aire, la filiation patrilin\u00e9aire signifie que la filiation suit, de mani\u00e8re lin\u00e9aire, le lignage ou la lign\u00e9e du seul p\u00e8re. La derni\u00e8re phase, anthropologique, de l\u2019expos\u00e9, exposera les six possibilit\u00e9s th\u00e9oriques que reconna\u00eet la construction de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier&nbsp;: nous, nous sommes dans le syst\u00e8me europ\u00e9en, que les anthropologues appellent le syst\u00e8me eskimo, lequel est fond\u00e9 sur un syst\u00e8me cognatique (<em>con<\/em>&#8211;<em>natus<\/em>) qui reconna\u00eet une bilat\u00e9ralit\u00e9 dans la filiation. Tout comme la filiation, la consanguinit\u00e9 n\u2019est pas biologique ou naturelle, c\u2019est une construction sociale&nbsp;: \u00ab&nbsp;la consanguinit\u00e9 est une affaire de choix, de manipulation et de reconnaissance sociale.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;52). Cela signifie que le <em>pater<\/em> n\u2019est pas le <em>genitor<\/em>&nbsp;: le <em>pater<\/em> est une construction sociale (p.&nbsp;100, <em>cf<\/em>. p. 272-274, p.&nbsp;279).<\/p>\n<p>Chez les Samo patrilin\u00e9aires, la filiation est assign\u00e9e par une d\u00e9claration du p\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire du mari l\u00e9gitime qui, sans n\u00e9cessairement les avoir engendr\u00e9s, reconna\u00eet en droit ses enfants. La filiation est donc bien une construction sociale qui passe par l\u2019adoption des enfants par le p\u00e8re, qu\u2019il soit ou non leur g\u00e9niteur. Ce processus d\u2019adoption inscrit l\u2019enfant adult\u00e9rin ou naturel dans la filiation du p\u00e8re qui reconna\u00eet l\u2019enfant&nbsp;: par exemple, une jeune fille sans mari l\u00e9gitime va d\u00e9signer un p\u00e8re, qui va adopter l\u2019enfant&nbsp;; c\u2019est possible chez les Samo, car l\u2019enfant est consid\u00e9r\u00e9 comme une richesse, et non pas comme un fardeau (p.&nbsp;257). Or cette \u00ab&nbsp;inscription sociale&nbsp;\u00bb dans la lign\u00e9e des anc\u00eatres \u2013 il ne s\u2019agit pas simplement du p\u00e8re, mais bien du p\u00e8re en tant qu\u2019il est inscrit dans une lign\u00e9e d\u2019hommes qui le pr\u00e9c\u00e8dent&nbsp;\u2013 permet seule \u00e0 cet enfant de jouir de droits, lesquels sont par suite \u00e9gaux entre tous les enfants adopt\u00e9s par le p\u00e8re, tout autant que d\u2019\u00eatre tenu \u00e0 respecter un certain nombre de devoirs envers le p\u00e8re, au m\u00eame titre que ses autres enfants, en particulier le devoir de rendre un culte apr\u00e8s la mort du p\u00e8re&nbsp;: c\u2019est pour cette raison d\u2019ailleurs que le p\u00e8re doit avoir des enfants&nbsp;; car il sombrerait sinon dans l\u2019oubli, vu qu\u2019aucun enfant ne rendrait alors de culte \u00e0 son endroit et \u00e0 l\u2019endroit de sa lign\u00e9e (p.&nbsp;101). Chez les Samo, il y a par cons\u00e9quent plusieurs cas d\u2019union matrimoniale, dont le concubinat, et pas uniquement ce que nous appellerions le mariage pour qualifier l\u2019union l\u00e9gitime. C\u2019est dans ce cadre que les rapports sexuels sont r\u00e9gul\u00e9s socio-culturellement chez les Samo.<\/p>\n<p>Le premier cas de figure rel\u00e8ve d\u2019un droit coutumier que Freud a interpr\u00e9t\u00e9 dans <em>Le tabou<\/em> <em>de la virginit\u00e9<\/em> (1917-1918), \u00e0 savoir l\u2019interdiction faite au mari de d\u00e9florer son \u00e9pouse&nbsp;: dans ce texte, Freud explique qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019\u00e9viter que la blessure narcissique li\u00e9e \u00e0 la rupture de l\u2019hymen \u2013&nbsp;c\u2019est l\u2019explication psychanalytique \u2013 provoque un ressentiment envers le mari l\u00e9gitime qui transmue la jeune fille d\u00e9flor\u00e9e en \u00e9pouse acari\u00e2tre qui en voudra \u00e0 son mari <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sigmund Freud, \u00ab&nbsp;<em>Das Tabu der<\/em> <em>Virginit\u00e4t<\/em>&nbsp;\u00bb, Band V, <em>Sexualleben<\/em>, Fischer, 1972, S.214-216.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019explication de Freud, et non celle de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier qui ne s\u2019int\u00e9resse pas aux explications psychanalytiques, mais d\u00e9crit simplement de mani\u00e8re ethnographique comment les choses se passent chez les Samo. Dans cette tribu, la jeune fille est accord\u00e9e en mariage d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, en fonction des prohibitions d\u2019un syst\u00e8me dit semi-complexe (que Fran\u00e7oise H\u00e9ritier a \u00e9tudi\u00e9 de mani\u00e8re statistique dans son ouvrage sur <em>L\u2019exercice de la parent\u00e9<\/em>)<em>&nbsp;<\/em>: n\u00e9anmoins, avant d\u2019\u00eatre \u00ab remise \u00e0 son mari \u00bb, elle va tout d\u2019abord concevoir un enfant avec un partenaire pr\u00e9nuptial qui, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, est mieux accord\u00e9 en \u00e2ge et r\u00e9pond \u00e0 l\u2019inclination mutuelle des jeunes gens : cette soci\u00e9t\u00e9 patriarcale accorde donc \u00e0 la jeune fille le droit et m\u00eame le devoir d\u2019avoir un amant pr\u00e9nuptial avec lequel elle cohabite pendant un certain temps, au maximum trois ans, d\u2019une mani\u00e8re uniquement nocturne, mais tout \u00e0 fait licite, jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle sera enceinte ; car cette relation pr\u00e9nuptiale se termine pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 elle aura con\u00e7u un enfant qui destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre adopt\u00e9 par le mari l\u00e9gitime ; l\u2019enfant qui na\u00eet de cette union pr\u00e9-maritale est consid\u00e9r\u00e9 comme le premier enfant du mari l\u00e9gitime (p. 52 <em>vs<\/em> p.&nbsp;101).<\/p>\n<p>Reste que l\u2019entr\u00e9e dans cette cohabitation avec l\u2019amant pr\u00e9suppose que son p\u00e8re lui en ait reconnu le droit, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ait accompli le sacrifice de pubert\u00e9 qui donne \u00e0 sa fille la permission d\u2019avoir des rapports sexuels&nbsp;: si ce sacrifice de pubert\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas accompli, la jeune fille risquerait des sanctions par le fait m\u00eame d\u2019avoir des rapports sexuels&nbsp;; une de ces sanctions, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la st\u00e9rilit\u00e9 (p.&nbsp;110-111). Un contr\u00f4le masculin de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine exerce bien ici, puisque c\u2019est le p\u00e8re qui a donn\u00e9 la permission et qu\u2019il existe \u00e9galement un contr\u00f4le, au moins dans la croyance, de la f\u00e9condit\u00e9 des femmes.<\/p>\n<p>Il y a d\u2019autres cas encore qui attestent la filiation par adoption. Par exemple, les fugues extra-conjugales ou les absences prolong\u00e9es du mari peuvent donner lieu \u00e0 des naissances qui feront de la m\u00eame mani\u00e8re l\u2019objet d\u2019une adoption par le mari l\u00e9gitime. Il y a encore un troisi\u00e8me cas, ladite \u00ab&nbsp;incompatibilit\u00e9 des sangs&nbsp;\u00bb, qui correspond biologiquement \u00e0 une st\u00e9rilit\u00e9 masculine&nbsp;: lorsqu\u2019aucun enfant ne na\u00eet de leur mariage, l\u2019\u00e9pouse qui est attach\u00e9e \u00e0 son mari et refuse de le quitter peut, en accord avec son \u00e9poux, feindre de le quitter et prendre un mari secondaire pour faire un enfant et \u00ab&nbsp;se laisser reprendre&nbsp;\u00bb par son mari st\u00e9rile qui peut de la sorte avoir un enfant (p.&nbsp;106 <em>vs<\/em> p.&nbsp;265). Cette mani\u00e8re de proc\u00e9der permet de comprendre que la st\u00e9rilit\u00e9 <em>masculine<\/em> pour les Samo n\u2019a aucune esp\u00e8ce d\u2019importance sociale, et ce par contraste avec la st\u00e9rilit\u00e9 f\u00e9minine. Car ce qui compte, et cela prouve le caract\u00e8re socialement construit de la filiation, c\u2019est la parole du p\u00e8re qui adopte l\u2019enfant&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est une parole, pour ainsi dire s\u00e9minale&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, et c\u2019est cette parole qui fait la filiation (p.&nbsp;263), au vu et au su de tout le groupe qui conna\u00eet parfaitement le g\u00e9niteur. Mais, lors d\u2019un conflit, l\u2019infraction \u00e0 cette loi du silence par \u00ab&nbsp;la parole furieuse d\u2019un tiers&nbsp;\u00bb qui d\u00e9clare publiquement le nom du g\u00e9niteur affecte la construction sociale&nbsp;: l\u2019enfant jadis adopt\u00e9 doit alors rituellement reconna\u00eetre le g\u00e9niteur d\u00e9masqu\u00e9 comme \u00e9tant son p\u00e8re (p.&nbsp;265). Qu\u2019en est-il donc de la st\u00e9rilit\u00e9 f\u00e9minine&nbsp;?<\/p>\n<h6>2. <span style=\"color: #99cc00;\">De la valeur diff\u00e9rentielle de la st\u00e9rilit\u00e9 f\u00e9minine<\/span><\/h6>\n<pre>\u00ab&nbsp;La st\u00e9rilit\u00e9 s'entend spontan\u00e9ment au f\u00e9minin, partout et toujours. Elle dit en cons\u00e9quence avec insistance quelque chose du rapport social des sexes.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;89)<\/pre>\n<p>F\u00e9condit\u00e9 et st\u00e9rilit\u00e9 f\u00e9minines sont les deux versants d\u2019un seul et m\u00eame probl\u00e8me qui font l\u2019objet d\u2019un traitement <em>id\u00e9ologique<\/em>, diff\u00e9renci\u00e9 selon les sexes, comme le montre Fran\u00e7oise H\u00e9ritier en se focalisant, en 1978, sur l\u2019exemple de deux coutumes des Samo dont il s\u2019agit de comprendre la signification symbolique, \u00e0 savoir : l\u2019interdiction, biologiquement infond\u00e9e, des rapports sexuels pendant l\u2019allaitement (p. 71) qui fait suite \u00e0 une sollicitation au contraire des rapports sexuels pendant la gestation, pour des raisons tout autant id\u00e9ologiques, symboliques ou imaginaires.<\/p>\n<p>Pour comprendre cette coutume, il faut proc\u00e9der en trois temps, ce probl\u00e8me symbolique permettant d\u2019illustrer la th\u00e8se d\u2019un rapport de force entre les sexes, rapport de force qui est domin\u00e9 par la \u00ab supr\u00e9matie du masculin, c\u2019est-\u00e0-dire du pouvoir \u00bb (p. 71).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Pr\u00e9misse cosmologique<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le premier de ces moments consiste \u00e0 faire \u00e9tat de \u00ab&nbsp;consid\u00e9rations g\u00e9n\u00e9rales sur la pens\u00e9e et le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 samo&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;71) pour reconstituer ce que j\u2019appellerais une pr\u00e9misse cosmologique autant qu\u2019ontologique. Cette pr\u00e9misse postule la \u00ab&nbsp;correspondance entre ordre social, ordre biologique, ordre climatologique&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire entre trois milieux en interaction&nbsp;: l\u2019ordre social est le fait d\u2019une construction culturelle&nbsp;; le milieu biologique du corps est une donn\u00e9e d\u2019ordre naturel&nbsp;; et, autre donn\u00e9e naturelle, l\u2019ordre notamment climatologique du \u00ab&nbsp;milieu naturel&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;131) dans lequel vivent les Samo. Reste qu\u2019il y a des g\u00e9nies et des autels de brousse dans ce milieu naturel qui est donc v\u00e9cu et interpr\u00e9t\u00e9 de mani\u00e8re <em>m\u00e9ta<\/em>-physique, puisqu\u2019il est habit\u00e9 par de telles forces <em>sur<\/em>-naturelles. Or ces trois ordres retentissent les uns sur les autres au sein d\u2019un monde dont l\u2019harmonie est fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9quilibre des \u00e9l\u00e9ments contraires&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Ce monde en \u00e9quilibre est un tout constitu\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments reli\u00e9s les uns aux autres de fa\u00e7on telle que le d\u00e9s\u00e9quilibre, en plus ou en moins, du c\u00f4t\u00e9 du chaud ou du froid dans un registre entra\u00eene normalement une rupture d\u2019\u00e9quilibre en sens inverse dans un autre registre. [\u2026] Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9quilibre des contraires et des correspondances entre les trois ordres, ce qui importe est l\u2019attirance que les contraires exercent les uns sur les autres&nbsp;: le chaud attire le froid et l\u2019humide, le froid attire le chaud et le sec. L\u2019acte sexuel \u2013&nbsp;chaud&nbsp;\u2013 accompli au sein du mariage \u2013&nbsp;froid&nbsp;\u2013 entre des partenaires relevant chacun de l\u2019une des deux cat\u00e9gories est sanctionn\u00e9e par des flux normaux d\u2019&nbsp;\u201ceaux de sexe\u201d et par une f\u00e9condit\u00e9 harmonieuse. Tout anomalie dans la f\u00e9condit\u00e9 d\u2019une union conjugale est donc passible d\u2019\u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e par les devins \u00e0 la recherche de la cause du d\u00e9sordre.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;131)<\/pre>\n<p>St\u00e9rilit\u00e9 et f\u00e9condit\u00e9 humaines sont donc imputables \u00e0 l\u2019\u00e9tat du monde qui est fonction de l\u2019\u00e9quilibre ou du d\u00e9s\u00e9quilibre des contraires qui s\u2019attirent mutuellement. C\u2019est qu\u2019il y a une repr\u00e9sentation <em>culturelle<\/em> de l\u2019\u00e9quilibre, \u00e0 la fois naturel et social, du monde entre les oppos\u00e9s&nbsp;: par exemple, le chaud et le froid, ainsi que leurs corollaires, le sec et l\u2019humide, qui correspondent respectivement au masculin et au f\u00e9minin. Cette assignation n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9e aux corps sexu\u00e9s des \u00eatres humains, mais vaut tout autant dans l&#8217;ordre cosmique&nbsp;: la terre s\u00e8che est du c\u00f4t\u00e9 masculin, alors que la pluie est du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin (p.&nbsp;130 <em>vs<\/em> p.&nbsp;73).<\/p>\n<p>Or cet \u00e9tat cosmique est lui-m\u00eame tributaire du comportement humain, en particulier dans le domaine sexuel&nbsp;: l\u2019acte sexuel (chaud) au sein du mariage (froid) entre des partenaires, dont l\u2019un est masculin (chaud et sec) et l\u2019autre est f\u00e9minin (froide et humide), est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une f\u00e9condit\u00e9 harmonieuse, cons\u00e9cutive \u00e0 un flux normal des eaux de sexe&nbsp;; en revanche, si l\u2019acte sexuel qui est lui-m\u00eame chaud a lieu dans un lieu chaud (en brousse, au village sur la terre nue ou sans natte), un d\u00e9s\u00e9quilibre cons\u00e9cutif \u00e0 une surchauffe (chaud sur chaud) se produit qui provoquera des effets n\u00e9gatifs \u00e0 tous les niveaux (biologique, m\u00e9t\u00e9orologique, social) conform\u00e9ment \u00e0 la loi fondamentale de la correspondance entre les ordres&nbsp;: \u00ab&nbsp; l&#8217;exc\u00e8s de chaleur consume l&#8217;humidit\u00e9, br\u00fble et dess\u00e8che la v\u00e9g\u00e9tation, attire le vent&nbsp;\u00bb chaud en hiver au lieu de la pluie avec pour effet d\u2019emp\u00eacher le mil de grainer (p.&nbsp;74-75). Ce d\u00e9s\u00e9quilibre climatologique \u00e9tant catastrophique pour une \u00e9conomie et une \u00e9cologie domin\u00e9e par le besoin vital en \u00ab&nbsp;pluies d\u2019hivernage&nbsp;\u00bb (<em>cf.<\/em> p.&nbsp;115), il s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire de contr\u00f4ler tout particuli\u00e8rement les rapports sexuels.<\/p>\n<p>Corr\u00e9lativement \u00e0 la repr\u00e9sentation culturelle de l\u2019\u00e9quilibre naturel entre les oppos\u00e9s, il y a en effet une repr\u00e9sentation de l\u2019effet \u00e0 la fois climatologique et biologique des exc\u00e8s d\u2019ordre sexuel (p. 127) : par exemple, l&#8217;am\u00e9norrh\u00e9e ou la st\u00e9rilit\u00e9 sont consid\u00e9r\u00e9es comme une sanction possible de la faute consistant \u00e0 avoir des rapports sexuels avant la pubert\u00e9 (p. 111), l\u2019exc\u00e8s de chaleur ass\u00e9chant les \u00ab humeurs naissantes des filles impub\u00e8res \u00bb qui ont eu des rapports sexuels trop pr\u00e9coces et non autoris\u00e9s par le p\u00e8re (p. 115). Si donc une fille n\u2019a pas de r\u00e8gles, c\u2019est d\u00fb \u00e0 une faute d\u2019ordre sexuel qui est sanctionn\u00e9e, en l\u2019occurrence, par le tarissement des fluides vitaux, non seulement du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin, mais \u00e9galement du c\u00f4t\u00e9 masculin (p. 82). En tant qu\u2019infractions \u00e0 la norme sociale, les exc\u00e8s sexuels produisent des anomalies, comme le tarissement des menstruations et du sperme ou encore l\u2019enfantement de jumeaux : les Samo du Nord croient ainsi que, chez les Samo du Sud, une m\u00e8re qui enfante des jumeaux est comparable \u00e0 un n\u00e9crophile (p. 126-127). Parmi les quatre cat\u00e9gories d&#8217;actes sexuels contraires aux normes sociales, la n\u00e9crophilie institutionnelle est la plus grave des horreurs d\u2019ordre sexuel qui peuvent \u00eatre commises (p. 125).<\/p>\n<p>Ces horreurs ou erreurs de conduite consistent \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>croiser<\/em> <em>les g\u00e9n\u00e9rations, croiser les sangs, croiser les genres<\/em>&nbsp;\u00bb des \u00eatres (p.&nbsp;130). Le premier cas de figure, c\u2019est le croisement incongru ou inconvenant des g\u00e9n\u00e9rations&nbsp;: par exemple, la grand-m\u00e8re qui continuerait \u00e0 procr\u00e9er en m\u00eame temps ses petits-enfants provoquerait un court-circuit qui ass\u00e8che la \u201cchance de vie\u201d des enfants \u00e0 na\u00eetre (p.&nbsp;125). Ce serait comme si la grand-m\u00e8re prenait la place, dans le cycle de f\u00e9condit\u00e9, de sa petite-fille. Dans l\u2019autre cas o\u00f9 les rituels d&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la sexualit\u00e9 n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 faits en temps voulu, avec pour cons\u00e9quence l&#8217;exc\u00e8s d&#8217;humidit\u00e9 qui pourrit les humeurs des filles (p.&nbsp;115), c&#8217;est la m\u00e8re cette fois-ci qui empi\u00e8te sur le droit de sa fille \u00e0 procr\u00e9er&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab Ne pas faire en leur temps les op\u00e9rations n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la fille dans la g\u00e9n\u00e9ration apte \u00e0 procr\u00e9er, c\u2019est se r\u00e9server jalousement et \u00e9go\u00efstement ce droit, c\u2019est donc empi\u00e9ter sur les droits de la fille, c\u2019est ainsi la condamner \u00e0 la st\u00e9rilit\u00e9, par un gaspillage incessant de son sang. Elle est cens\u00e9e alors \u201cpourrir\u201d sur pied, car son sang ne s\u00e8che jamais. \u00bb (p. 113)<\/pre>\n<p>Le croisement des g\u00e9n\u00e9rations est ainsi sanctionn\u00e9 par une fertilit\u00e9 \u201cpourrie\u201d, du fait d\u2019un exc\u00e8s d\u2019humidit\u00e9, ou ass\u00e9ch\u00e9e par un exc\u00e8s de chaleur que peut \u00e9galement provoquer le refus des anc\u00eatres paternels du lignage de s\u2019accommoder d\u2019un autre sang (p.&nbsp;116-117). La faute peut \u00e9galement \u00eatre commise par la fille qui se serait octroy\u00e9 le droit d\u2019empi\u00e9ter sur les fonctions jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9volues \u00e0 sa m\u00e8re sans avoir accompli le rituel de pubert\u00e9 qui lui accorde l\u2019assentiment des parents et des anc\u00eatres (p.&nbsp;110-111).<\/p>\n<p>Le second cas de figure, c\u2019est le <em>croisement des sangs<\/em> provoqu\u00e9, par exemple, par l\u2019adult\u00e8re qui am\u00e8ne le sang-sperme des deux hommes \u00e0 se rencontrer dans la m\u00eame matrice. Le troisi\u00e8me cas de figure, c\u2019est le <em>croisement entre genres<\/em> d\u2019\u00eatre qu\u2019il faudrait tenir s\u00e9par\u00e9s pour \u00e9viter la contamination de l\u2019\u00eatre humain avec son <em>en de\u00e7\u00e0<\/em> ou son <em>au-del\u00e0<\/em>. L\u2019<em>en de\u00e7\u00e0<\/em> correspond \u00e0 des conduites sexuelles (inceste, homosexualit\u00e9, autosexualit\u00e9) dont Kant dirait qu\u2019elles sont <em>en-dessous<\/em> de la dignit\u00e9 humaine, l\u00e0 o\u00f9 les Samo y voient un comportement animal&nbsp;: l&#8217;inceste, ou l&#8217;adult\u00e8re avec la femme du fr\u00e8re, est une turpitude (<em>dyilibra<\/em>) digne d\u2019une ordure qui se conduit comme un chien (<em>dyili<\/em>) en commettant une telle \u201cchiennerie\u201d. L\u2019autre r\u00e8gle sociale qui permet \u00e0 l&#8217;humanit\u00e9 de se reproduire entre \u00eatres humains interdit le commerce sexuel avec des \u00eatres de l\u2019<em>au-del\u00e0<\/em>, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00eatres du monde surr\u00e9el (divinit\u00e9s et esprits <em>vs<\/em> morts) ou du monde naturel (animaux ou objets inanim\u00e9s)&nbsp;: cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie ne comprend donc pas seulement ce que <em>nous<\/em> estimons \u00eatre des perversions, comme la n\u00e9crophilie et la zoophilie, mais tout autant des conduites que les Samo jugent impudiques (<em>gagabra<\/em>), comme la copulation en brousse dont \u00ab&nbsp;la sanction est collective et climatologique&nbsp;: c\u2019est l\u2019arr\u00eat de la pluie.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;124-125).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Application de la pr\u00e9misse cosmologique \u00e0 la procr\u00e9ation humaine<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La pr\u00e9misse cosmologique \u00e9tant pos\u00e9e, il s\u2019agit \u00e0 pr\u00e9sent de reconstituer le sch\u00e9ma symbolique ou la construction imaginaire qui permet d&#8217;\u00e9lucider l\u2019application de cette pr\u00e9misse g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la probl\u00e9matique sp\u00e9cifique de la procr\u00e9ation humaine. De fa\u00e7on \u00e0 comprendre ce qui permet aux Samo d\u2019interpr\u00e9ter la st\u00e9rilit\u00e9 comme la sanction d\u2019un d\u00e9sordre sexuel, il convient tout d\u2019abord de se focaliser sur la repr\u00e9sentation de la f\u00e9condit\u00e9, comprise \u00e0 la fois comme l\u2019effet souhaitable et la norme souhait\u00e9e. La conception samo de l&#8217;engendrement reconna\u00eet une contribution diff\u00e9renci\u00e9e de la m\u00e8re et du p\u00e8re \u00e0 la constitution ontog\u00e9n\u00e9tique de l&#8217;enfant&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab Un enfant samo tient son corps et ses os de sa m\u00e8re (du sang de sa m\u00e8re), mais son sang lui vient de son p\u00e8re (du sperme de son p\u00e8re). \u00bb (p. 104) [Voir le sch\u00e9ma tr\u00e8s plastique que Fr. H\u00e9ritier a dessin\u00e9 dans son essai sur <em>L\u2019identit\u00e9 samo <\/em>(1977), p. 66]<\/pre>\n<p>Comme le p\u00e8re donne \u00e0 l\u2019enfant son sang (<em>miya<\/em>) \u00e0 travers le sperme, il doit avoir des rapports sexuels assidus pendant la grossesse de fa\u00e7on \u00e0 nourrir et constituer le f\u0153tus en donnant forme humaine (p. 104-105) : l\u2019eau du sexe masculin, le sperme, se transformant en sang dans le corps de la femme, la formation correcte de l&#8217;enfant d\u00e9pend de la fr\u00e9quence des rapports sexuels apr\u00e8s la conception ; cette m\u00eame alchimie r\u00e8gle par ailleurs les flux menstruels, moindres chez les jeunes filles encore vierges, alors que les \u00e9pouses ayant des r\u00e8gles trop abondantes accusent le sperme de leur mari (p. 76). N\u00e9anmoins, l\u2019heureuse rencontre des deux eaux de sexe, c\u2019est-\u00e0-dire des deux sangs (p. 103), ne suffit pas \u00e0 la conception de l&#8217;enfant, il faut \u00e9galement \u00ab le bon vouloir ou l\u2019appui d\u2019une force extra-humaine, et surtout le bon vouloir (le d\u00e9sir inconscient) du \u201cdestin individuel\u201d de la femme \u00bb : c\u2019est la m\u00e8re qui dicte ou d\u00e9cr\u00e8te le destin individuel de l&#8217;enfant \u2013 c\u2019est une des neuf composantes de la personne que les Samo appellent <em>lepere&nbsp;<\/em>\u2013, lequel destin d\u00e9cide de sa mort, puisqu\u2019il est fondamentalement d\u00e9sir de vie ou d\u00e9sir de mort (p. 76). Le sort de l\u2019enfant d\u00e9pend donc de la m\u00e8re ou, plus exactement, d\u2019une force extra-humaine qui l\u2019habite et d\u00e9cide de l\u2019engendrement des enfants :<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026 leur destin est fonction de celui que leur m\u00e8re a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 pour eux, du diktat (du d\u00e9sir) inconscient de vie ou de mort qu'elle porte en elle.&nbsp;\u00bb (p.72)<\/pre>\n<p>C\u2019est exceptionnel dans un corpus anthropologique qui ne fait aucunement appel \u00e0 la psychanalyse pour \u00e9lucider les structures symboliques, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier se risque \u00e0 identifier le <em>lepere<\/em> f\u00e9minin \u00e0 un <em>d\u00e9sir inconscient<\/em> de faire vivre ou mourir. Car le destin de l&#8217;un, l&#8217;enfant, est fonction du diktat de l&#8217;Autre&nbsp;: non pas la m\u00e8re elle-m\u00eame, ni son d\u00e9sir conscient d&#8217;avoir des enfants, mais le d\u00e9sir inconscient qui s&#8217;impose \u00e0 elle comme une force tut\u00e9laire. Car, depuis qu\u2019elle l\u2019a re\u00e7u en partage au moment du sacrifice de pubert\u00e9 (<em>lepere k<\/em><em>\u00e3<\/em>) accompli par son p\u00e8re, la femme subit elle-m\u00eame ce diktat inconscient qui d\u00e9cr\u00e8te si elle sera st\u00e9rile ou fertile, le nombre d&#8217;enfants qu&#8217;elle aura et leur destin de mort <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab \u2026 la responsabilit\u00e9 personnelle de la femme en tant que personne humaine n\u2019est pas engag\u00e9e lorsque s\u2019accomplit pour elle un<em> lepere<\/em> contraire \u00e0 la procr\u00e9ation. Nul ne lui en fera jamais grief. La femme subit ce destin oraculaire comme totalement distinct de sa volont\u00e9 qui est d\u2019avoir des enfants, et elle accomplira toutes les d\u00e9marches (consultation de devins, port de bandes rituelles, action de se vouer aux grands autels villageois, etc.) susceptibles d\u2019influer sur son destin s\u2019il n\u2019est pas celui d\u00e9finitif, de st\u00e9rilit\u00e9.<br>Cette correction faite, les femmes apparaissent comme ma\u00eetresses absolues de la vie. Le <em>lepere<\/em> f\u00e9minin non seulement peut interdire toute naissance (cas des femmes st\u00e9riles) mais d\u00e9cide souverainement du cours de la vie des enfants mis au monde. Corollairement, les anc\u00eatres agnatiques sont totalement<em> impuissants<\/em> \u00e0 la fois \u00e0 faire na\u00eetre (ce n\u2019est pas leur volont\u00e9 qui fait l\u2019encha\u00eenement des g\u00e9n\u00e9rations), et \u00e0 briser le sceau du <em>lepere<\/em> maternel inscrit sur leur descendance. Parall\u00e8lement, on consid\u00e8re, notamment dans les cas de malchance familiale (s\u00e9ries d\u2019enfants morts en bas-\u00e2ge) ou villageoise (\u00e9pid\u00e9mies meurtri\u00e8res d\u2019enfants) que c\u2019est <em>d<\/em><em>\u1ebd<\/em>, la brousse, le monde sauvage, qui manifeste de la sorte son hostilit\u00e9 au village, au monde des hommes. La femme, par l\u2019expression de son destin que nul ne peut transformer, en accord avec la volont\u00e9 de la brousse, rel\u00e8vent ainsi du monde des forces brutes et indomestiqu\u00e9es et sur lesquelles l\u2019homme n\u2019a que peu de prise.<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p>Dans la discussion de cette contribution au s\u00e9minaire de L\u00e9vi-Strauss, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier pr\u00e9cise que les autels de la Terre sont fr\u00e9quent\u00e9s par une humanit\u00e9 chtonienne <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre demand\u00e9 si les femmes sont des personnes au m\u00eame titre que les hommes <a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. C\u2019est que les femmes sont du c\u00f4t\u00e9 du monde sauvage de la brousse et donc des forces hostiles de la nature <em>contre<\/em> lesquelles le groupe social des hommes ne peut que s\u2019affirmer&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab \u2026 le groupe en tant qu\u2019instance sociale est l\u2019expression de la masculinit\u00e9. Dans l\u2019id\u00e9ologie samo, l\u2019individu est l\u2019homme au sens de <em>vir<\/em>, au premier chef. La question est de savoir si les femmes sont des personnes au m\u00eame titre que les hommes. On reconna\u00eet, bien s\u00fbr, que les composantes sont les m\u00eames pour tous, mais on en parle volontiers qu\u2019au masculin. La diff\u00e9rence essentielle entre l\u2019homme et la femme se per\u00e7oit au travers du <em>lepere<\/em>, fondamentalement con\u00e7u comme hostile \u00e0 la transmission de la vie. Pour exister, l\u2019homme doit vaincre l\u2019indiff\u00e9rence de Dieu, l\u2019impuissance des anc\u00eatres, l\u2019hostilit\u00e9 de la brousse et de la f\u00e9minit\u00e9. Il ne peut na\u00eetre vraiment que d\u2019une tol\u00e9rance de la nature et de la f\u00e9minit\u00e9. C\u2019est pour cela que les structures sociales sont n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019homme-<em>vir<\/em>. Sans elles, il n\u2019aurait pas d\u2019existence. C\u2019est un cadre rigoureux, d\u00e9termin\u00e9 pour \u201cfaire\u201d l\u2019individu comme existant, pos\u00e9 <em>contre<\/em> l\u2019hostilit\u00e9 ou l\u2019indiff\u00e9rence de la nature dont rel\u00e8vent les femmes, de ces forces de vie que sont naturellement la brousse et les femmes, con\u00e7ues de fa\u00e7on antinomique comme forces de mort (le malheur, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, viennent de la brousse nourrici\u00e8re&nbsp;; la mort vient de la m\u00e8re en m\u00eame temps que la vie). C\u2019est en ce sens que la socialisation, affaire masculine, est l\u00e0 pour donner \u00e0 l\u2019homme en groupe, ni\u00e9 en tant qu\u2019individu, une v\u00e9rit\u00e9 et une identit\u00e9 dont la fonction est de contenir autant que faire se peut des forces incontr\u00f4lables.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Fr. H\u00e9ritier, \u00ab&nbsp;<em>L\u2019identit\u00e9 samo<\/em>&nbsp;\u00bb (1977), p.&nbsp;57. &nbsp;<br><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> I<em>bid.<\/em>, p.&nbsp;58-59.<br><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> I<em>bid.<\/em>, p.&nbsp;74.<br><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> I<em>bid.<\/em>, p.&nbsp;73.<br><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> I<em>bid.<\/em>, p.&nbsp;70.<\/p>\n<p>Pour les rendre propices \u00e0 la reproduction, le gendre doit donc apaiser les forces mystiques, qui sont toujours f\u00e9minines, par des sacrifices aux forces g\u00e9n\u00e9siques qui proviennent de la lign\u00e9e ut\u00e9rine de sa belle-m\u00e8re (p.&nbsp;121). Toutes ces conditions impos\u00e9es \u00e0 la f\u00e9condit\u00e9 permettent de d\u00e9finir <em>a contrario<\/em> les raisons de l\u2019inf\u00e9condit\u00e9, qui s\u2019entend au f\u00e9minin (p.&nbsp;89)&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;La st\u00e9rilit\u00e9 du fait de l\u2019homme, ind\u00e9pendante de l\u2019impuissance [m\u00e9canique ou non productif de sperme], n\u2019est pas reconnue. De la sorte,<em> tous les cas d\u2019inf\u00e9condit\u00e9 sont imput\u00e9s aux femmes<\/em> et particuli\u00e8rement \u00e0 la mauvaise volont\u00e9 de leur \u201cdestin individuel\u201d.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;77).<\/pre>\n<p>Ce n\u2019est pas la faute de la femme elle-m\u00eame, mais c\u2019est bien celle d\u2019une force <em>f\u00e9minine<\/em> en elle qui impose sa mauvaise volont\u00e9. Comme la st\u00e9rilit\u00e9 est <em>a priori <\/em>imput\u00e9e au c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin, elle peut \u00eatre sanctionn\u00e9e par l\u2019invalidation du mariage l\u00e9gitime (<em>furi<\/em>), m\u00eame si ce cas est rare en raison des issues que l\u2019adoption offre au mari pour dissimuler la st\u00e9rilit\u00e9 masculine qui, de ce fait, n\u2019a aucune importance sociale (p.&nbsp;78). Comme il arrive qu\u2019une \u00e9pouse con\u00e7oive un enfant avec un autre homme, il faut n\u00e9anmoins trouver un exp\u00e9dient symbolique pour faire diversion et d\u00e9nier ce que les Samo comprenaient bien <em>inconsciemment <\/em>\u2013&nbsp;Fr. H\u00e9ritier ne le dit pas explicitement&nbsp;\u2013&nbsp;: ce trompe-l\u2019\u0153il id\u00e9ologique \u00e0 propos de l\u2019origine masculine de la st\u00e9rilit\u00e9, c\u2019est ladite \u201cincompatibilit\u00e9 des sangs\u201d qui n\u2019est pas d\u2019ordre biologique, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une incompatibilit\u00e9 magico-religieuse entre les conjoints qui serait cons\u00e9cutive au fait que les anc\u00eatres n\u2019auraient pas donn\u00e9 leur assentiment.<\/p>\n<p>En vertu de cette m\u00eame hypoth\u00e8se, les femmes v\u00e9ritablement st\u00e9riles se mettent en qu\u00eate d\u2019un sang compatible avec le leur&nbsp;: les Samo disent de ces femmes qu\u2019&nbsp;\u201celles se sont beaucoup promen\u00e9es\u201d, passant d\u2019un mari \u00e0 l\u2019autre jusqu\u2019\u00e0 7 \u00e0 8 fois (p.&nbsp;105-106) dans le vain espoir d\u2019une grossesse qui leur permettrait, m\u00eame si elle est ponctu\u00e9e par une fausse couche, de n\u2019\u00eatre pas stigmatis\u00e9es comme femme st\u00e9rile (<em>kuna<\/em>)&nbsp;: elle est alors consid\u00e9r\u00e9e non comme une vraie femme, mais comme une jeune fille immature qui, si elle n\u2019a jamais eu de r\u00e8gles de sa vie, ne serait jamais sorti de l\u2019\u00e9tat d\u2019enfance (p.&nbsp;78-80). L\u2019am\u00e9norrh\u00e9e et la st\u00e9rilit\u00e9 \u00e9tant culturellement imput\u00e9es \u00e0 des rapports sexuels pr\u00e9matur\u00e9s de la part de la fillette impub\u00e8re qui, sans jouir de la permission rituelle, aurait anticip\u00e9 sur l\u2019exercice de son droit (p.&nbsp;111-112), le discr\u00e9dit social qui l\u2019affecte semble bien \u00eatre sa propre faute\u2026 et non seulement la faute de son <em>lepere&nbsp;<\/em>! Cette femme st\u00e9rile pourrait m\u00eame redoubler sa faute aux yeux du groupe en passant d\u2019un mari \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: loin de simplement constater un fait, cette mani\u00e8re de parler en usage chez les Samo ne ferait-elle pas grief \u00e0 la femme de c\u00e9der \u00e0 une nouvelle figure d\u2019exc\u00e8s sexuel en se promenant d\u2019homme en homme&nbsp;? N\u2019aurait-on pas affaire \u00e0 l\u2019inversion id\u00e9ologique d\u2019une cha\u00eene de causalit\u00e9 qui transmuerait la cons\u00e9quence en cause pour la conformer \u00e0 l\u2019exigence logique du rapport entre les sexes&nbsp;?<\/p>\n<p>Tous ces cas de figure attestent le contr\u00f4le social qui p\u00e8se sur la vie sexuelle f\u00e9minine. Ce contr\u00f4le exerc\u00e9 tout d\u2019abord par les p\u00e8res sur leurs filles vise \u00e0 contenir tout exc\u00e8s selon l\u2019\u00e2ge&nbsp;: ni trop t\u00f4t (la fillette impub\u00e8re), ni trop tard (la grand-m\u00e8re procr\u00e9atrice)&nbsp;; et selon la quantit\u00e9, les rapports sexuels trop fr\u00e9quents \u00e9tant la source d\u2019anomalies qui sanctionnent les d\u00e9sordres. \u00c0 pr\u00e9sent que les raisons imaginaires de la f\u00e9condit\u00e9 et de la st\u00e9rilit\u00e9 f\u00e9minines ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9es, il est possible de comprendre la coutume qui consiste \u00e0 interdire les rapports sexuels pendant l\u2019allaitement (p.&nbsp;71).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Conclusion du syllogisme imaginaire<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La justification id\u00e9ologique de cette coutume repose sur une repr\u00e9sentation <em>alchimique<\/em> de la lactation. C\u2019est l\u2019alchimie propre \u00e0 chacun des corps sexu\u00e9s qui permet de rendre compte de la transmutation des fluides \u00e0 l\u2019origine de la production du lait maternel. Plut\u00f4t que de parler de m\u00e9tabolisme avec la biologie moderne, Fr. H\u00e9ritier invoque l\u2019alchimie dans la mesure o\u00f9 il s\u2019agit, dans le cas des Samo, d\u2019une construction imaginaire qui postule que tout provient des os et, en particulier, de la moelle \u00e9pini\u00e8re&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Pour eux, homme et femme disposent d\u2019une \u201ceau de sexe\u201d qui se lib\u00e8re lors des rapports sexuels, mais seule celle des hommes est dense et dou\u00e9e d\u2019un pouvoir f\u00e9condant. L\u2019eau de sexe provient de la moelle de tous les os, des articulations et de la colonne vert\u00e9brale, qui sert de collecteur.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;135)<\/pre>\n<p>Ce que les Samo appellent l\u2019eau filante provient des articulations avec pour origine la moelle \u00e9pini\u00e8re. Lorsque la m\u00e8re a enfant\u00e9 au prix d\u2019une forte d\u00e9perdition de chaleur, l\u2019alchimie propre \u00e0 son corps (froid) qui a besoin de chaleur, consiste \u00e0 transformer en lait l\u2019eau filante de ses articulations gr\u00e2ce \u00e0 la chaleur du sang qu\u2019elle ne perd plus \u00e0 cause des menstruations (p. 83). Mais ce sang qui s\u2019\u00e9coule \u00e0 travers les menstruations ou qui nourrit l\u2019embryon avant d\u2019\u00eatre transmu\u00e9 en lait provient \u00e0 l\u2019origine de l\u2019homme. L\u2019alchimie propre au corps masculin consiste \u00e0 transformer cette m\u00eame eau filante des articulations en sang et en sperme :<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Le propre de l\u2019alchimie masculine est de transformer sans arr\u00eat l\u2019eau filante de ses articulations (l\u2019\u00e9quivalent en quelque sorte dans la pens\u00e9e samo de la moelle osseuse g\u00e9n\u00e9ratrice de globules rouges) en sang pour lui-m\u00eame, qu\u2019il ne perd pas, et en sperme, g\u00e9n\u00e9rateur de sang dans le corps de la femme r\u00e9ceptrice, sang qu\u2019elle perd lors des r\u00e8gles en sus de son propre sang, ou qui est au contraire introduit dans le corps de l\u2019embryon pour lui constituer sa dotation propre.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;82)<\/pre>\n<p>La cons\u00e9quence logique, qui donne \u00ab&nbsp;la raison purement id\u00e9ologique de la cessation des rapports sexuels pendant la lactation&nbsp;\u00bb, c\u2019est que l\u2019intromission du sperme\/sang (chaud) dans le corps de la m\u00e8re, au sein duquel est produit le lait (chaud), produirait une surchauffe qui ass\u00e8cherait ce corps (chaud + chaud = sec) avec pour cons\u00e9quence le tarissement du lait (p.&nbsp;85) dit maternel. Le raisonnement para\u00eet en effet tout \u00e0 fait logique&nbsp;: il faut qu\u2019il y ait un \u00e9quilibre entre le chaud et le froid, entre le sec et l\u2019humide [majeure ou pr\u00e9misse du syllogisme]&nbsp;; or les rapports sexuels pendant la lactation provoquent une rupture de cet \u00e9quilibre qui ass\u00e8che le corps o\u00f9 se produit le lait [mineure]&nbsp;; il en r\u00e9sulte donc le tarissement du lait [conclusion du syllogisme imaginaire].<\/p>\n<p>L\u2019interdit des rapports sexuels en pays samo est en vigueur tant que l\u2019enfant n\u2019est pas sevr\u00e9, en raison du fait que le sperme non seulement tarit le lait, mais de surcro\u00eet \u2013&nbsp;tout comme le sang menstruel de la femme allaitante&nbsp;\u2013 en g\u00e2te le go\u00fbt&nbsp;: le nourrisson s\u2019en plaint et refuse le sein au point de se laisser mourir apr\u00e8s que son corps <em>chaud<\/em> a maigri (p.&nbsp;156-157). C\u2019est comme si le b\u00e9b\u00e9 sentait \u2013&nbsp;<em>inconsciemment<\/em> s\u2019entend&nbsp;\u2013 que sa m\u00e8re a repris le commerce sexuel avec son mari&nbsp;! Conform\u00e9ment \u00e0 la valence diff\u00e9rentielle des sexes, le nourrisson proteste bien plus intens\u00e9ment lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un m\u00e2le, au \u201cc\u0153ur rouge\u201d et au corp \u201cchaud\u201d, qui ne peut supporter longtemps la souffrance provoqu\u00e9e par \u00ab&nbsp;la reprise r\u00e9guli\u00e8re des rapports sexuels des parents&nbsp;\u00bb (p.157).<\/p>\n<p>\u00c0 contresens de sa reconstruction critique du syllogisme imaginaire que la pens\u00e9e samo a construit, Fran\u00e7oise H\u00e9ritier croit pourtant pouvoir interpr\u00e9ter cet interdit des rapports sexuels pendant l\u2019allaitement d\u2019une mani\u00e8re \u00e9tonnamment rationnelle en invoquant [la th\u00e9orie rationnelle du droit naturel \u00e0] la protection de l\u2019enfant&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Il s\u2019agit bien de la protection de l\u2019enfant au sein, mais au terme d\u2019un raisonnement qui a peu \u00e0 voir avec le risque de conception, et qui rel\u00e8vent d\u2019un ensemble id\u00e9ologique solidement charpent\u00e9.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;86)<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 80px;\">* C\u2019est d\u2019autant plus \u00e9tonnant que la m\u00e9thode d\u2019analyse structurale suivie par Fr. H\u00e9ritier la pousse \u00e0 pratiquer une critique id\u00e9ologique des coutumes ancestrales (des Samo) qui n\u2019invoque aucunement l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de motifs rationnels pour expliquer, par exemple, l\u2019interdit des rapports sexuels avec une fillette impub\u00e8re en justifiant cette interdiction pr\u00e9cis\u00e9ment au nom de la protection de l\u2019enfant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em><span style=\"color: #99cc00;\">De la valeur diff\u00e9rentielle du c\u00e9libat f\u00e9minin<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il reste un dernier point \u00e0 invoquer pour compl\u00e9ter la pr\u00e9sentation ethnologique du cas exemplaire des Samo patrilin\u00e9aires sur lequel s\u2019est focalis\u00e9e Fran\u00e7oise H\u00e9ritier dans son \u00e9tude de terrain. En corr\u00e9lation avec la d\u00e9valorisation de la femme st\u00e9rile, la conception du c\u00e9libat f\u00e9minin, par contraste avec le c\u00e9libat masculin, permet une fois encore d\u2019attester la valence diff\u00e9rentielle des sexes.<\/p>\n<p>La pr\u00e9misse du raisonnement \u00e0 propos du c\u00e9libat porte sur la conception du mariage comme coop\u00e9ration \u00e9conomique impliquant une r\u00e9partition sexu\u00e9e des t\u00e2ches&nbsp;: c\u2019est le premier pilier de la soci\u00e9t\u00e9 de la famille selon L\u00e9vi-Strauss. Dans ces conditions, la plupart des soci\u00e9t\u00e9s humaines ne tol\u00e8rent pas le \u00ab&nbsp;c\u00e9libat primaire, acte antisocial par excellence&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;249)&nbsp;: le c\u00e9libat constitue m\u00eame \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9pouvantail des soci\u00e9t\u00e9s primitives&nbsp;\u00bb (c\u2019est le titre initial de l\u2019article de 1981 \u00e0 l\u2019origine du chapitre x du recueil). Mais qu\u2019en est-il du c\u00e9libat secondaire des veuves et des divorc\u00e9es (p.&nbsp;239)&nbsp;?<\/p>\n<p>Chez les Samo par exemple, il y a un traitement diff\u00e9renci\u00e9 sexuellement du c\u00e9libat secondaire des veufs et des veuves. Les hommes veufs ne se font pas \u00e0 manger, car ce serait une d\u00e9ch\u00e9ance pour des hommes&nbsp;: leur font \u00e0 manger des voisines ou des parentes qui sont des substituts d\u2019\u00e9pouses, alors m\u00eame que les veufs peuvent l\u2019\u00eatre de leur propre fait, parce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;abandonn\u00e9s par leurs \u00e9pouses successives en raison de leur mauvais caract\u00e8re&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;247). Du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin, si les veuves sont libres de vivre seules, elles ne sont respect\u00e9es qu\u2019\u00e0 condition de rester sous la d\u00e9pendance de leur belle-famille. En revanche, si elles vivent seules en ville, il faut qu\u2019elles en aient les moyens, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elles ma\u00eetrisent une industrie qui soit f\u00e9minine, par exemple la fabrication et le commerce de la bi\u00e8re de mil. mais elles jouissent alors de la r\u00e9putation de mener une vie licencieuse de femmes \u201csauvages\u201d, par contraste pr\u00e9cis\u00e9ment avec les femmes polic\u00e9es qui restent sous la d\u00e9pendance des hommes (p.&nbsp;248). Le contraste est ici frappant avec l\u2019acception des termes du point de vue ethnocentrique de la \u201ccivilisation urbaine\u201d&nbsp;: pour les Samo, l\u2019attitude dite sauvage est celle des femmes en ville qui vivent sans homme, alors que l\u2019attitude polic\u00e9e est celle des femmes qui restent \u00e0 la campagne sous la d\u00e9pendance de leur famille traditionnelle.<\/p>\n<h6>3. <span style=\"color: #99cc00;\">La valeur exemplaire d\u2019un cas particulier<\/span><\/h6>\n<p>Pour Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, \u00ab la th\u00e9orie samo n\u2019est pas un hapax \u00bb (p. 141), mais bien plut\u00f4t un cas exemplaire qui illustre la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Le recueil vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 confronter de nombreux exemples qui attestent, notamment chez Aristote, d\u2019un certain nombre de relations imaginaires ou symboliques qui se trouvent chez les Samo : par exemple l\u2019association entre les os, le sperme et le sang, ou celle entre l\u2019alimentation, la moelle, le sperme et le sang (p. 142). Si la focalisation sur le cas particulier des Samo peut donner l\u2019impression d\u2019une g\u00e9n\u00e9ralisation indue, c\u2019est \u00e0 tort dans la mesure o\u00f9 il y a un nombre consid\u00e9rable de cas emprunt\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rentes cultures et \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, dont l\u2019Antiquit\u00e9 grecque, qui permettent \u00e0 Fran\u00e7oise H\u00e9ritier de tirer une conclusion g\u00e9n\u00e9rale quant \u00e0 l\u2019existence d\u2019une logique de contr\u00f4le et d\u2019appropriation symbolique de la f\u00e9condit\u00e9 de la femme :<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;<em>ce n\u2019est pas le sexe, mais la f\u00e9condit\u00e9, qui fait la diff\u00e9rence r\u00e9elle entre le masculin et le f\u00e9minin<\/em>, et la domination masculine est fondamentalement le contr\u00f4le, l\u2019appropriation de la f\u00e9condit\u00e9 de la femme, au moment o\u00f9 celle-ci est f\u00e9conde. [\u2026] L\u2019appropriation de la f\u00e9condit\u00e9 dans le corps masculin est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec&nbsp;: il ne peut jamais y avoir que simulacre. Elle passera donc par le contr\u00f4le&nbsp;: appropriation de femmes elles-m\u00eames ou des produits de leur f\u00e9condit\u00e9, r\u00e9partition des femmes entre les hommes.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;230)<\/pre>\n<p>La diff\u00e9rence r\u00e9elle, d\u2019ordre biologique, entre le masculin et le f\u00e9minin, c\u2019est cette capacit\u00e9 exorbitante des femmes \u00e0 enfanter et \u00e0 enfanter des enfants des deux sexes. Selon Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, c\u2019est pour cette raison que, de mani\u00e8re imm\u00e9moriale depuis l\u2019\u00e2ge pal\u00e9olithique, les hommes donneurs de femmes ont construit, \u00e0 partir de cette diff\u00e9rence exorbitante qu\u2019ils pouvaient observer, une interpr\u00e9tation qui leur permettait de s\u2019approprier symboliquement un pouvoir r\u00e9el sur les femmes : \u00e0 la suite de L\u00e9vi-Strauss, H\u00e9ritier interpr\u00e8te ainsi l\u2019\u00e9change exogamique comme un \u00e9change de femmes entre hommes ; en sus \u2013 c\u2019est son apport propre \u2013, la transmutation alchimique du sperme en sang de l\u2019enfant, puis en lait de la m\u00e8re permet \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie masculine d\u2019affirmer, par exemple chez les Samo, que c\u2019est fondamentalement l\u2019homme qui assure la f\u00e9condit\u00e9, de sorte que la matrice f\u00e9minine est r\u00e9duite \u00e0 une sorte de sac qui re\u00e7oit le sperme. Loin de souffrir d\u2019un handicap naturel ou biologique (p. 25), le sexe f\u00e9minin subit manifestement une prise de pouvoir culturel de la part des hommes, et ce dans <em>toutes<\/em> les soci\u00e9t\u00e9s. \u00c0 cet \u00e9gard, un point aussi critique que nodal de l\u2019argumentation de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier consiste \u00e0 montrer que le matriarcat primitif n\u2019existe pas (p.&nbsp;211-213 <em>vs<\/em> p.&nbsp;217-219, <em>cf<\/em>. II, p. 13) en se focalisant tout particuli\u00e8rement sur le cas des matrones iroquoises (p. 213-214 <em>vs<\/em> p.&nbsp;225, <em>cf<\/em>. p. 294). Il faut \u00e0 pr\u00e9sent passer du cas particulier des Samo \u00e0 la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9, de l\u2019ethnologie \u00e0 l\u2019anthropologie, pour \u00e9prouver si la th\u00e8se de la valence diff\u00e9rentielle des sexes est effectivement valable en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<h5>III. <span style=\"color: #ff00ff;\">B\u00e9ances <em>du<\/em> syst\u00e8me de domination masculine<br><\/span><\/h5>\n<p>Le cas particulier des Samo a \u00e9t\u00e9 choisi pour effectuer une lecture transversale du recueil sur la valence diff\u00e9rentielle du sexe, dans la mesure o\u00f9 Fr. H\u00e9ritier a propos\u00e9 une \u00e9tude ethnologique relativement compl\u00e8te de cette soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle a ethnographi\u00e9e sous un nombre d\u2019angles importants. Comme on est confront\u00e9 \u00e0 ce que Marcel Mauss appelle un \u201cfait social total\u201d, il est tout autant question des dimensions culturelles ou cultuelles que des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales, l\u2019aspect proprement politique \u00e9tant pass\u00e9 sous silence. Si l\u2019anthropologie <em>politique<\/em> de Pierre Clastres envisageait pour sa part de produire une \u00ab&nbsp;th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9 primitive&nbsp;\u00bb, l\u2019anthropologie <em>culturelle<\/em> de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier esquisse, avec sa th\u00e8se de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: il est question non seulement des soci\u00e9t\u00e9s primitives ou traditionnelles, mais de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral et, donc, tout aussi bien de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale o\u00f9 r\u00e8gne \u00ab&nbsp;une \u00e9clatante domination masculine&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;205).<\/p>\n<p>Dans ce troisi\u00e8me moment de la r\u00e9flexion sur <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>, il s\u2019agit donc de consid\u00e9rer la th\u00e8se d\u2019anthropologie g\u00e9n\u00e9rale que Fr. H\u00e9ritier soutient pour prendre position au sein du champ anthropologique. Tout comme son mentor \u00e0 propos de la prohibition de l\u2019inceste, elle r\u00e9cuse la th\u00e8se diffusionniste (p.&nbsp;173) pour expliquer le caract\u00e8re universel de la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Mais, si L\u00e9vi-Strauss envisage la production des syst\u00e8mes culturels \u00e0 partir des structures formelles de l\u2019<em>esprit<\/em> humain <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, Fr. H\u00e9ritier entend pour sa part la fonder bien plut\u00f4t dans le <em>corps<\/em> sexu\u00e9 de l\u2019animal humain.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Claude L\u00e9vi-Strauss, <em>Mythologiques. Le cru et le cuit <\/em>(1964), Plon, 1985, p. 18-20 (introduction).<\/p>\n<p>C\u2019est cette contrainte naturelle, et non le facteur psychique (p.&nbsp;175) de n\u00e9cessit\u00e9s pulsionnelles (p.&nbsp;173), qui permet de rendre compte du caract\u00e8re quasi universel de la repr\u00e9sentation symbolique de l\u2019asym\u00e9trie fondamentale entre les sexes sous la figure d\u2019une unilat\u00e9ralit\u00e9 qui pr\u00e9sente presque tout le temps \u00ab&nbsp;des figures masculines vues du c\u00f4t\u00e9 droit&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<pre>\u00ab Ce n\u2019est pas l\u2019interpr\u00e9tation op\u00e9r\u00e9e par la pens\u00e9e de la dichotomie verticale d\u2019un corps humain qui donnerait une base somatique \u00e0 une pure id\u00e9e, c\u2019est \u00e0 l\u2019inverse l\u2019existence du primat de la puissance sexuelle masculine qui est au fondement de cette repr\u00e9sentation particuli\u00e8re, condens\u00e9 de valeurs symboliques. [\u2026] les hypoth\u00e8ses avanc\u00e9es \u00e0 partir d\u2019une analyse comparative erron\u00e9e, postulant la diffusion et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019appareils sociaux et id\u00e9ologiques semblables et congruents partout de la m\u00eame mani\u00e8re ne pouvaient qu\u2019aboutir au constat propos\u00e9 comme une \u00e9vidence : il existerait des invariants au substrat purement symbolique, qui se maintiennent durablement sans n\u00e9cessit\u00e9 physique, sans inscription biologique.<br>Une autre forme d\u2019analyse, associant dans un m\u00eame registre, celui des repr\u00e9sentations, des concepts qui apparaissent clairement ou en filigrane dans les r\u00e9cits, permet de dessiner les contours d\u2019un ensemble plus vaste o\u00f9 prend sens la figure sexu\u00e9e de la moiti\u00e9 d\u2019homme comme partie d\u2019un tout conceptuel, ancr\u00e9 bien au contraire dans la part la plus profond\u00e9ment physique de l\u2019homme de l\u2019homme-<em>Homo <\/em>: la diff\u00e9rence des sexes. \u00bb (p. 188-189)<\/pre>\n<p>Pour attester l\u2019universalit\u00e9 de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, Fr. H\u00e9ritier \u00e9met en fin de compte une hypoth\u00e8se g\u00e9n\u00e9tique qui l\u2019enracine dans une donn\u00e9e corporelle&nbsp;: s\u2019il faudra l\u2019\u00e9voquer en dernier lieu (3), il convient en premier lieu de reconstituer l\u2019argumentation structuraliste qui permet \u00e0 Fr. H\u00e9ritier de prouver positivement la valeur universelle de sa th\u00e8se d\u2019anthropologie g\u00e9n\u00e9rale (1), avant d\u2019invalider, en contrepoint, l\u2019objection de l\u2019exception \u00e0 la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale que constituerait le matriarcat primitif (2).<\/p>\n<h6>1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <span style=\"color: #99cc00;\">Du noyau dur de la parent\u00e9 \u00e0 la faille logique du syst\u00e8me d\u2019appellation<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: right;\">Argument abstrait fond\u00e9 sur \u00ab&nbsp;<span style=\"color: #ff0000;\">Les logiques du social<\/span>&nbsp;\u00bb (1987)<\/p>\n<p>La construction socio-culturelle du syst\u00e8me symbolique, qui permet donc aux individus au sein d\u2019un groupe de se rep\u00e9rer dans l\u2019espace naturel comme dans l\u2019espace social, s\u2019inscrit dans une donn\u00e9e biologique que Fr. H\u00e9ritier qualifie de \u00ab&nbsp;butoir ultime de la pens\u00e9e&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;20). Car la pens\u00e9e peut questionner cet objet de \u00ab&nbsp;l\u2019observation primale&nbsp;\u00bb, mais elle ne peut pas nier ce \u00ab&nbsp;m\u00eame donn\u00e9 empirique directement observable&nbsp;\u00bb sur l\u2019anatomie et la physiologie du corps, animal et humain, qui constitue \u00ab&nbsp;une contrainte initiale proprement physique&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;135) pour la pens\u00e9e. Il faut donc repartir de ces m\u00eames \u00ab&nbsp;donn\u00e9es biologiques de base&nbsp;\u00bb, \u00e9l\u00e9mentaires et universelles (p.&nbsp;56), qui sont des \u00ab&nbsp;contraintes fortes de type physique&nbsp;\u00bb (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;188) pour la construction symbolique de tout syst\u00e8me de parent\u00e9. Or ces donn\u00e9es biologiques, qui sont de trois ordres, sont con\u00e7us par Fr. H\u00e9ritier comme des <em>rapports<\/em> naturels en raison de la diff\u00e9rence qui les structure&nbsp;: a)&nbsp;la diff\u00e9rence masculin\/f\u00e9minin, fond\u00e9e sur la reconnaissance du caract\u00e8re sexu\u00e9 du corps des individus&nbsp;; b)&nbsp;la diff\u00e9rence parent\/enfant, fond\u00e9e sur la succession de g\u00e9n\u00e9rations, et c)&nbsp;la diff\u00e9rence a\u00een\u00e9\/cadet au sein d\u2019une m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration (p.&nbsp;56). Selon Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, ces rapports naturels expriment tous les trois <em>la<\/em> m\u00eame diff\u00e9rence, c\u2019est-\u00e0-dire la valence diff\u00e9rentielle des sexes, qui s\u2019av\u00e8re ainsi \u00eatre d\u2019extension universelle&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;ces rapports naturels expriment tous les trois <em>la<\/em> diff\u00e9rence au sein des rapports masculin\/f\u00e9minin, parent\/enfant, a\u00een\u00e9\/cadet.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;57)<\/pre>\n<p>C\u2019est du moins ce qu\u2019il faut d\u00e9montrer en envisageant <em>toutes<\/em> les combinaisons possibles de ces trois rapports \u00e9l\u00e9mentaires dans les diff\u00e9rents types terminologiques de parent\u00e9, dont il n\u2019existe qu\u2019un nombre limit\u00e9 (p.&nbsp;49)&nbsp;: ce nombre fini de combinaisons logiquement possibles, il y en a six, constitue \u00ab&nbsp;le syst\u00e8me lui-m\u00eame, paysage global des issues possibles, compte tenu de l\u2019invariant qu\u2019est le donn\u00e9 universel d\u2019ordre biologique offert \u00e0 la r\u00e9flexion de l\u2019homme sur lui-m\u00eame&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;38-39). Il est possible de reconstituer le paysage du syst\u00e8me global en mettant en corr\u00e9lation les trois diff\u00e9rences naturelles avec les quatre piliers culturels de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: les trois piliers du tripode social reconnus par C. L\u00e9vi-Strauss et le quatri\u00e8me qui, selon Fr. H\u00e9ritier, les relient entre eux (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;27). D\u2019une part, la diff\u00e9rence anatomique des sexes (a), \u00e0 l\u2019origine de la reproduction bisexu\u00e9e (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;280), fait l\u2019objet d\u2019une traduction unique et universelle sous la figure de la valence diff\u00e9rentielle des sexes (<em>cf. <\/em>p.&nbsp;24), laquelle se manifeste au niveau du premier pilier de la famille et de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: la r\u00e9partition sexuelle des t\u00e2ches [1]. D\u2019autre part, l\u2019ensemble des trois diff\u00e9rences ou rapports naturels (a-c) donnent lieu \u00e0 six combinaisons possibles entre les positions sexu\u00e9es (a) au sein d\u2019une m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration (c) et entre g\u00e9n\u00e9rations successives (b)&nbsp;: ce syst\u00e8me d\u2019appellation exprime de mani\u00e8re terminologique (p.&nbsp;57-59) les relations de parent\u00e9 r\u00e9gies par un ensemble de r\u00e8gles de filiation, r\u00e9sidence et d\u2019alliance (p.&nbsp;53) soumises \u00e0 des prohibitions d\u00e9finies par les deux autres piliers des obligations exogamiques [2] et d\u2019unions conjugales [3].<\/p>\n<p>Il y a <em>de facto<\/em> six grands types de nomenclature qui d\u00e9finissent des r\u00e8gles de filiation en d\u00e9crivant les syst\u00e8mes d\u2019appellations en vigueur dans des populations d\u00e9termin\u00e9es&nbsp;: eskimo&nbsp;; hawaiien&nbsp;; soudanais&nbsp;; iroquois, omaha, crow (p.&nbsp;51). Il s\u2019agit pourtant d\u2019un \u00ab&nbsp;mod\u00e8le \u00e0 quatre principales variantes&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;285) dans la mesure o\u00f9 les syst\u00e8mes omaha et crow raffinent sur les \u00e9quations du mod\u00e8le iroquois (p.&nbsp;60) par une variation sur le th\u00e8me qui est respectivement patrilin\u00e9aire ou matrilin\u00e9aire. De ce point de vue, Robert H. Lowie avait raison de n\u2019avoir rep\u00e9r\u00e9 que quatre syst\u00e8mes terminologiques dans sa classification de 1928&nbsp;: c\u2019est qu\u2019il s\u2019\u00e9tait limit\u00e9 aux possibilit\u00e9s logiques <em>effectivement<\/em> r\u00e9alis\u00e9es sans consid\u00e9rer celles qui n\u2019ont connues aucune actualisation concr\u00e8te dans une soci\u00e9t\u00e9 (p.&nbsp;58-59)&nbsp;; or \u00ab&nbsp;une combinaison possible, \u00e0 deux faces, manque&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019appel de l\u2019existence sociale (p.&nbsp;60). Il y a donc six combinaisons logiques, dont quatre effectivement r\u00e9alis\u00e9es&nbsp;: 1. <em>cognatique<\/em> ou bilat\u00e9ral (eskimo <em>vs<\/em> europ\u00e9en)&nbsp;; 2. <em>bilin\u00e9aire<\/em> ou ambilin\u00e9aire (hawaiien)&nbsp;; 3.&nbsp;unilin\u00e9aire (soudanais)&nbsp;; 4.&nbsp;oblique (iroquois), dans une variante 4a.&nbsp;<em>patrilin\u00e9aire<\/em> (omaha) ou bien 4b.&nbsp;<em>matrilin\u00e9aire<\/em> (crow). Mais il existe en pens\u00e9e deux autres possibilit\u00e9s logiques abstraites, les filiations 5.&nbsp;<em>parall\u00e8le<\/em> et 6.&nbsp;<em>crois\u00e9e<\/em>, qui ne sont \u00ab&nbsp;pratiquement pas r\u00e9alis\u00e9es&nbsp;\u00bb et ainsi restent seulement \u00ab&nbsp;pensables&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;23, <em>cf. <\/em>p.&nbsp;60). Pensables, elles donnent n\u00e9anmoins \u00e0 penser en brillant par leur absence. Si cette possibilit\u00e9 logique de combinaison \u00e0 deux faces n\u2019a <em>de facto<\/em> pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e, c\u2019est qu\u2019elle aurait eu pour signification de reconna\u00eetre la supr\u00e9matie du f\u00e9minin sur le masculin. Les absences rep\u00e9r\u00e9es, qui prouvent la manipulation symbolique du r\u00e9el par le syst\u00e8me de parent\u00e9, ne peuvent s\u2019expliquer que par \u00ab&nbsp;ce rapport d\u2019in\u00e9galit\u00e9 qui n\u2019est pas biologiquement fond\u00e9&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;67).<\/p>\n<p>Cet argument qui interpr\u00e8te de telles absences comme des sympt\u00f4mes d\u2019une b\u00e9ance significative prouve <em>par la n\u00e9gative<\/em> la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Il convient de compl\u00e9ter cette approche<em> a contrario<\/em> par la d\u00e9monstration <em>positive<\/em> d\u2019une valorisation diff\u00e9renci\u00e9e des sexes par les syst\u00e8mes d\u2019appellation qui existent effectivement. Fr. H\u00e9ritier se focalise sur le cas de type iroquois pour une double raison&nbsp;: la filiation <em>oblique<\/em> permet de montrer une d\u00e9nomination diff\u00e9renci\u00e9e entre des germains de sexe diff\u00e9rent&nbsp;; de surcro\u00eet, la comparaison du fonctionnement terminologique des variantes patrilin\u00e9aire et matrilin\u00e9aire de ce type de filiation permet de r\u00e9v\u00e9ler une diff\u00e9rence consid\u00e9rable, les syst\u00e8mes matrilin\u00e9aires de type crow \u00e9tant ab\u00eem\u00e9es par des failles logiques que ne connaissent pas les variantes patrilin\u00e9aires de type omaha. Tout est en effet affaire de logique\u2026 du moins en apparence&nbsp;!<\/p>\n<p>Il y a une logique certaine dans ces syst\u00e8mes terminologiques. L\u2019approche <em>formelle<\/em> consiste \u00e0 d\u00e9gager les r\u00e8gles logiques du fonctionnement des syst\u00e8mes de type iroquois (p.&nbsp;62-63)&nbsp;: la r\u00e8gle de fusion entre germains de m\u00eame sexe, qui vaut tout autant pour les demi-germains (le demi-fr\u00e8re par exemple, qu\u2019il le soit par la m\u00e8re ou par le p\u00e8re, est consid\u00e9r\u00e9 comme un fr\u00e8re)&nbsp;; la r\u00e8gle de projection <em>oblique<\/em>, qui d\u00e9signe par le m\u00eame terme des g\u00e9n\u00e9rations diff\u00e9rentes (par exemple, l\u2019oncle et son fils). Ayant pour sa part \u00e9labor\u00e9 une m\u00e9thode qui prend le point de vue de l\u2019enfant lui-m\u00eame [<em>cf. L\u2019identique et le diff\u00e9rent<\/em>(2008), p. 39-41]<em>,<\/em> Fr. H\u00e9ritier a d\u00e9velopp\u00e9 une approche g\u00e9n\u00e9tique qui lui a permis de reconstituer l\u2019acquisition du syst\u00e8me d\u2019appellation (de type omaha) par l\u2019enfant samo, qui ne s\u2019y reconna\u00eet bien qu\u2019entre 12 et 15 ans&nbsp;: si l\u2019enfant commence par \u00ab&nbsp;int\u00e9rioriser un petit nombre de r\u00e8gles d\u2019engendrement automatique qui ne souffrent aucune exception&nbsp;\u00bb et peuvent \u00eatre ainsi pr\u00e9sent\u00e9es sous une forme totalement logique (par exemple, la s\u0153ur d\u2019une m\u00e8re est appel\u00e9e m\u00e8re par Ego), il lui faut ensuite admettre des \u00e9quivalences qui reposent au contraire sur l\u2019acquisition d\u2019une \u00ab&nbsp;routine d\u2019apparence illogique&nbsp;\u00bb, puisque \u2013&nbsp;Fr. H\u00e9ritier donne deux exemples [*je les traduis dans la terminologie eskimo des Europ\u00e9ens pour faciliter la compr\u00e9hension]&nbsp;\u2013 le neveu est appel\u00e9 <em>fr\u00e8re<\/em> par une femme, alors qu\u2019elle appelle <em>m\u00e8re<\/em> sa ni\u00e8ce et, autre cas, si l\u2019enfant d\u2019une tante (du c\u00f4t\u00e9 paternel) est logiquement appel\u00e9 <em>neveu\/ni\u00e8ce<\/em> par un homme, il est appel\u00e9 <em>enfant<\/em> par une femme (p.&nbsp;63-64). Il y a l\u00e0 quelque chose d\u2019<em>insaisissable<\/em> dans le syst\u00e8me qu\u2019il convient d\u2019\u00e9lucider. Or la cl\u00e9 de l\u2019\u00e9nigme se trouve dans la paire fr\u00e8re\/s\u0153ur qui est au c\u0153ur de la construction symbolique du syst\u00e8me de parent\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e selon les sexes&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Du point de vue anthropologique, le noyau dur de la parent\u00e9 et de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, c\u2019est effectivement la relation fr\u00e8re\/s\u0153ur&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;298).<\/pre>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Pr\u00e9misse de d\u00e9part<\/em><\/p>\n<p>Pour bien comprendre la d\u00e9monstration de Fr. H\u00e9ritier, il faut expliciter la pr\u00e9misse de d\u00e9part des syst\u00e8mes d\u2019appellation iroquois, qui sont dits <em>obliques<\/em> en raison de l\u2019asym\u00e9trie entre les c\u00f4t\u00e9s matrilat\u00e9raux et patrilat\u00e9raux d\u2019une m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration&nbsp;: une des deux parties des cousins crois\u00e9s est consid\u00e9r\u00e9e comme appartenant \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration inf\u00e9rieure des enfants, alors que l\u2019autre est assimil\u00e9 \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration sup\u00e9rieure des parents (p.&nbsp;60-61) [*&nbsp;<em>cf<\/em>. 4a <em>vs<\/em> 4b dans le <a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/culture\/heritier-francoise\/2\/\">tableau<\/a> des terminologies de parent\u00e9].<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\">[* Il convient de remarquer un fait surprenant que l\u2019analyse structurale de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier n\u2019\u00e9lucide pas dans <em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>. On pourrait s\u2019attendre \u00e0 ce que le r\u00e9gime patrilin\u00e9aire valorise les patrilat\u00e9raux. Or c\u2019est exactement le contraire qui se produit&nbsp;: dans un r\u00e9gime patrilin\u00e9aire comme le syst\u00e8me omaha, les cousins crois\u00e9s matrilat\u00e9raux sont assimil\u00e9s \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration sup\u00e9rieure, alors que c\u2019est le contraire dans le cas du syst\u00e8me crow.]<\/p>\n<p>Les types omaha et crow pr\u00e9sentent en miroir la forme inverse du m\u00eame sch\u00e9ma (p.&nbsp;24) qui assimile les cousins crois\u00e9s, patrilat\u00e9raux <em>ou<\/em> matrilat\u00e9raux, \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration sup\u00e9rieure ou inf\u00e9rieure. Ce n\u2019est pas la seule diff\u00e9rence op\u00e9r\u00e9e par ce type de syst\u00e8me d\u2019appellation semi-complexe dit oblique que Fr. H\u00e9ritier a d\u00e9couvert chez les Samo sans savoir, alors, qu\u2019il s\u2019agissait du syst\u00e8me de parent\u00e9 de type omaha&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;dans ce syst\u00e8me, chacun reconna\u00eet et appelle \u201cfr\u00e8re\u201d et \u201cs\u0153ur\u201d, non seulement ceux qui partagent les m\u00eames parents que lui, mais aussi ceux de ses \u201ccousins\u201d qui sont n\u00e9s de la s\u0153ur de sa m\u00e8re et du fr\u00e8re de son p\u00e8re&nbsp;: ils sont, r\u00e9ciproquement, n\u00e9s de deux fr\u00e8res ou de deux s\u0153urs, rapport d\u2019identit\u00e9 qu\u2019on appelle \u201cparall\u00e8le\u201d (deux s\u0153urs, comme deux fr\u00e8res, sont \u201cidentiques\u201d entre eux). En revanche, ce m\u00eame sujet d\u00e9signe ses autres \u201ccousins\u201d, n\u00e9s du fr\u00e8re de sa m\u00e8re ou de la s\u0153ur de son p\u00e8re (ils sont r\u00e9ciproquement enfants d\u2019un fr\u00e8re et d\u2019une s\u0153ur), par des termes non \u00e9galitaires&nbsp;: \u201concle\u201d, \u201cm\u00e8re\u201d ou \u201cgrand-parent\u201d pour les enfants de l\u2019oncle maternel&nbsp;; \u201cneveu ut\u00e9rin\u201d (\u201cni\u00e8ce\u201d) ou \u201cpetit-enfant\u201d pour les enfants de la s\u0153ur du p\u00e8re. Cette forme de terminologie est dite \u201coblique\u201d&nbsp;\u00bb (II, p.&nbsp;124-125).<\/pre>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Le vecteur orient\u00e9 de la relation fr\u00e8re\/s\u0153ur<\/em><\/p>\n<p>Ce que Fr. H\u00e9ritier pointe avec force, c\u2019est moins cette diff\u00e9rence entre cousins crois\u00e9s que la dissym\u00e9trie dans l\u2019appellation des germains (et donc des cousins parall\u00e8les) selon qu\u2019ils sont de sexe masculin ou f\u00e9minin. C\u2019est que la raison d\u2019\u00eatre de ce type de syst\u00e8me se situe \u00ab&nbsp;au c\u0153ur de la relation fr\u00e8re\/s\u0153ur&nbsp;\u00bb (II, p.&nbsp;125). C\u2019est le cas dans les deux types de syst\u00e8mes de parent\u00e9 oblique, mais l\u2019analyse du rapport fr\u00e8re\/s\u0153ur permet de montrer une diff\u00e9rence d\u00e9cisive dans l\u2019expression id\u00e9ologique de la supr\u00e9matie du masculin sur le f\u00e9minin&nbsp;: elle s\u2019y manifeste de mani\u00e8re logique dans le syst\u00e8me de parent\u00e9 omaha, alors qu\u2019elle s\u2019impose de mani\u00e8re illogique dans les syst\u00e8mes crow qui insistent en principe sur la dominance du f\u00e9minin. Dans le syst\u00e8me d\u2019appellation patrilin\u00e9aire de type omaha, le vecteur de la relation entre fr\u00e8re et s\u0153ur va logiquement toujours dans le m\u00eame sens&nbsp;: m\u00eame si elle est l\u2019a\u00een\u00e9e d\u2019un fr\u00e8re qui est donc son cadet, elle sera consid\u00e9r\u00e9e comme sa fille et donc en position d\u2019enfant. La relation du masculin au f\u00e9minin efface le niveau g\u00e9n\u00e9alogique&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Il ne s\u2019agit pas bien s\u00fbr du statut r\u00e9el des femmes, mais de ce que dit le syst\u00e8me de parent\u00e9 du rapport id\u00e9ologique des sexes, ce qui n\u2019est pas la m\u00eame chose. Le rapport id\u00e9ologique des sexes dans un syst\u00e8me omaha, c\u2019est que la s\u0153ur est un \u00e9quivalent de fille structurellement et terminologiquement, ceci pour <em>tous<\/em> les hommes, y compris ceux n\u00e9s dans des g\u00e9n\u00e9rations inf\u00e9rieures \u00e0 celles des femmes consid\u00e9r\u00e9es.<br>Dans l\u2019analyse des syst\u00e8mes crow, on devrait trouver une situation inverse. Mais il se passe l\u00e0 quelque chose de tout \u00e0 fait int\u00e9ressant. Les syst\u00e8mes crow devraient avoir cette m\u00eame valence \u00e0 vecteur orient\u00e9 qui ferait que les hommes seraient structurellement des cadets ou des fils pour toutes les femmes n\u00e9es dans le m\u00eame groupe de filiation qu\u2019eux. En fait, on observe subrepticement un effet de bascule qui fait qu\u2019\u00e0 un certain moment, le syst\u00e8me grippe et qu\u2019il n\u2019est pas possible pour tous les hommes d\u2019\u00eatre trait\u00e9s comme cadets dans la bouche des femmes. Le syst\u00e8me ne va pas jusqu\u2019au bout de sa propre logique.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;66-67)<\/pre>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>Faille dans l\u2019application diff\u00e9rentielle de la pr\u00e9misse<\/em><\/p>\n<p>Une fois qu\u2019on a accept\u00e9 la pr\u00e9misse de d\u00e9part, il devrait en d\u00e9couler un certain nombre de cons\u00e9quences tout \u00e0 fait logiques, tout comme dans un syst\u00e8me hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif. Mais, dans le cas de la terminologie de parent\u00e9 de type crow, le syst\u00e8me s\u2019enraye en quelque sorte et devient illogique. En th\u00e9orie, logiquement donc, le rapport s\u0153ur\/fr\u00e8re devrait s\u2019y traduire comme un rapport m\u00e8re\/fils, mais en fait le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 d\u2019une femme ne peut pas \u00eatre trait\u00e9 de fils, alors que c\u2019est possible pour le fr\u00e8re cadet&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u00c0 un niveau g\u00e9n\u00e9rationnel donn\u00e9, les rapports r\u00e9els d\u2019a\u00eenesse interviennent et font changer la logique interne des appellations&nbsp;: le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 d\u2019une femme ne peut \u00eatre trait\u00e9 par elle de \u201cfils\u201d, ou d\u2019\u00e9quivalent de fils, si son fr\u00e8re cadet peut l\u2019\u00eatre. M\u00eame si les syst\u00e8mes crow postulent dans leur essence une \u201cdominance\u201d du f\u00e9minin sur le masculin au c\u0153ur de cette relation centrale de germanit\u00e9 entre un fr\u00e8re et une s\u0153ur, toutes les cons\u00e9quences n\u2019en sont pas tir\u00e9es, m\u00eame dans le seul registre de la d\u00e9nomination \u2013 je ne parle pas bien entendu du fonctionnement global des soci\u00e9t\u00e9s. Dans les syst\u00e8mes omaha, cette \u201cdominance\u201d toute conceptuelle du masculin sur le f\u00e9minin dans le rapport de germanit\u00e9 tire implacablement et imperturbablement ses cons\u00e9quences jusqu\u2019au bout.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;24-25).<\/pre>\n<p style=\"text-align: center;\">[<em>Conclusion<\/em>]<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise H\u00e9ritier peut en tirer la formule g\u00e9n\u00e9rale de la redistribution manipulatrice des trois rapports naturels (<em>cf. <\/em>p.&nbsp;56-57), \u00e0 savoir que tous les syst\u00e8mes de parent\u00e9, m\u00eame ceux qui sont matrilin\u00e9aires, transposent en rapport parents\/enfants le rapport hommes\/femmes et le rapport a\u00een\u00e9s\/cadets (p.&nbsp;67). La raison en est la sup\u00e9riorit\u00e9 constitutive des parents qui est biologiquement conditionn\u00e9e d\u00e8s la naissance par la n\u00e9ot\u00e9nie qui distingue sp\u00e9cifiquement l\u2019\u00eatre humain d\u2019autres esp\u00e8ces animales, m\u00eame de mammif\u00e8res&nbsp;: pendant un temps consid\u00e9rable, le nourrisson est tout naturellement dans une situation de d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des parents qui prennent soin de l\u2019<em>infans<\/em> (Freud le dit <em>hilfslos<\/em>). En revanche, dans le rapport masculin\/f\u00e9minin ou a\u00een\u00e9\/cadet, il n\u2019est pas possible de dire qu\u2019il y ait syst\u00e9matiquement une sup\u00e9riorit\u00e9 biologique. Le rapport de sup\u00e9riorit\u00e9 des parents sur les enfants est donc <em>id\u00e9ologiquement<\/em> projet\u00e9 sur le rapport hommes\/femmes de fa\u00e7on \u00e0 infantiliser les femmes. M\u00eame dans le cas des syst\u00e8mes matrilin\u00e9aires o\u00f9 le vecteur est orient\u00e9 en sens inverse, la supr\u00e9matie du masculin sur le f\u00e9minin finit par s\u2019imposer pour emp\u00eacher de reconna\u00eetre que la s\u0153ur a\u00een\u00e9e est sup\u00e9rieure \u00e0 son fr\u00e8re cadet comme une m\u00e8re envers son fils, alors m\u00eame que la pr\u00e9misse contraindrait logiquement \u00e0 tirer cette conclusion&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab Le rapport homme\/femme, le rapport a\u00een\u00e9\/cadet peut \u00eatre traduit, dans le langage, en un rapport parent\/enfant. Il ne l\u2019est pas n\u00e9cessairement, il peut l\u2019\u00eatre, il l\u2019est plus ou moins dans certains syst\u00e8mes.<br>Mais on ne trouve dans aucun syst\u00e8me au monde un rapport <u>femme<\/u>\/homme ou cadet\/a\u00een\u00e9 \u2013 o\u00f9 le premier des deux termes est dans la position dominante \u2013 qui \u00e9quivaudrait \u00e0 un rapport parent\/enfant.<br>On ne trouve aucun syst\u00e8me-type de parent\u00e9 qui, dans sa logique interne, dans le d\u00e9tail de ses r\u00e8gles d\u2019engendrement, de ses d\u00e9rivations, aboutirait \u00e0 ce qu\u2019on puisse \u00e9tablir qu\u2019un rapport qui va des femmes aux hommes, des s\u0153urs aux fr\u00e8res, serait traduisible dans un rapport ou les femmes seraient a\u00een\u00e9es et o\u00f9 elles appartiendraient structurellement \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration sup\u00e9rieure.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;67)<\/pre>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Biologiquement infond\u00e9e, la valence diff\u00e9rentielle des sexes serait donc \u00e9tablie par cette b\u00e9ance fatidique qui ab\u00eeme <em>le<\/em> syst\u00e8me global de tous les r\u00e9gimes de parent\u00e9 de deux fa\u00e7ons diff\u00e9rentes&nbsp;: 1)&nbsp;l\u2019absence compl\u00e8te de deux possibilit\u00e9s th\u00e9oriques, rest\u00e9es de mani\u00e8re significative ineffectives&nbsp;; et 2)&nbsp;l\u2019incons\u00e9quence id\u00e9ologique des terminologies de type matrilin\u00e9aire, incapables de construire jusqu\u2019au bout un syst\u00e8me de parent\u00e9 formellement parfait d\u2019un point de vue logique. Ces deux absences permettent ainsi \u00e0 Fran\u00e7oise H\u00e9ritier de soutenir sa th\u00e8se d\u2019anthropologie g\u00e9n\u00e9rale sur la valence diff\u00e9rentielle des sexes qui \u00e9quivaut, par cons\u00e9quent, \u00e0 r\u00e9futer l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un matriarcat primitif qui postule \u00ab&nbsp;une pr\u00e9\u00e9minence originelle du droit maternel et des syst\u00e8mes matrilin\u00e9aires&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;55).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">[<em>corollaire<\/em>]<\/p>\n<h6>2. <span style=\"color: #99cc00;\">Le mythe du matriarcat primitif<\/span><\/h6>\n<p>Le corollaire \u00e0 la th\u00e8se de l\u2019universalit\u00e9 de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, c\u2019est que le matriarcat primitif est une hypoth\u00e8se infond\u00e9e selon Fran\u00e7oise H\u00e9ritier. Trois arguments lui permettent de soutenir cette th\u00e8se controvers\u00e9e s\u2019il en faut, puisqu\u2019il y a tout un courant de pens\u00e9e, notamment f\u00e9ministe, qui reprend les th\u00e8ses de Bachofen \u00e0 ce propos.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re objection \u00e9mise contre l\u2019id\u00e9e du matriarcat primitif, d\u00e9riv\u00e9e des th\u00e8ses de Bachofen sur le droit maternel&nbsp;: <em>Das Muterrecht<\/em> (1861), c\u2019est qu\u2019il n\u2019existe pas \u00e0 proprement parler de droit maternel dans les soci\u00e9t\u00e9s effectivement structur\u00e9es de mani\u00e8re matrilin\u00e9aire. L\u2019argument principal contre Bachofen, c\u2019est que la transmission des droits s\u2019y effectue des oncles <em>maternels<\/em> \u00e0 leurs neveux, et non pas des p\u00e8res aux fils comme dans un syst\u00e8me patrilin\u00e9aire&nbsp;: \u00ab&nbsp;la possession de la terre, la transmission des biens, les pouvoirs politiques [\u2026] appartiennent aux hommes&nbsp;\u00bb du c\u00f4t\u00e9 de la lign\u00e9e maternelle, sans qu\u2019il n\u2019y ait pour autant de droits maternels (p.&nbsp;211).<\/p>\n<p>En contrepoint, la seconde objection est focalis\u00e9e sur le cas particulier des Iroquois, de droit matrilin\u00e9aire, et plus particuli\u00e8rement sur les pouvoirs rarement \u00e9gal\u00e9s des matrones iroquoises dont Lewis Morgan a d\u00e9j\u00e0 fait \u00e9tat. Parmi la colossale litt\u00e9rature sur le sujet, Fr. H\u00e9ritier fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un article de Judith K. Brown (1970) qui montre que les matrones iroquoises ont bien eu voix au chapitre, sinon au niveau de la Ligue des Cinq ou Six nations, du moins au sein du Conseil des Anciens de chaque nation, mais \u2013&nbsp;c\u2019est l\u2019objection&nbsp;\u2013 elles ne pouvaient se faire entendre qu\u2019\u00e0 travers \u00ab&nbsp;un repr\u00e9sentant masculin qui parlait en leur nom&nbsp;\u00bb et pouvait, en particulier, faire valoir le droit de veto en cas une guerre (p.&nbsp;213-214, <em>cf. <\/em>p.&nbsp;294). Fr. H\u00e9ritier postule que les matrones n\u2019ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un tel pouvoir qu\u2019en corr\u00e9lation avec leur \u00e2ge m\u00fbr de femmes m\u00e9nopaus\u00e9es (p.&nbsp;225 <em>vs<\/em> p.&nbsp;25) qui en aurait fait des hommes&nbsp;: elles auraient donc \u00e9t\u00e9 \u00e9cout\u00e9es uniquement parce qu\u2019elles \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des hommes\u2026<\/p>\n<p>Le dernier argument consiste \u00e0 r\u00e9futer comme l\u00e9gendaires ou id\u00e9ologiques tous les mythes, et autres traces arch\u00e9ologiques du matriarcat&nbsp;: les Amazones, par exemple, \u00e9taient des guerri\u00e8res <em>dirig\u00e9es<\/em> par des hommes tout comme, en Gaule, l\u2019\u00e9taient les concubine des chefs qui participaient aux chasses et aux op\u00e9rations guerri\u00e8res ; quant aux d\u00e9esses-m\u00e8res des soci\u00e9t\u00e9s myc\u00e9niennes, elles feraient l\u2019objet de croyances religieuses qui n\u2019attestent aucunement de structures sociales en harmonie avec cette repr\u00e9sentation (p. 211-212), qui n\u2019est qu\u2019une image (<em>cf. <\/em>II, p.&nbsp;111-112). Fr. H\u00e9ritier \u00e9carte en g\u00e9n\u00e9ral \u00ab la repr\u00e9sentation archa\u00efsante et mystique des origines \u00bb comme empruntant un langage <em>id\u00e9ologique<\/em> sans valeur r\u00e9aliste, en particulier dans les nombreux cas de mythes qui montrent une inversion du rapport de force entre masculin et f\u00e9minin. Chez les Dogon d\u2019Afrique occidentale, par exemple, un mythe raconte la \u00ab&nbsp;d\u00e9possession des femmes de leur pouvoir sur le monde du sacr\u00e9&nbsp;\u00bb dans l\u2019objectif de justifier l\u2019organisation patriarcale de la soci\u00e9t\u00e9 contre le matriarcat originel qu\u2019\u00e9voque le mythe&nbsp;: ce qui atteste \u00ab&nbsp;la nature mythique, c\u2019est-\u00e0-dire purement id\u00e9ologique, du th\u00e8me du matriarcat primitif, dans une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;217). L\u2019\u00e9quation entre <em>id\u00e9ologique<\/em> et <em>mythique<\/em> \u00e9claire \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019\u00e9quivalence d\u00e9j\u00e0 not\u00e9e entre les termes<em> id\u00e9ologique<\/em> et <em>symbolique<\/em> employ\u00e9 dans le sens d\u2019<em>imaginaire<\/em>. Loin donc de relater l\u2019\u00e9v\u00e9nement <em>historique<\/em> d\u2019un renversement du monde \u00e0 l\u2019origine de la pr\u00e9\u00e9minence actuelle du masculin, tous ces mythes d\u2019un \u00ab&nbsp;monde \u00e0 l\u2019envers&nbsp;\u00bb d\u00e9clareraient explicitement \u00ab&nbsp;la violence originelle faite aux femmes&nbsp;\u00bb pour bien plut\u00f4t justifier la fondation de <em>toute<\/em> soci\u00e9t\u00e9 sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sexuelle&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026 le mythe ne parle pas de l\u2019Histoire&nbsp;: il v\u00e9hicule un message. Sa fonction est de <em>l\u00e9gitimer l\u2019ordre social<\/em> existant.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;218)<\/pre>\n<p>Le patriarcat aurait donc toujours exist\u00e9\u2026 C\u2019est la cons\u00e9quence logique de la r\u00e9futation du mythe du matriarcat primitif que Fr. H\u00e9ritier caract\u00e9rise comme un \u00ab&nbsp;stade initial de l\u2019humanit\u00e9 marqu\u00e9 par l\u2019ignorance de la paternit\u00e9 physiologique, le culte des d\u00e9esses-m\u00e8res et la <u>domination<\/u> f\u00e9minine politique, \u00e9conomique et id\u00e9ologique sur les hommes&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;211). Ne faut-il pas n\u00e9anmoins r\u00e9viser la formule m\u00eame d\u2019un <em>matriarcat<\/em> con\u00e7u, de mani\u00e8re r\u00e9active, sur le contre-mod\u00e8le du patriarcat comme une forme de domination tout aussi unilat\u00e9rale&nbsp;? N\u2019y aurait-il pas une confusion entre <em>domination<\/em> et <em>sup\u00e9riorit\u00e9<\/em> qu\u2019il serait possible de lever en substituant au mythe mystificateur d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 matriarcale qui soumettrait les hommes aux r\u00e8gles f\u00e9minines l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une culture matristique valorisant la puissance matricielle des femmes&nbsp;?<\/p>\n<h6>2b. <span style=\"color: #99cc00;\"><em>Sup\u00e9riorit\u00e9<\/em> matricielle des femmes <em>contre soumission<\/em> matriarcale des hommes<\/span><\/h6>\n<p>Il convient de <em>reprendre<\/em> les diff\u00e9rents arguments que Fr. H\u00e9ritier avance pour \u00e9carter le mythe du matriarcat primitif, l\u2019objectif \u00e9tant de d\u00e9gager une alternative th\u00e9orique \u00e0 sa position en probl\u00e9matisant certaines de ses d\u00e9cisions terminologiques.<\/p>\n<p>Si le culte des d\u00e9esses-m\u00e8res est bien l\u2019argument arch\u00e9ologique qui est souvent invoqu\u00e9 pour \u00e9tayer l\u2019hypoth\u00e8se du matriarcat primitif, pour autant ce culte et l\u2019existence de pr\u00eatresses royales ne signifient pas <em>ipso facto<\/em> qu\u2019il y ait eu un syst\u00e8me de <em>dominance<\/em> f\u00e9minine. C\u2019est le sens de la position de Marija Gimbutas \u00e0 propos de la religion matristique de ces groupes d\u2019Anciens europ\u00e9ens \u00e0 la parent\u00e9 matrilin\u00e9aire qui auraient \u00e9t\u00e9 dirig\u00e9s de mani\u00e8re th\u00e9ocratico-monarchique par une reine-pr\u00eatresse, avant d\u2019\u00eatre submerg\u00e9s, pendant deux mill\u00e9naires (entre \u2013&nbsp;4&nbsp;500 et \u2013&nbsp;2&nbsp;500), par trois vagues guerri\u00e8res de nomades pasteurs venus de l\u2019est <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> qui ont impos\u00e9 par les armes la hi\u00e9rarchie tripartite d\u00e9crite par Dum\u00e9zil. Le cas de figure europ\u00e9en illustrerait la substitution proto-historique d\u2019un syst\u00e8me de filiation patrilin\u00e9aire \u00e0 un syst\u00e8me de parent\u00e9 matrilin\u00e9aire qui serait logiquement d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019ignorance initiale de la paternit\u00e9 physiologique, que B. Malinowski a constat\u00e9e dans les \u00eeles Trobriand <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, alors que Fr. H\u00e9ritier ne l\u2019accr\u00e9dite pas (p.&nbsp;211,<em> cf<\/em>. II, p. 102-103).<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Marija Gimbutas, <em>Die Ethnogenese der europ\u00e4ischen Indogermanen<\/em>, Innsbruck, Innsbrucker Beitr\u00e4ge zur Sprachwissenschaft, 1992, p.&nbsp;5-9.<br><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Bronislaw Malinowski, <em>Argonauts of the Western Pacific<\/em> (1922), New York, E. P. Dutton, 1961, p. 71 ; trad. fr. par A. et S. Devyver, <em>Les Argonautes du pacifique occidental<\/em>, Gallimard, coll. \u00ab Tel \u00bb, 1989, p. 129.<\/p>\n<p>Pourtant, dans la gen\u00e8se transcendantale de la prohibition de l\u2019inceste qu\u2019elle a par ailleurs esquiss\u00e9e en 2013 sous la forme d\u2019une reconstruction hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive, l\u2019anthropologue fait explicitement la distinction, \u00e0 propos des groupes de chasseurs-collecteurs \u2013&nbsp;de l\u2019\u00e2ge pal\u00e9olithique&nbsp;\u2013, d\u2019une part entre la pratique probable de l\u2019inceste, non seulement entre fr\u00e8re et s\u0153ur, mais encore entre p\u00e8re et fille [*en toute m\u00e9connaissance, probablement, de la paternit\u00e9 physiologique du g\u00e9niteur], et d\u2019autre part, par contraste, le rejet par le fils de rapports sexuels avec sa m\u00e8re, qui serait cons\u00e9cutif \u00e0 la <em>conscience<\/em> d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 enfant\u00e9 et aliment\u00e9 au sein maternel [*&nbsp;sans qu\u2019il ne soit bizarrement question du point de vue de la m\u00e8re, pourtant \u00e0 la source de la conscience]&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026 la prohibition de l\u2019inceste n\u2019est pas \u00e0 lier intrins\u00e8quement \u00e0 l\u2019hominisation si elle l\u2019est \u00e0 l\u2019humanisation, par la voie de la symbolisation. Il est fort probable qu\u2019avant que ne s\u2019instaure sur des mill\u00e9naires cette grande r\u00e9volution, les petits groupes de chasseurs-collecteurs du genre <em>sapiens<\/em> se reproduisaient en utilisant leurs propres ressources d\u00e9mographiques. Il pratiquait l\u2019inceste, entre germains ou entre p\u00e8re et fille, si l\u2019on peut supposer comme valide ce point butoir de la difficult\u00e9 pour un homme de penser et de pratiquer l\u2019acte sexuel avec la femme qui a accouch\u00e9 de lui et qui l\u2019a longtemps nourri.<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a><\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, \u00ab&nbsp;L\u2019anthropologue et le l\u00e9gislateur&nbsp;\u00bb, <em>Les incertitudes de l\u2019inceste (Autour de l\u2019anthropologie symbolique de Fran\u00e7oise h\u00e9ritier)<\/em>, Incidence, n\u00b0&nbsp;9, 2013, le f\u00e9lin, p.&nbsp;19.<\/p>\n<p>Or, par contraste avec l\u2019ignorance du <em>genitor<\/em>, la connaissance et la reconnaissance de la capacit\u00e9 reproductrice de la <em>genitrix<\/em> (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;279) mettent clairement les femmes dans une position de force, puisque leur maternit\u00e9 est facile \u00e0 constater, tandis que les g\u00e9niteurs restent inconnus tant que le lien entre acte sexuel et conception n\u2019est pas intellectuellement connu et reconnu socio-culturellement. C\u2019est probablement l\u2019origine de la<em> c\u00e9l\u00e9bration<\/em> de la puissance matricielle des femmes, dont la v\u00e9n\u00e9ration des pr\u00eatresses et autres d\u00e9esses constituerait une figure terminale qui aurait, peut-\u00eatre, pr\u00eat\u00e9 le flanc au renversement proto-historique \u00e0 la source des patriarcats en tout genre\u2026 qui substituent \u00e0 l\u2019admiration immod\u00e9r\u00e9e du sexe matriciel une d\u00e9testation fonci\u00e8re du genre f\u00e9minin, d\u00e9sormais d\u00e9valoris\u00e9 comme second sexe : au cours du temps, le ressentiment masculin \u00e0 l\u2019endroit de la capacit\u00e9 f\u00e9minine \u00e0 enfanter aurait pris la forme <em>r\u00e9active<\/em> de ces mythes de renversement du monde \u00e0 l\u2019envers, avant m\u00eame d\u2019emprunter la voie \u2013&nbsp;magistralement d\u00e9crite par Fr. H\u00e9ritier&nbsp;\u2013 de la production de ces th\u00e9ories imaginaires de transsubstantiation des fluides vitaux, par exemple du sperme en lait maternel, dont le vecteur est orient\u00e9 de telle sorte \u00e0 pouvoir attribuer au sexe masculin la puissance matricielle du genre f\u00e9minin.<\/p>\n<p>La primaut\u00e9 de la matrice est, pour la pens\u00e9e de la diff\u00e9rence sexuelle, un butoir ultime qui autorise \u00e0 postuler l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 de la parent\u00e9 matrilin\u00e9aire sur l\u2019\u00e9tablissement de syst\u00e8mes d\u2019appellation patrilin\u00e9aires. L\u2019admettre permet d\u2019ailleurs de rendre compte de l\u2019importance de la figure de l\u2019oncle <em>maternel<\/em> qui, en r\u00e9gime matrilin\u00e9aire, est la figure masculine qui assume ce que nous appelons la fonction paternelle&nbsp;: la m\u00e8re \u00e9tant connue et le g\u00e9niteur m\u00e9connu, le premier homme qui assume la figure paternelle dans les syst\u00e8mes matrilin\u00e9aires \u2013&nbsp;qui sont logiquement les premiers&nbsp;\u2013, ce ne peut \u00eatre que le fr\u00e8re de la m\u00e8re. Le cas des tribus iroquoises offre \u00e0 cet \u00e9gard un magnifique exemple de la mani\u00e8re dont la parent\u00e9 matrilin\u00e9aire s\u2019av\u00e8re solidaire d\u2019une reconnaissance sociale et politique de l\u2019importance des femmes, laquelle est explicitement attest\u00e9e dans l\u2019article 44 de la constitution de la Ligue des Cinq-nations&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;La descendance des membres des Cinq-nations doit se faire selon le lign\u00e9 f\u00e9minine. Les femmes doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme les anc\u00eatres de la Nation. Elles doivent poss\u00e9der la terre et le sol. Hommes et femmes re\u00e7oivent leur statut de la m\u00e8re.&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p>L\u2019objection de Fr. H\u00e9ritier concernant les matrones iroquoises est impr\u00e9cise, pour ne pas dire inexacte, tout d\u2019abord parce que l\u2019argument ne prend en compte que le niveau sup\u00e9rieur de la Conf\u00e9d\u00e9ration iroquoise et le niveau interm\u00e9diaire de la nation (<em>cf<\/em>. p.&nbsp;214) ou tribu, sans \u00e9voquer le niveau inf\u00e9rieur des clans familiaux ou tot\u00e9miques que Lewis Morgan appelle les <em>gentes<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau du clan tot\u00e9mique que les femmes ont voix au chapitre dans un Conseil \u00e0 part et que les matrones d\u00e9cident de lancer les raids guerriers<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>&nbsp;: dans son ouvrage sur les <em>M\u0153urs des Sauvages am\u00e9riquains<\/em> (1724), J.-F. Lafitau affirme ainsi que \u00ab&nbsp;la Matrone peut obliger ses enfants d\u2019aller en guerre comme bon luy semble<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lewis H. Morgan, <em>Ancient society<\/em>, London, 1877, p.&nbsp;71 <em>vs<\/em> p.&nbsp;85.<br><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Voir Georges E. Sioui, <em>Pour une autohistoire am\u00e9rindienne<\/em>, Les presses de l\u2019universit\u00e9 Laval, 1989, p.&nbsp;69-74 &amp; Roland Viau, <em>Enfants du n\u00e9ant et voleurs d\u2019\u00e2mes<\/em>, Bor\u00e9al, 1997, p.&nbsp;82-86, <em>cf<\/em>. p.&nbsp;132.<br><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Joseph-Fran\u00e7ois Lafitau, <em>M\u0153urs des Sauvages am\u00e9riquains\u2026 <\/em>(1724), vol.&nbsp;2, p.&nbsp;163.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 propos du \u201cmatriarcat\u201d primitif qu\u2019il conviendrait plut\u00f4t de concevoir avec Marija Gimbutas comme une culture matristique, il conviendrait de s\u2019\u00e9manciper de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y avait une <em>domination<\/em> des femmes, tout en reconnaissant avec Pierre Clastres \u2013&nbsp;dans son tout dernier article (1977)&nbsp;\u2013 qu\u2019il existe bien une <em>sup\u00e9riorit\u00e9<\/em> des femmes sur les hommes&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u2026 dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives, souvent marqu\u00e9es, sous certains aspects, de masculinit\u00e9, voire de culte de la virilit\u00e9, les hommes sont n\u00e9anmoins <em>en position d\u00e9fensive face aux femmes<\/em>, parce qu\u2019ils reconnaissent \u2013 <span style=\"color: #ff0000;\">mythes, rites et vie quotidienne<\/span> l\u2019<span style=\"color: #ff0000;\">attestent<\/span> <span style=\"color: #ff0000;\">suffisamment<\/span> \u2013 <span style=\"color: #ff0000;\">la sup\u00e9riorit\u00e9 des femmes<\/span>. [\u2026] la femme est, en son \u00eatre, \u00eatre-pour-la-vie. D\u00e8s lors \u00e9clate, dans la soci\u00e9t\u00e9 primitive, la diff\u00e9rence entre homme et femme : comme guerrier, l\u2019homme y est \u00eatre-pour-la-mort ; comme m\u00e8re, la femme y est \u00eatre-pour-la-vie. C\u2019est leur rapport respectif \u00e0 la vie et \u00e0 la mort sociales et biologiques qui d\u00e9termine les relations entre hommes et femmes. Dans l\u2019inconscient collectif de la tribu (la culture), l\u2019inconscient masculin appr\u00e9hende et reconna\u00eet la diff\u00e9rence des sexes comme <span style=\"color: #ff0000;\">sup\u00e9riorit\u00e9 irr\u00e9versible des femmes sur les hommes<\/span>. Esclaves de la mort, les hommes envient et craignent les femmes, ma\u00eetresses de la vie. Telle est la primitive et primordiale v\u00e9rit\u00e9 que r\u00e9v\u00e9lerait une analyse s\u00e9rieuse de certains mythes et rites. Les mythes tentent de penser, en renversant l\u2019ordre r\u00e9el, le destin de la soci\u00e9t\u00e9 comme destin masculin&nbsp;; les rituels, mise en sc\u00e8ne o\u00f9 les hommes jouent leur victoire s\u2019emploient \u00e0 conjurer, \u00e0 compenser la trop \u00e9vidente v\u00e9rit\u00e9 que ce destin est f\u00e9minin. Faiblesse, d\u00e9r\u00e9liction, inf\u00e9riorit\u00e9 des hommes face aux femmes&nbsp;? C\u2019est bien ce que reconnaissent, un peu partout dans le monde, les mythes qui fantasment l\u2019\u00e2ge d\u2019or perdu ou le paradis \u00e0 conqu\u00e9rir comme un monde asexu\u00e9, comme un <em>monde sans femmes<\/em>.<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Pierre Clastres, \u00ab&nbsp;Malheur du guerrier sauvage&nbsp;\u00bb (1977),<em> Recherches d\u2019anthropologie politique<\/em>, \u00e9ditions du Seuil, 1980, p.&nbsp;240-242. Paru initialement dans le n\u00b0&nbsp;2 de la revue <em>Libre<\/em> (Payot, 1977).<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se alternative esquisse une matrice d\u2019interpr\u00e9tation aux antipodes du sch\u00e9ma propos\u00e9 par Fr. H\u00e9ritier \u00e0 propos de ce type de mythes&nbsp;: le renversement de l\u2019ordre social d\u2019un monde culturel, qui s\u2019organise autour de la sup\u00e9riorit\u00e9 naturelle des g\u00e9nitrices, est un fantasme masculin relevant d\u2019une sorte primitive de \u00ab&nbsp;protestation masculine&nbsp;\u00bb enracin\u00e9e dans un complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9\u2026 L\u2019hypoth\u00e8se inverse de Fr. H\u00e9ritier, qui r\u00e9duit les mythes de renversement \u00e0 une pure et simple production id\u00e9ologique sans aucun rapport avec une r\u00e9alit\u00e9 historique ou sociologique, n\u2019explique pas pourquoi la justification id\u00e9ologique de la domination masculine devrait passer par une d\u00e9possession violente des femmes de leurs pouvoirs originels (<em>cf. <\/em>p.&nbsp;217-219)&nbsp;: il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus simple d\u2019imputer aux femmes une faute originelle qui les rendrait responsables de leur statut d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9\u2026 ou bien de les transformer mythiquement en produit d\u00e9riv\u00e9 du corps masculin&nbsp;! Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 la <em>Gen\u00e8se<\/em> qui met en sc\u00e8ne la naissance, \u00e0 partir de la c\u00f4te de l\u2019homme, d\u2019une femme qu\u2019il est donc en droit de consid\u00e9rer comme \u00ab&nbsp;chair de sa chair (2&nbsp;:21-22), avant de mettre en sc\u00e8ne la d\u00e9ch\u00e9ance du genre humain \u00e0 la suite de la d\u00e9sob\u00e9issance de la femme, s\u00e9duite par le serpent [selon Mircea Eliade (1949), ma\u00eetre de la f\u00e9condit\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s dites matriarcales], et cons\u00e9cutivement de la d\u00e9sob\u00e9issance de l\u2019homme, entra\u00een\u00e9 par la femme (3&nbsp;:1-6), mais dor\u00e9navant habilit\u00e9 \u00e0 la dominer&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;\u00c0 la femme, l\u2019\u00c9ternel dit&nbsp;: \u201cJ\u2019aggraverai tes labeurs et ta grossesse&nbsp;; tu enfanteras avec douleur&nbsp;; le d\u00e9sir te portera vers ton \u00e9poux, et lui te dominera.\u201d&nbsp;\u00bb (3&nbsp;:16).<\/pre>\n<p>Pire encore, H\u00e9siode con\u00e7oit la \u00ab&nbsp;race des femmes, femelles de leur esp\u00e8ce&nbsp;\u00bb comme une punition inflig\u00e9e aux \u00eatres humains (<em>anthropoi<\/em>) sous la figure d\u2019un \u00ab&nbsp;beau mal revers d\u2019un bien&nbsp;\u00bb (<em>kalon kakon ant\u2019agathoio<\/em>) qui trompe les hommes, pour leur malheur, vu qu\u2019elles sont insatiables et d\u00e9testent la pauvret\u00e9 (<em>Th\u00e9ogonie<\/em>, v.565-595)&nbsp;: dans la version propos\u00e9e dans <em>Les travaux et les jours<\/em>, le mythe de Pandora, dot\u00e9e de tous les dons, en fait un cadeau empoisonn\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la dispersion de tous les maux \u00e0 travers le monde\u2026 L\u2019image d\u2019un monde sans femmes entre en concurrence, dans l\u2019imaginaire patriarcal, avec le fantasme fusionnel inh\u00e9rent \u00e0 la nostalgie d\u2019un \u00e9tat originellement androgyne ou hermaphrodite. Dans son essai sur <em>L\u2019identit\u00e9 samo<\/em>, l\u2019ethnologue invoquait un myth\u00e8me samo allant dans le sens de l\u2019\u00e9ternel regret dogon d\u2019un monde qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 plus facile si l\u2019homme avait gard\u00e9 sa condition primitive d\u2019androgyne au lieu d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9 de la femme&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab \u2026 autrefois les hommes et les femmes vivaient s\u00e9par\u00e9s. Quand l\u2019homme voulait rejoindre la femme la nuit, il devait ruser et aller vers elle en silence, rampant sur le sol et mouillant la terre devant lui pour ouvrir sa route. Dans de nombreuses traditions d\u2019origine lignag\u00e8res, il appara\u00eet que la <span style=\"color: #ff0000;\">conduite du groupe familial migrant<\/span> \u00e9tait <span style=\"color: #ff0000;\">laiss\u00e9e<\/span> souvent <span style=\"color: #ff0000;\">\u00e0 l\u2019initiative des filles de la famille<\/span>, eu \u00e9gard \u00e0 leur <span style=\"color: #ff0000;\">ma\u00eetrise parfaite des secrets magiques, leurs affinit\u00e9s avec l\u2019eau (pour la travers\u00e9e des rivi\u00e8res et la d\u00e9couverte des puits), leur capacit\u00e9 de patience et de r\u00e9flexion<\/span>.<br><span style=\"color: #ff0000;\">Les femmes transmettent une force g\u00e9n\u00e9sique<\/span> o\u00f9 les hommes n\u2019ont rien \u00e0 voir. Cependant ils en d\u00e9pendent, dans l\u2019arr\u00eat qui les fait na\u00eetre, comme dans celui dict\u00e9 par le <em>lepere <\/em>de la m\u00e8re qui leur permet de vivre. Cette force g\u00e9n\u00e9sique non lignag\u00e8re entra\u00eene une solidarit\u00e9 d\u2019une autre esp\u00e8ce, d\u2019ordre quasi mystique, que celle d\u00e9termin\u00e9e par les rapports de parent\u00e9 qui traduisent l\u2019organisation d\u2019un monde socialis\u00e9 masculin. Bien que de par l\u2019id\u00e9ologie patrilin\u00e9aire de la filiation, elles soient incluses terminologiquement dans la parent\u00e9 agnatique, les lignes de force dont elles participent et qui rel\u00e8vent de la nature perturbent l\u2019ordre social \u00e9tabli, le remettent perp\u00e9tuellement en cause et l\u2019alliance exogame, tel qu\u2019elle est culturellement d\u00e9finie, ach\u00e8ve de cimenter la coh\u00e9sion f\u00e9minine en dehors du champ de la solidarit\u00e9 lignag\u00e8re.<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Fr. H\u00e9ritier, \u00ab&nbsp;<em>L\u2019identit\u00e9 samo<\/em>&nbsp;\u00bb (1977), p.&nbsp;(p.&nbsp;64-65)<\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 culturelle du lignage masculin contre l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 naturelle de l\u2019alliance f\u00e9minine\u2026 Pourquoi ne pas envisager qu\u2019on ait affaire, dans ce genre de mythes, \u00e0 une <em>formation<\/em> <em>r\u00e9active<\/em> qui justifie le basculement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 matristique, autrefois structur\u00e9e autour de la puissance matricielle des femmes et de la capacit\u00e9 pastorale des filles, vers l\u2019organisation, actuellement patriarcale, d\u2019une solidarit\u00e9 lignag\u00e8re entre hommes qui est tout enti\u00e8re dirig\u00e9e<em> contre<\/em> une coh\u00e9sion f\u00e9minine ouverte \u00e0 l\u2019alliance exogame&nbsp;? Pourquoi ne pas interpr\u00e9ter en ce sens les r\u00e9sidus matristiques, lisibles au sein des mythes qui justifient l\u2019ordre patriarcal, comme des sympt\u00f4mes du refoulement d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 historique qui se fait encore sentir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la formation r\u00e9actionnelle qui d\u00e9nie la puissance matricielle du f\u00e9minin&nbsp;? Pourquoi ne pas comprendre les contradictions logiques au sein du syst\u00e8me de parent\u00e9 matrilin\u00e9aire, que Fr. H\u00e9ritier a su rep\u00e9rer dans la terminologie de type crow, comme le syndrome inverse d\u2019une perturbation du sch\u00e9ma originairement matristique par l\u2019intervention r\u00e9actionnelle de la logique patriarcale&nbsp;?<\/p>\n<h6>3. <span style=\"color: #99cc00;\">D\u2019un ancrage biologique de l\u2019universalit\u00e9 de la supr\u00e9matie masculine<\/span><\/h6>\n<p style=\"text-align: center;\">[<em><strong>hypoth\u00e8se ultime<\/strong><\/em>]<\/p>\n<p>Sur la base d\u2019une analyse structurale qui a su diagnostiquer les deux failles logiques qui ab\u00eement <em>le<\/em> syst\u00e8me global de tous les types de parent\u00e9 [III-1], Fran\u00e7oise H\u00e9ritier peut affirmer la \u00ab&nbsp;forte probabilit\u00e9 statistique de l\u2019universalit\u00e9 de la supr\u00e9matie masculine&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;208), l\u2019exception du matriarcat primitif devant \u00eatre \u00e9cart\u00e9e [III-2]. L\u2019anthropologue r\u00e9pond donc par l\u2019affirmative \u00e0 la premi\u00e8re question qu\u2019elle pose dans \u00ab&nbsp;Le sang du guerrier et le sang des femmes&nbsp;\u00bb (1979) et elle peut m\u00eame avancer une hypoth\u00e8se pour r\u00e9pondre \u00e0 la seconde question, \u00e0 savoir&nbsp;: quelle est <em>l\u2019origine<\/em> qui permet d\u2019expliquer cette in\u00e9galit\u00e9 fonci\u00e8re entre les sexes et confirmer par-l\u00e0 m\u00eame l\u2019universalit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;?<\/p>\n<p>La valence diff\u00e9rentielle des sexes aurait le m\u00eame statut structurel que la prohibition de l\u2019inceste qui, parmi les r\u00e8gles culturelles, est la seule, selon L\u00e9vi-Strauss, \u00e0 poss\u00e9der un caract\u00e8re d\u2019universalit\u00e9 que cette norme sociale partage avec tout ce qui est d\u2019ordre naturel en l\u2019\u00eatre humain <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;: entre nature et culture, la prohibition de l\u2019inceste est une norme sociale qui, contrairement aux autres r\u00e8gles culturelles, est universelle comme les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels&nbsp;; c\u2019est, \u00e0 ses yeux, \u00ab&nbsp;un redoutable myst\u00e8re&nbsp;\u00bb de savoir d\u2019o\u00f9 elle provient <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> Par contraste, Fr. H\u00e9ritier cherche \u00e0 percer le myst\u00e8re de l\u2019universalit\u00e9 de la domination masculine en expliquant sa production \u00e0 partir d\u2019une donn\u00e9e \u00e9l\u00e9mentaire qui doit \u00eatre elle-m\u00eame universelle&nbsp;: elle ne peut le trouver qu\u2019au niveau du <em>corps naturel<\/em> de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Claude L\u00e9vi-Strauss, <em>Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9 <\/em>(1947), Mouton &amp; Co and Maison des Sciences de l\u2019Homme, 1967, p.&nbsp;10 (introduction).<br><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> I<em>bid.<\/em>, p.&nbsp;12.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas la maternit\u00e9, dont le fait biologique ne voue aucunement la femme aux t\u00e2ches domestiques et \u00e0 un statut de subordination, m\u00eame si, d\u00e8s les soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9historiques, l\u2019entrave \u00e0 la mobilit\u00e9 qui proc\u00e8de de la maternit\u00e9 n\u2019a pu qu\u2019entra\u00eener un certain type de r\u00e9partition des t\u00e2ches (surveillance des jeunes non sevr\u00e9s, collecte des ressources alimentaires plus faciles d\u2019acc\u00e8s que le gros gibier, etc.)&nbsp;: car cette \u00ab&nbsp;r\u00e9partition qui na\u00eet de contraintes objectives [\u2026] ne comporte en soi aucun principe de valorisation&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;231). Cela n\u2019implique aucune valorisation<em> en soi<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire en th\u00e9orie, mais c\u2019est bien <em>en fait<\/em> ce qui s\u2019est pass\u00e9 en raison d\u2019un processus comprenant deux moments&nbsp;: le confinement des femmes dans des t\u00e2ches bien d\u00e9termin\u00e9es, \u00e0 l\u2019exclusion des activit\u00e9s exclusivement r\u00e9serv\u00e9es aux hommes&nbsp;; l\u2019attribution id\u00e9ologique d\u2019une valeur in\u00e9gale aux t\u00e2ches masculines et f\u00e9minines sans aucun rapport \u00e0 leur utilit\u00e9 sociale respective (p.&nbsp;232-234).<\/p>\n<p>Si la d\u00e9pendance alimentaire de l\u2019enfant non encore sevr\u00e9 facilite le confinement des femmes dans un r\u00f4le de m\u00e8re nourrici\u00e8re et dans des t\u00e2ches primaires inh\u00e9rentes \u00e0 ce r\u00f4le maternel (\u00e9lever les enfants et nourrir la famille), en revanche aucune contrainte objective ne justifie que se produise, de mani\u00e8re cons\u00e9cutive, \u00ab&nbsp;un autre confinement des femmes dans des t\u00e2ches qui requi\u00e8rent certes aussi une connaissance et un savoir-faire sp\u00e9cialis\u00e9&nbsp;\u00bb, comme savoir cueillir et r\u00e9colter, mais dont la ma\u00eetrise n\u2019est pas propre au sexe f\u00e9minin, les hommes pouvant par exemple cueillir en cas de p\u00e9nurie. En revanche, les femmes sont exclues d\u2019activit\u00e9s techniques qui sont r\u00e9serv\u00e9es aux hommes, le sexe masculin ayant l\u2019usage exclusif de certaines techniques hautement sp\u00e9cialis\u00e9es que les femmes auraient tr\u00e8s bien pu ma\u00eetriser (fabrication des arcs, des fl\u00e8ches, du poison, etc.). Autrement dit, l\u2019assignation des hommes et des femmes \u00e0 des domaines d\u2019activit\u00e9s r\u00e9serv\u00e9es est affect\u00e9e par la valence diff\u00e9rentielle des sexes&nbsp;: si les femmes sont exclues <em>par principe<\/em> d\u2019activit\u00e9s que l\u2019id\u00e9ologie a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9es proprement masculines et qui, souvent, pr\u00e9supposent un apprentissage compliqu\u00e9 dont elles sont exclues <em>de facto<\/em> par la socialisation culturelle, par contraste les hommes peuvent ais\u00e9ment assumer, s\u2019il le faut, les t\u00e2ches f\u00e9minines, \u00e0 l\u2019exclusion de la reproduction biologique naturellement inaccessible aux hommes. Il faudra revenir sur ce point d\u00e9cisif.<\/p>\n<p>Corollaire de la r\u00e9partition primaire des t\u00e2ches objectivement fond\u00e9e sur la maternit\u00e9, la \u00ab&nbsp;division du travail entre les sexes&nbsp;\u00bb qui s\u2019y surajoute de mani\u00e8re secondaire constitue un des \u00ab&nbsp;deux pivots de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sexuelle&nbsp;\u00bb (avec le contr\u00f4le social de la f\u00e9condit\u00e9 des femmes par le moyen de l\u2019\u00e9change exogamique). Car la r\u00e9partition secondaire des t\u00e2ches ne peut pas plus \u00eatre justifi\u00e9e en principe que la d\u00e9valorisation syst\u00e9matique des activit\u00e9s f\u00e9minines par rapport aux travaux masculins, sans que la valeur in\u00e9gale, qui leur est symboliquement ou id\u00e9ologiquement attribu\u00e9e aux t\u00e2ches respectivement masculines ou f\u00e9minines, ne soit proportionn\u00e9e \u00e0 leur utilit\u00e9 sociale&nbsp;: dans les soci\u00e9t\u00e9s de chasseurs-cueilleurs, par exemple, le grand prestige dont jouit le chasseur, qui risque certes sa vie, contraste avec la part de la cueillette f\u00e9minine dans l\u2019alimentation du groupe, qui en d\u00e9pend \u00e0 70%.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent que la valence diff\u00e9rentielle des sexes est \u00e9tablie, il faut en trouver la raison en supputant l\u2019origine de cette valorisation du masculin et de la d\u00e9valorisation du f\u00e9minin au niveau biologique du corps, qui seul est \u00e0 m\u00eame d\u2019expliquer l\u2019universalit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne. Voil\u00e0 le point final du raisonnement qui entend r\u00e9soudre l\u2019ultime \u00e9nigme ! C\u2019est une hypoth\u00e8se en r\u00e9alit\u00e9\u2026 La raison de la valorisation diff\u00e9rentielle des t\u00e2ches masculines et f\u00e9minines serait <em>peut-\u00eatre<\/em> \u00e0 trouver dans une caract\u00e9ristique ancr\u00e9e dans le corps f\u00e9minin&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab Nous voici confront\u00e9s \u00e0 l\u2019ultime \u00e9nigme. Parce qu\u2019il me semble que la mati\u00e8re premi\u00e8re du symbolique est le corps, car il est le lieu premier d\u2019observation des donn\u00e9es sensibles, et parce qu\u2019\u00e0 tout probl\u00e8me complexe il ne peut y avoir de solutions qui ne recourent \u00e0 des explications dont l\u2019encha\u00eenement remonte \u00e0 des donn\u00e9es de plus en plus simples jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle bute sur des \u00e9vidences \u00e9l\u00e9mentaires, j\u2019avancerai que la raison en est peut-\u00eatre une caract\u00e9ristique ancr\u00e9e dans le corps f\u00e9minin (et qui n\u2019est pas l\u2019 \u201cinaptitude \u00e0 la coction du sperme\u201d).<br>Ce qui est valoris\u00e9 alors par l\u2019homme, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019homme, est sans doute qu\u2019il peut faire couler son sang, risquer sa vie, prendre celle des autres, par d\u00e9cision de son libre arbitre ; la femme \u201cvoit\u201d couler son sang hors de son corps [\u2026] et elle donne la vie (et meurt parfois ce faisant) sans n\u00e9cessairement le vouloir ni pouvoir l\u2019emp\u00eacher.<br>L\u00e0 est peut-\u00eatre dans cette diff\u00e9rence le ressort fondamental de tout le travail symbolique greff\u00e9 aux origines sur le rapport entre les sexes&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;234-235)<\/pre>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><\/a>La femme \u00e9tant du c\u00f4t\u00e9 de la <em>passivit\u00e9<\/em> sous cet angle singuli\u00e8rement restreint du sang qui s\u2019\u00e9coule de lui-m\u00eame de son corps, ce serait \u2013&nbsp;voil\u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se de Fr. H\u00e9ritier&nbsp;\u2013 la passivit\u00e9 de l\u2019\u00eatre naturel qui serait d\u00e9valoris\u00e9e. La femme assisterait passivement \u00e0 ce spectacle naturel du processus physiologique dont elle voit les effets visibles, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019homme produirait activement le spectacle sanglant du corps qu\u2019il transperce \u00e0 la guerre ou \u00e0 la chasse&nbsp;: c\u2019est cette activit\u00e9 culturelle qui serait valoris\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 masculin, qui prend la vie des autres et risque la sienne, par contraste avec la passivit\u00e9 naturelle du genre f\u00e9minin, qui donne la vie et perd son sang. Mais ce qui importe n\u2019est pas tant la diff\u00e9rence entre donner et prendre la vie que celle entre <em>perdre<\/em> passivement et <em>faire<\/em> activement couler son sang (ou le sang de l\u2019autre). Ce serait <em>peut-\u00eatre<\/em> dans cette diff\u00e9rence-l\u00e0, entre ce qui est passivement <em>subi <\/em>et ce qui est activement<em> voulu<\/em> (et m\u00eame contr\u00f4l\u00e9 par la volont\u00e9 masculine), que se trouverait l\u2019origine ultime de la construction symbolique de la valence diff\u00e9rentielle des sexes. Car, si les femmes perdent <em>r\u00e9guli\u00e8rement<\/em> du sang sans pouvoir s\u2019y opposer, les hommes en revanche ne peuvent le perdre qu\u2019<em>irr\u00e9guli\u00e8rement<\/em>, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019activit\u00e9s qu\u2019ils ont volontairement recherch\u00e9es, comme la chasse et la guerre&nbsp;:<\/p>\n<pre>\u00ab&nbsp;Il se pourrait que ce soit dans cette in\u00e9galit\u00e9-l\u00e0&nbsp;: ma\u00eetrisable <em>versus<\/em> non ma\u00eetrisable, voulu <em>versus<\/em> subi, que se trouve la matrice de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, qui serait donc elle aussi inscrite dans le corps, dans le fonctionnement physiologique, ou qui proc\u00e9derait, plus exactement, de l\u2019observation de ce fonctionnement physiologique.&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;26)<\/pre>\n<p>Par contraste avec le flux non ma\u00eetrisable des menstruations, du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin, il y aurait donc de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, masculin, des flux ma\u00eetrisables : il ne s\u2019agit pas uniquement du sang du corps, mais \u00e9galement du fluide s\u00e9minal, puisque beaucoup de syst\u00e8mes sociaux et id\u00e9ologiques pr\u00e9conisent de contr\u00f4ler \u00ab la perte de substance spermatique \u00bb. Dans ce m\u00eame passage du chapitre II sur \u00ab Les logiques du social \u00bb (1987), Fr. H\u00e9ritier signale qu\u2019Aristote renvoie la faiblesse de la constitution f\u00e9minine aux pertes p\u00e9riodiques de substance sanguine. Ce jugement d\u2019Aristote, dont la position est en 1989 \u00e9tudi\u00e9e \u00e0 partir de l\u2019analyse du livre IV de <em>La g\u00e9n\u00e9ration des animaux<\/em> (p.&nbsp;191-199), est invoqu\u00e9 par l\u2019anthropologue pour \u00e9tayer son hypoth\u00e8se <em>g\u00e9n\u00e9rale<\/em> que la d\u00e9valorisation du f\u00e9minin proviendrait bien, \u00e0 l\u2019origine, des menstrues que le philosophe grec consid\u00e8re comme \u00ab&nbsp;la forme inachev\u00e9e et imparfaite du sperme&nbsp;\u00bb&nbsp;: la femme naturellement froide et humide, selon Aristote, ne parviendrait pas \u00e0 \u201ccuire\u201d le sang parfaitement, sauf pour en faire du lait pendant ses moments de plus fortes chaleurs qui sont cons\u00e9cutives au fait qu\u2019elle ne perd plus le sang des menstruations (p.&nbsp;220). La matrice de la valence diff\u00e9rentielle des sexes, elle aussi inscrite dans le corps, proc\u00e9derait donc de l\u2019observation de ce fonctionnement physiologique, lequel pr\u00eaterait le flanc \u00e0 la manipulation symbolique du r\u00e9el (<em>cf. <\/em>p.&nbsp;67) par l\u2019esprit humain masculin, qui a du mal \u00e0 assimiler la puissance exorbitante du corps f\u00e9minin qui est d\u2019engendrer et d\u2019engendrer de surcro\u00eet des enfants des <em>deux<\/em> sexes (<em>cf. <\/em>II, p.&nbsp;21 <em>vs<\/em> p.&nbsp;108).<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se anthropologique serait l\u2019\u00e9quivalent fonctionnel de la glande pin\u00e9ale que Descartes con\u00e7oit pour assurer l\u2019union substantielle du corps et de l\u2019\u00e2me, la femme \u00e9tant du c\u00f4t\u00e9 du corps naturel, alors que l\u2019homme est du c\u00f4t\u00e9 culturel de l\u2019\u00e2me. Ce serait comme si l\u2019anthropologue h\u00e9ritait en quelque sorte du philosophe ce qu\u2019on pourrait appeler le syndrome de la glande pin\u00e9ale. Syndrome de la glande pin\u00e9ale, les menstruations f\u00e9minines seraient la source des r\u00e8gles masculines en tout genre qui r\u00e9gentent la vie culturelle des groupes humains domin\u00e9s par la valence diff\u00e9rentielle des sexes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">[<strong><em>Appendice critique<\/em><\/strong>]<\/p>\n<p>Il y a quelque d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 conceptualiser le fait naturel des menstruations sous la cat\u00e9gorie de <em>passivit\u00e9<\/em>, alors m\u00eame que tous les processus physiologiques involontaires pourraient \u00eatre qualifi\u00e9s de passifs, que l\u2019<em>activation<\/em> soit hormonale ou neuronale. Cette \u00e9trange disqualification de l\u2019activit\u00e9 inconsciente du corps prend le point de vue illusoire d\u2019une conscience qui veut se croire souveraine, alors m\u00eame que la production des \u00e9tats de conscience lui \u00e9chappe&nbsp;: tout en \u00e9tant involontaire, l\u2019<em>activit\u00e9<\/em> physiologique (par exemple, la respiration ou l\u2019hom\u00e9othermie) n\u2019a rien de passif, m\u00eame si le processus peut \u00eatre ressenti par la conscience de l\u2019individu comme subi (par exemple, l\u2019effet d\u00e9sagr\u00e9able d\u2019une pouss\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline estim\u00e9e disproportionn\u00e9e). Tout est donc probl\u00e9matique dans cette ultime hypoth\u00e8se qui \u00e9tait cens\u00e9e conforter la th\u00e8se du caract\u00e8re universel de la valence universelle des sexes&nbsp;: non seulement la valorisation de l\u2019activit\u00e9 par rapport \u00e0 la passivit\u00e9 (<em>cf. <\/em>II, p.&nbsp;10), mais encore l\u2019assimilation du processus physiologique des menstruations \u00e0 de la passivit\u00e9, sans parler de l\u2019assignation syst\u00e9matique de l\u2019actif au masculin et du passif au f\u00e9minin <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u2026<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sigmund Freud, \u00ab&nbsp;<em>Triebe und<\/em> <em>Triebschicksale<\/em>&nbsp;\u00bb (1915), Band&nbsp;III, <em>Psychologie des Unbewu\u00dften<\/em>, p.&nbsp;96-97. Voir l\u2019ajout de 1915 aux <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle&nbsp;<\/em>: <em>cf. <\/em>\u00ab&nbsp;<em>Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie<\/em>&nbsp;\u00bb (1905), Band V, <em>Sexualleben<\/em>, Fischer, 1972, n.&nbsp;1, p.&nbsp;123.<\/p>\n<p>Il fallait s\u2019y attendre&nbsp;! La pr\u00e9carit\u00e9 de cette ultime hypoth\u00e8se sur l\u2019origine biologique de la domination masculine ouvre un <em>trou b\u00e9ant<\/em> dans la reconstitution de ce que Fran\u00e7oise h\u00e9ritier appelle le syst\u00e8me global de toutes les combinaisons possibles entre les donn\u00e9es biologiques sur lesquelles butent la pens\u00e9e. Prenant appui sur la compr\u00e9hension de la b\u00e9ance comme ouverture (<em>cf. <\/em>I, p.&nbsp;12), il faut <em>ouvrir<\/em> ce m\u00e9ta-syst\u00e8me de la domination masculine, en amont autant qu\u2019en aval : en amont, \u00e0 travers le souvenir des soci\u00e9t\u00e9s arch\u00e9o-primitives et, en aval, \u00e0 travers la vision de soci\u00e9t\u00e9s \u00e9co-f\u00e9ministes \u00e0 construire !<\/p>\n<p><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><\/p>\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<p>[<em>pr\u00e9misse<\/em>] <br>rappel des sch\u00e9mas d\u2019\u00e9changes matrimoniaux selon <span class=\"has-inline-color has-bright-red-color\">L\u00e9vi-Strauss<\/span><\/p>\n\n\n<h5 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Structure simple de l\u2019organisation dualiste <\/span><br><span style=\"color: #0000ff;\">en deux moiti\u00e9s exogamiques<\/span><\/h5>\n<p><strong>Le mariage pr\u00e9f\u00e9rentiel entre cousins crois\u00e9s<\/strong> d\u2019apr\u00e8s <em>Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em> (1947)&nbsp;: ego masculin = alliance avec cousines crois\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire <u>filles des fr\u00e8res de la m\u00e8re<\/u> (plut\u00f4t que des s\u0153urs du p\u00e8re), et non pas avec cousines parall\u00e8les, c\u2019est-\u00e0-dire filles des s\u0153urs de la m\u00e8re et des fr\u00e8res du p\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>cousines crois\u00e9es<\/em> (% ego masculin) <br>= filles des collat\u00e9raux de <em>sexe diff\u00e9rent<\/em>&nbsp;:<br><u>filles des <em>fr\u00e8res de la m\u00e8re<\/em><\/u> &amp; filles des <em>s\u0153urs du p\u00e8re<br><\/em>m\u00e8re &amp; p\u00e8re<br>filles des <em>s\u0153urs de la m\u00e8re<\/em> &amp; filles des <em>fr\u00e8res du p\u00e8re<br><\/em>filles des collat\u00e9raux de <em>m\u00eame sexe<\/em>&nbsp;=<br>cousines parall\u00e8les (% ego masculin)<\/p>\n<p>Dans le sch\u00e9ma, les <em>collat\u00e9raux<\/em> sont les fr\u00e8res et s\u0153urs de la m\u00e8re ou du p\u00e8re.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>[<em>argument<\/em>] reconstitution par <span class=\"has-inline-color has-bright-red-color\">F. H\u00e9ritier<\/span> des six possibilit\u00e9s logiques de combiner les positions sexu\u00e9es des parents et des enfants (p.23) d&#8217;apr\u00e8s les syst\u00e8mes d&#8217;appellation<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><span style=\"color:#0033cc\" class=\"has-inline-color\">Terminologies de parent\u00e9<\/span> = syst\u00e8mes d&#8217;appellation<\/h6>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table><tbody><tr><td><strong>4 + 2 = 6<\/strong><\/td><td><strong>Type de syst\u00e8mes<\/strong><\/td><td><strong>g\u00e9n\u00e9ration ant\u00e9rieure<br>\u00e0 celle d\u2019\u00e9go<\/strong><\/td><td><strong>g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9go<br>(germains et cousins)<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>1.<\/td><td><em>esquimo<\/em> (europ\u00e9en) = bilat\u00e9ral, cognatique<\/td><td>parents \u2260 oncles\/tantes <em>vs<\/em> oncles\/tantes&nbsp;: maternels = paternels<\/td><td>germains de sexe diff\u00e9rent&nbsp;: fr\u00e8res \u2260 s\u0153urs <em>vs <\/em>cousins&nbsp;: parall\u00e8les = crois\u00e9s<\/td><\/tr><tr><td>2.<\/td><td><em>hawa\u00efen<\/em> = bilin\u00e9aire<\/td><td>oncles\/tantes = parents: oncles=p\u00e8res <em>vs<\/em> tantes=m\u00e8res<\/td><td>f\u00e9minin \u2260 masculin germains = cousins: cousins = fr\u00e8res <em>vs<\/em> cousines= s\u0153urs &nbsp;<\/td><\/tr><tr><td>3.<\/td><td><em>soudanais<\/em><\/td><td>[distinction de toutes les positions:] oncles\/tantes \u2260 parents &amp; maternels \u2260paternel<\/td><td>distinction de toutes les positions: germains \u2260 cousins: cousins parall\u00e8les \u2260 crois\u00e9s&nbsp;: crois\u00e9 patrilat\u00e9ral \u2260 matrilat\u00e9ral &nbsp;<\/td><\/tr><tr><td>4.<\/td><td><em>iroquois<\/em><\/td><td>fr\u00e8re du p\u00e8re = p\u00e8re <em>vs<\/em> fr\u00e8re de la m\u00e8re distingu\u00e9 par un terme sp\u00e9cifique<\/td><td>germains = cousins parall\u00e8les \u2260 cousins crois\u00e9s<\/td><\/tr><tr><td>4b.<\/td><td>variante <em>omaha<\/em> = patrilin\u00e9aire<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>cousins crois\u00e9s&nbsp;: matrilat\u00e9raux \u2260 patrilat\u00e9raux 1. matrilat\u00e9raux assimil\u00e9s \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration <em>sup\u00e9rieure<\/em> (d\u00e9sign\u00e9s comme m\u00e8re ou oncle maternel) <em>vs<\/em> 2. patrilat\u00e9raux assimil\u00e9s \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration <em>inf\u00e9rieure<\/em> (enfants pour \u00e9go f\u00e9minin et enfants de s\u0153ur ou de fille pour \u00e9go masculin) &nbsp;<\/td><\/tr><tr><td>4c.<\/td><td>variante <em>crow<\/em> = matrilin\u00e9aire &nbsp; (forme invers\u00e9e en miroir de 4b)<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>cousins crois\u00e9s&nbsp;: matrilat\u00e9raux \u2260 patrilat\u00e9raux matrilat\u00e9raux comme g\u00e9n\u00e9ration <em>inf\u00e9rieure<\/em> <em>vs<\/em> patrilat\u00e9raux comme g\u00e9n\u00e9ration <em>sup\u00e9rieure<\/em><\/td><\/tr><tr><td>&nbsp;<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>&nbsp;<\/td><\/tr><tr><td>5.-6.<\/td><td>possibilit\u00e9 logique possible, mais non r\u00e9alis\u00e9e, \u00e0 deux faces = filiations parall\u00e8les ou crois\u00e9es<\/td><td>p\u00e8re = oncle maternel <em>vs<\/em> distinction terminologique de l&#8217;oncle <em>paternel<\/em><\/td><td>cousins crois\u00e9s = germains <em>vs<\/em> cousins crois\u00e9s \u2260 cousins parall\u00e8les<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Les femmes n&#8217;ont pas tort du tout, quand elles refusent les r\u00e8gles de vie, qui sont introduites au monde&nbsp;: d&#8217;autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans &hellip; <a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/culture\/heritier-masculin-feminin\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Fr. 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