{"id":211,"date":"2020-08-01T15:10:11","date_gmt":"2020-08-01T13:10:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.per-turbas.fr\/?page_id=211"},"modified":"2024-03-22T16:42:32","modified_gmt":"2024-03-22T15:42:32","slug":"clastres-politique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/polis\/clastres-politique\/","title":{"rendered":"Clastres"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019\u0153uvre de Pierre Clastres fait \u00e9poque, \u00e0 mon sens, dans une double perspective: l&#8217;analyse de la politique primitive qui habite, inconsciemment, la vie sociale des sauvages et, corr\u00e9lativement, la r\u00e9flexion amorc\u00e9e sur le sens de la guerre primitive et sur le contresens de la guerre de soumission qui la prend \u00e0 contre-pied en imposant la paix civile de l&#8217;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sentation de l&#8217;essai \u00e0 partir de Clastres intitul\u00e9 <em>Le mouvement inconscient du politique<\/em> (2017) sera suivie par une r\u00e9flexion sur <em>Les sens de la guerre<\/em> (<a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/polis\/clastres-politique\/2\/\">p.2<\/a>). En contrepoint, il est propos\u00e9 l&#8217;analyse de deux articles que Clastres a r\u00e9\u00e9dit\u00e9s dans La soci\u00e9t\u00e9 contre l&#8217;\u00c9tat (<a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/polis\/clastres-politique\/3\/\">p.3<\/a>).<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>C. Ferri\u00e9, <\/em><a href=\"https:\/\/www.editions-lignes.com\/LE-MOUVEMENT-INCONSCIENT-DU-POLITIQUE.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Le mouvement inconscient du politique<\/a><em>, Lignes, 2017.<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse de la politique primitive des Sauvages \u00e0 partir de l\u2019\u0153uvre de Pierre Clastres a permis de d\u00e9finir la dynamique <em>inconsciente<\/em> du mouvement politique. L\u2019hypoth\u00e8se avanc\u00e9e par cette \u00e9tude d\u2019ethno-histoire, c&#8217;est qu\u2019une dynamique inconsciente pr\u00e9side, de tout temps, au mouvement d\u2019institution du politique. Clastres risque, en ce sens, quelques suggestions qui \u00e9clairent son ethnologie \u00e0 la lumi\u00e8re de la psychanalyse freudienne. Il parle d\u2019un \u00ab&nbsp;instinct de mort&nbsp;\u00bb qui aurait contamin\u00e9 toute une tribu du Chaco au point que les femmes refusaient d\u2019engendrer. Cette mention furtive de l\u2019instinct de mort tracerait la voie d\u2019une axiomatique pulsionnelle, qui pr\u00e9siderait aux mouvements de la politique centrifuge tout autant qu\u2019au processus centrip\u00e8te de concentration pol\u00e9mique du pouvoir. <\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de ce cas particulier, il s\u2019agit d\u2019analyser les ressorts inconscients des mouvements politiques et pol\u00e9miques de soci\u00e9t\u00e9s qui refusent l\u2019\u00c9tat. La mention furtive de l\u2019instinct de mort tracerait la voie d\u2019une axiomatique pulsionnelle qui pr\u00e9siderait aux mouvements de la politique centrifuge, tout autant qu\u2019au processus centrip\u00e8te de concentration pol\u00e9mique du pouvoir : le combat de la politique centrifuge contre le processus centrip\u00e8te de concentration pol\u00e9mique du pouvoir verrait s\u2019opposer une pulsion d\u2019\u00e9galit\u00e9, au c\u0153ur de la vie politique, \u00e0 la pulsion de mort politique, \u00e0 la source de l\u2019\u00c9tat. \u00c9clairant l\u2019ethnologie clastrienne \u00e0 la lumi\u00e8re de la psychanalyse freudienne tout en discutant la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre de Clastres par Deleuze et Guattari, l\u2019essai tire une conclusion qui conteste l\u2019axiomatique pulsionnelle de Freud&nbsp;: la pulsion \u00e9rotique d\u2019union des tribus serait, en v\u00e9rit\u00e9, mortif\u00e8re pour la vie politique, anim\u00e9e quant \u00e0 elle, \u00e0 l\u2019inverse, par le retournement de la pulsion de mort contre sa tendance destructrice&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>En amont du livre publi\u00e9 en 2017, deux articles ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s \u00e0 cette question : le premier r\u00e9sume l&#8217;interpr\u00e9tation pulsionnelle de l&#8217;anthropologie politique de Clastres ; \u00e0 partir des analyses de Pierre et H\u00e9l\u00e8ne Clastres, le second valide l&#8217;essai de Montaigne sur les Cannibales et propose une interpr\u00e9tation pulsionnelle de l&#8217;exo-cannibalisme guerrier des Tupi-Guarani.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>C. Ferri\u00e9, \u00ab&nbsp;La dynamique inconsciente du mouvement politique&nbsp;\u00bb (16 p.),<em> in<\/em>&nbsp;: M. Abensour et A. Kupiec,<em> <a href=\"https:\/\/sens-tonka.net\/cahier-pierre-clastres\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Pierre Clastres<\/a><\/em>, Sens&amp;Tonka, 2011, p.&nbsp;323-339.<\/li>\n\n\n\n<li>C. Ferri\u00e9, \u00ab&nbsp;<a href=\"http:\/\/ceredi.labos.univ-rouen.fr\/public\/?les-cannibales-de-montaigne-a-la.html\">Les Cannibales de Montaigne \u00e0 la lumi\u00e8re ethnologique de Clastres<\/a>&nbsp;\u00bb, Publications num\u00e9riques du C\u00c9R\u00c9dI, \u00ab&nbsp;Actes de colloques et journ\u00e9es d\u2019\u00e9tude (ISSN 1775-4054)&nbsp;\u00bb, n\u00b0&nbsp;8, 2013 (Colloque sur Montaigne \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Rouen, novembre 2012)<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/IMG_0524-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-758\"\/><\/figure>\n\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0)\" class=\"has-inline-color has-bright-red-color\"><em>les sens<\/em> de la guerre<\/mark><\/h5>\n\n\n\n<p>L&#8217;interpr\u00e9tation de la politique primitive et de ses destins pulsionnels contradictoires se double d&#8217;une hypoth\u00e8se sur <em>les sens<\/em> de la guerre. Parler de l\u2019essence de <em>la<\/em> guerre en g\u00e9n\u00e9ral est un non-sens&nbsp;: la guerre de conqu\u00eate n\u2019est pas de m\u00eame essence que la guerre primitive. Sous son apparence d\u2019activit\u00e9 purement pol\u00e9mique, la <em>guerre<\/em> <em>primitive<\/em> est une forme de politique, il est vrai paradoxale, et ce au m\u00eame titre que cet autre acte de guerre qu\u2019est le meurtre du chef \u00e0 tendance despotique. C\u2019est une forme de politique, puisque la guerre primitive r\u00e9pond, au niveau de la conscience, \u00e0 un objectif ouvertement pol\u00e9mique tout en assumant, <em>inconsciemment<\/em>, une fonction politique. C\u2019est la diff\u00e9rence essentielle avec la guerre de conqu\u00eate&nbsp;: la guerre d\u2019int\u00e9gration et, plus encore, la guerre d\u2019an\u00e9antissement ob\u00e9issent, au niveau tant des pulsions inconscientes que des intentions conscientes, \u00e0 une logique purement pol\u00e9mique. Il est, par suite, crucial de bien discerner conceptuellement les sens radicalement divergents des pratiques guerri\u00e8res. Ce n\u2019est pas en soi la guerre de conqu\u00eate, mais la guerre de<em> soumission<\/em> et\/ou d\u2019int\u00e9gration par le moyen de la conqu\u00eate, pratiqu\u00e9e par exemple par les Incas, qui r\u00e9volutionne le sens m\u00eame de la guerre primitive et ouvre l&#8217;horizon de l&#8217;\u00e9tablissement d&#8217;un Empire ou d&#8217;un \u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019essai sur Clastres propose de concevoir la vie sociale des sauvages et m\u00eame la guerre primitive comme anim\u00e9es par une pulsion de vie politique, il donne tout autant \u00e0 penser le processus \u00e0 l&#8217;origine de l&#8217;inversion du sens de la guerre comme r\u00e9sultant d&#8217;une victoire durable de la pulsion de mort pol\u00e9mique dans le combat de g\u00e9ants entre <em>\u00e9ros <\/em>et <em>thanatos<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p>En aval du livre publi\u00e9 en 2017, la contribution au colloque consacr\u00e9 \u00e0 Clastres, qui s&#8217;est tenu \u00e0 l\u2019Imec et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Caen en octobre 2017, a paru dans un collectif dans lequel est rendu hommage \u00e0 Miguel Abensour :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>C. Ferri\u00e9, \u00ab&nbsp;L\u2019emballement de la machine de guerre&nbsp;: une r\u00e9ponse clastrienne \u00e0 Deleuze et Guattari&nbsp;\u00bb &amp; \u00ab&nbsp;Hommage \u00e0 Miguel Abensour&nbsp;\u00bb, <em>in<\/em>: P.-A. Delorme et C. Poutot (dir.), <em><a href=\"http:\/\/www.editionsbdl.com\/fr\/books\/clastres.-une-politique-de-lanthropologie\/809\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Clastres. Une politique de l\u2019anthropologie<\/a><\/em>, \u00c9ditions <em>Le bord de l\u2019eau<\/em>, Lormont, 2020, p.&nbsp;71-91 <em>vs<\/em> p.&nbsp;63.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">analyses ponctuelles concernant<br><span class=\"has-inline-color has-bright-red-color\"><em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l&#8217;\u00c9tat <\/em>(1974)<\/span><\/h2>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">L\u2019institution politique du chef sans pouvoir<\/span><\/h3>\n<h5 style=\"text-align: center;\">\u00ab&nbsp;Echange et pouvoir&nbsp;: <br \/>philosophie de la chefferie indienne&nbsp;\u00bb (1962)<\/h5>\n<p>Le chef am\u00e9rindien semble b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un r\u00e9gime de faveur&nbsp;: le privil\u00e8ge, le plus souvent exclusif, de la polygamie<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Clastres analyse ce statut tr\u00e8s particulier, qui semble extra-ordinaire&nbsp;: dans les conditions d\u2019\u00e9galit\u00e9 compl\u00e8te entre tous les membres de la communaut\u00e9 primitive, le chef semble faire exception en raison de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 de l\u2019\u00e9change entre le groupe et cet individu privil\u00e9gi\u00e9<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Afin d\u2019expliquer cette anomalie et de r\u00e9soudre le probl\u00e8me politique pos\u00e9 par l\u2019institution d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 statutaire au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire, Clastres analyse les quatre traits distinctifs du chef : aux trois not\u00e9s par Robert H. Lowie (1948), P. Clastres ajoute la polyg\u00e9nie ; mais il trace une ligne de d\u00e9marcation au sein de ces quatre traits en discernant l\u2019<em>\u00eatre<\/em> et le <em>faire<\/em> de la chefferie politique. Car ce que fait le chef, sa fonction proprement <em>politique<\/em> de mod\u00e9ration et de pacification des conflits [1], a pour condition de possibilit\u00e9 sociologique son <em>\u00eatre<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire les trois autres qualit\u00e9s du chef&nbsp;: sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 [2], son talent oratoire [3], et son privil\u00e8ge polygamique [4], qui s\u2019articulent au niveau proprement <em>social<\/em>&nbsp;:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab&nbsp;cette Trinit\u00e9 de pr\u00e9dicats&nbsp;: don oratoire [3], g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 [2], polygynie[4], attach\u00e9s \u00e0 la personne du leader, concerne les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments dont l\u2019\u00e9change et la circulation constituent <u>la soci\u00e9t\u00e9 comme telle<\/u>, et sanctionnent le passage de la nature \u00e0 la culture. C\u2019est d\u2019abord par les trois niveaux fondamentaux de <u>l\u2019\u00e9change<\/u> des biens [2], des femmes [4] et des mots [3] que se d\u00e9finit la <u>soci\u00e9t\u00e9<\/u>&nbsp;; c\u2019est \u00e9galement par r\u00e9f\u00e9rence imm\u00e9diate \u00e0 ces trois types de \u201c<u>signes<\/u>\u201d que se constitue la sph\u00e8re politique des soci\u00e9t\u00e9s indiennes&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/pre>\n<p>Clastres r\u00e9cuse l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un \u00e9change \u00e9quilibr\u00e9 entre la communaut\u00e9 et son chef, et ce en invoquant le caract\u00e8re exorbitant du privil\u00e8ge polygamique&nbsp;: le chef ne peut rendre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, sous forme de biens [2] et de paroles [3], l\u2019\u00e9quivalent de ce qu\u2019il re\u00e7oit du groupe \u00e0 travers la polygynie [4]<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Constatant qu\u2019\u00e0 chacun de ces trois niveaux de la communication sociale, l\u2019\u00e9change se fait \u00e0 sens unique \u2013&nbsp;du groupe au chef, pour les femmes [4], et du chef au groupe, pour les biens [2] et les paroles [3]&nbsp;\u2013, Clastres en induit que le chef est <em>de facto<\/em> exclu de l\u2019\u00e9change social et, par cons\u00e9quent, de la soci\u00e9t\u00e9<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Cette mise en sc\u00e8ne de la sph\u00e8re politique comme <em>ext\u00e9rieure<\/em> \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 aurait pour fonction, <em>inconsciente<\/em>, de montrer que le pouvoir politique, par essence coercitif, est dirig\u00e9 <em>contre<\/em> le groupe. Car le sens <em>masqu\u00e9<\/em> de ce dispositif est, selon Clastres, de r\u00e9duire le pouvoir du chef \u00e0 la mesure de l\u2019impuissance de rembourser la dette consentie aupr\u00e8s du groupe en acceptant un don [4] sans pouvoir fournir de contrepartie (\u00e9quivalente)&nbsp;:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab&nbsp;La fonction, en s\u2019exer\u00e7ant, indique ainsi ce dont on cherche ici le sens&nbsp;: l\u2019impuissance de l\u2019institution. Mais c\u2019est <u>au plan de la structure<\/u>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un autre niveau, que r\u00e9side, <u>masqu\u00e9<\/u>, ce sens&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/pre>\n<p>Au niveau de la structure, l\u2019institution proprement politique [1] est <em>s\u00e9par\u00e9e<\/em> de la soci\u00e9t\u00e9 constitu\u00e9e par les trois formes d\u2019\u00e9changes (biens, paroles, femmes) qui sont tout autant d\u2019institutions sociales [2-4]. La fonction de cette s\u00e9paration structurelle, c\u2019est de mettre en sc\u00e8ne l\u2019impuissance d\u2019une institution politique qui serait s\u00e9par\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9. Le chef ne fait donc pas tout simplement figure d\u2019exception au sein de la soci\u00e9t\u00e9 primitive. Car la <em>mise en sc\u00e8ne<\/em> de cette figure d\u2019exception est le moyen <em>inconsciemment<\/em> \u00e9labor\u00e9 par cette soci\u00e9t\u00e9 pour se figurer l\u2019impuissance du chef sans pouvoir sur lequel la soci\u00e9t\u00e9 exerce un \u00ab&nbsp;r\u00e9el pouvoir&nbsp;\u00bb. La chefferie indienne est donc, inconsciemment, institu\u00e9e dans l\u2019intention sociologique de figurer \u00ab&nbsp;l\u2019impuissance de l\u2019institution&nbsp;\u00bb d\u2019un chef condamn\u00e9 \u00e0 \u00eatre contr\u00f4l\u00e9 et contest\u00e9, si besoin est, par la soci\u00e9t\u00e9. Le lieu r\u00e9el du pouvoir \u00e9tant occup\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame, le chef sans pouvoir r\u00e9el n\u2019occupe que le lieu apparent du pouvoir&nbsp;: le milieu <em>central<\/em> de la communaut\u00e9. Et il doit le quitter s\u2019il croit pouvoir transformer le centre fictif en un centre r\u00e9el de pouvoir despotique, coercitif et violent&nbsp;:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab&nbsp;Le chef assez fou pour songer, non point tant \u00e0 l\u2019abus de pouvoir qu\u2019il ne poss\u00e8de pas, qu\u2019\u00e0 l\u2019us m\u00eame du pouvoir,<em> le chef qui veut faire le chef<\/em>, on l\u2019abandonne&nbsp;: la soci\u00e9t\u00e9 primitive est le lieu du refus d\u2019un pouvoir <u>s\u00e9par\u00e9<\/u>, parce qu\u2019elle-m\u00eame, et non le chef, est le lieu r\u00e9el du pouvoir&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/pre>\n<p>En 1962, Clastres met en relation la position du chef, prisonnier du groupe dans une sph\u00e8re politique d\u00e9pourvue de tout pouvoir, et la signification de son discours&nbsp;: ses paroles, nous explique-t-il, expriment les <em>valeurs<\/em> essentielles du groupe sans avoir, pourtant, aucune esp\u00e8ce de valeur d\u2019\u00e9change social comme signe communicatif. \u00c0 propos de ce \u00ab&nbsp;processus de d\u00e9-signification et de valorisation des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019\u00e9change&nbsp;\u00bb, il sugg\u00e8re une interpr\u00e9tation de la conversion de l\u2019\u00e9tat de <em>signe<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9tat de <em>valeur<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> dans le discours du chef, qui pourrait bien valoir pour le chef lui-m\u00eame&nbsp;:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre [ce processus au sein du discours du chef, ce discours] exprime-t-il, au-del\u00e0 m\u00eame de l\u2019attachement de la culture \u00e0 ses valeurs, l\u2019espoir ou la nostalgie d\u2019un temps <u>mythique<\/u> o\u00f9 chacun acc\u00e8de \u00e0 la <u>pl\u00e9nitude d\u2019une jouissance non limit\u00e9e<\/u> par l\u2019exigence de l\u2019\u00e9change.<br>Cultures indiennes, cultures inqui\u00e8tes de refuser un pouvoir qui les fascine&nbsp;: l\u2019opulence du chef est le <u>songe \u00e9veill\u00e9 du groupe<\/u>. Et c\u2019est bien d\u2019exprimer <u>\u00e0 la fois<\/u> le souci qu\u2019a de soi la culture et le r\u00eave de se d\u00e9passer, que le pouvoir, paradoxal en sa nature, est v\u00e9n\u00e9r\u00e9 en son impuissance&nbsp;: m\u00e9taphore de <u>la tribu <em>imago<\/em> de son mythe<\/u>, voil\u00e0 le chef indien&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/pre>\n<p>Incarnant le mythe de la satisfaction illimit\u00e9e du principe de plaisir, c\u2019est-\u00e0-dire le r\u00eave ou mieux le fantasme de l\u2019absence de toute limitation du plaisir par le principe de r\u00e9alit\u00e9, la figure du chef manifesterait l\u2019ambivalence des cultures indiennes envers le pouvoir. Prototype de l\u2019inconscient collectif des cultures primitives, le chef serait la figure m\u00eame de l\u2019interdit d\u00e9sir\u00e9 et du d\u00e9sir interdit d\u2019une jouissance illimit\u00e9e qui refoulerait le principe de r\u00e9alit\u00e9. Devant la tribu fascin\u00e9e, le chef jouerait <em>en r\u00eave<\/em> le r\u00f4le mythique d\u2019une vie naturelle o\u00f9 le principe de plaisir dominerait exclusivement \u00e0 travers l\u2019exclusion du principe de r\u00e9alit\u00e9 culturelle. Mais c\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 un fantasme\u2026 Dans un mythe crow invoqu\u00e9 par L\u00e9vi-Strauss, il est question du fantasme de l\u2019omnipotence \u00ab&nbsp;d\u2019un chef qui accaparait toute la nourriture et toutes les femmes&nbsp;\u00bb&nbsp;: dans ce mythe d\u2019une tribu matrilin\u00e9aire, le chef est vaincu par le h\u00e9ros<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em> (1974), \u00ab&nbsp;\u00c9change et pouvoir&nbsp;: philosophie de la chefferie indienne&nbsp;\u00bb (1962), p.&nbsp;29.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid<\/em>, p.&nbsp;35.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 33-34. Clastres fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Robert H. Lowie, \u00ab <em>Some Aspects of Political Organization among the American Aborigines<\/em>&nbsp;\u00bb (Huxley Memorial Lecture for 1948, <em>The<\/em> <em>Journal of the Royal Anthropological Institute<\/em>, 78, n\u00b0&nbsp;1-2, 1948), <em>in<\/em> Cora Du Bois (\u00e9d.), <em>Lowie\u2019s selected Papers<\/em>, University of California Press, 1960, p.&nbsp;270-277.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;35.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;36-38. Dans son <em>Anthropologie structurale<\/em> (1958), Claude L\u00e9vi-Strauss \u00e9voquait d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9volution copernicienne qui consisterait \u00e0 \u00ab&nbsp;interpr\u00e9ter la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble, en fonction d\u2019une th\u00e9orie de la communication&nbsp;\u00bb, et ce \u00e0 trois niveaux&nbsp;: \u00ab&nbsp;les r\u00e8gles de la parent\u00e9 et du mariage assurent la communication des femmes entre les groupes, comme les r\u00e8gles \u00e9conomiques servent \u00e0 assurer la communication des biens et des services, et les r\u00e8gles linguistiques, la communication des messages&nbsp;\u00bb (Plon, 1974, p.&nbsp;100-101, <em>cf<\/em>. p.&nbsp;76-77).<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;34.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;136 (chap. 11).<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;42. En 1951, Claude L\u00e9vi-Strauss d\u00e9fendait <em>Les structures <\/em><em>\u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em> (1947) contre l\u2019accusation d\u2019\u00eatre un \u201clivre antif\u00e9ministe\u201d qui traite les femmes comme des objets, en invoquant la distinction entre <em>signes<\/em> et <em>valeurs<\/em>&nbsp;: si les mots ne sont des valeurs que pour les po\u00e8tes, et non pour le commun des mortels qui n\u2019y voient que de simples signes, \u00ab&nbsp;en revanche, le groupe social consid\u00e8re les femmes comme des valeurs d\u2019un type essentiel&nbsp;\u00bb&nbsp;; c\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse des mots, qui ne parlent pas, les femmes ne sont pas seulement des signes qui jouent le r\u00f4le d\u2019\u00e9l\u00e9ments dans le syst\u00e8me communicatif de l\u2019alliance, elles sont en m\u00eame temps des productrices de signes et, comme telles, elles ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 l\u2019\u00e9tat de symboles ou de jetons (<em>Anthropologie structurale<\/em>, Plon, 1974, p.&nbsp;76-77).<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;42.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Claude L\u00e9vi-Strauss, <em>Mythologiques III&nbsp;: l\u2019origine des mani\u00e8res de table<\/em>, Plon, 1968, p. 303. L\u00e9vi-Strauss fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un mythe crow (M<sup>467<\/sup>) qu\u2019a recueilli Lowie&nbsp;: Robert H. Lowie, \u00ab&nbsp;Myths and Traditions of the Crow Indians&nbsp;\u00bb, APAMNH, vol.25, <em>part&nbsp;i<\/em>, New York, 1918, p.128-132.<\/p>\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">Les sens de l&#8217;inconscient<\/span><\/h3>\n<h5 style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0L\u2019arc et le panier\u00a0\u00bb (1966)<\/h5>\n<p>Dans l\u2019ordre socio-sexuel, il y a une opposition fondamentale et centrale entre les r\u00f4les compl\u00e9mentaires que jouent les deux sexes dans la soci\u00e9t\u00e9 guayaki\u00a0:<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr>\n<td width=\"113\">\u00a0<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p>homme avec arc<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p>femme avec panier<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"113\">\n<p><em>\u00e9conomique<\/em><\/p>\n<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p>chasse, pr\u00e9paration de la collecte<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p>collecte, artisanat, cuisine, <br \/>transport des biens<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"113\">\n<p>for\u00eat<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p>lieu du mouvement et de l\u2019existence authentique<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p>lieu du risque <br \/>et de la banalit\u00e9 quotidienne<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"113\">\n<p>campement<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p>lieu du repos et du bricolage\u00a0: espace de la banalit\u00e9 quotidienne<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p>lieu de contr\u00f4le de la vie familiale et lieu de l\u2019existence authentique comme m\u00e8re et \u00e9pouse<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"113\">\n<p>vie <em>culturelle <\/em>(type de chant)<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p>chant individuel auto-centr\u00e9\u00a0: s\u2019auto-exaltant en c\u00e9l\u00e9brant la gloire du chasseur et les <em>valeurs<\/em> rendant supportable la vie [<strong>3.<\/strong>]<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p>\u201csalutation larmoyante\u201d\u00a0: chant choral comme rituel d\u2019accueil sur un ton plaintif<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"113\">\n<p>vie <em>sociale <\/em>(\u00e9changes)<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"227\">\n<p><strong>1.<\/strong> circulation des biens\u00a0: r\u00e9ciprocit\u00e9 du don contre don de gibier entre chasseurs<\/p>\n<\/td>\n<td width=\"264\">\n<p><strong>2.<\/strong> circulation des femmes\u00a0: <br \/>polyandrie en raison du <em>sex ratio<\/em><\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h6 style=\"text-align: center;\">interpr\u00e9tation structurale [*<sup>CF<\/sup>* du point de vue masculin]<\/h6>\n<ol>\n<li>\u00e9change <strong>social<\/strong> des biens comme signes:<br \/>au niveau de la consommation, <em>disjonction<\/em> entre chasseur et animaux <em>morts &#8211; <\/em>pour \u00e9viter (par crainte du pan\u00e9) &#8211; au niveau de la production, <em>disjonction<\/em> entre chasseur et animaux <em>vivants<\/em><\/li>\n<\/ol>\n<ol start=\"2\">\n<li>\u00e9change <strong>matrimonial<\/strong>:<br \/>au niveau matrimonial de la polyandrie forc\u00e9e,<br \/>obligation d\u00e9sagr\u00e9able sous pression du groupe et conscience d\u2019une ali\u00e9nation<\/li>\n<\/ol>\n<ol start=\"3\">\n<li>\u00e9change <strong>culturel<\/strong> de paroles <em>sans fonction communicative<\/em>:<br \/>dans le chant, <em>disjonction<\/em> entre parole et signe ;<br \/>pour le chanteur, <em>disjonction<\/em> entre individu et soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"padding-left: 40px; text-align: right;\">[interpr\u00e9tation]<\/p>\n<p>Dans le chant solitaire nocturne du chasseur-\u00e9poux qui proteste inconsciemment contre la condition polyandrique, le <em>signe<\/em> social est devenue <em>valeur<\/em> pour l\u2019individu qui d\u00e9sire abolir sa condition sociale<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Clastres interpr\u00e8te ainsi le sens des chants des Indiens Guayaki qui leur fournit, \u00ab\u00a0sans qu\u2019ils le sachent\u00a0\u00bb, le moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la vie sociale en refusant le simple \u00e9change de paroles \u00e0 fonction purement communicative<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0cette libert\u00e9 [de cr\u00e9ation] que les hommes vivent et disent en tant que chasseurs ne pointe pas seulement la nature du rapport qui comme groupe les lie aux femmes et les en s\u00e9pare. Car, \u00e0 travers le chant des hommes, se d\u00e9c\u00e8le, secr\u00e8te, une autre opposition, non moins puissante que la premi\u00e8re [l\u2019opposition aux femmes] mais <u>inconsciente<\/u> celle-ci\u00a0: <em>celle des chasseurs entre eux\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/pre>\n<p>Dans<em> L\u2019arc et le panier<\/em>, Clastres use du terme<em> inconscient<\/em> dans le sens m\u00eame o\u00f9 L\u00e9vi-Strauss l\u2019emploie, et ce afin de reconna\u00eetre \u00e0 la linguistique structurale le m\u00e9rite de nous avoir habitu\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une pens\u00e9e inconsciente\u00a0: il n\u2019y a \u00ab\u00a0point de paradoxe \u00e0 ce que le plus inconscient et le plus collectif en l\u2019homme \u2013\u00a0son langage\u00a0\u2013 puisse \u00e9galement en \u00eatre la conscience la plus transparente et la dimension la plus lib\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Dans la mesure, cependant, o\u00f9 la pens\u00e9e sauvage, \u00e0 travers ces chants qui reposent en un langage encore premier, fait signe vers la<em> pens\u00e9e<\/em><a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, Clastres use du terme heideggerien d\u2019<em>impens\u00e9<\/em> pour caract\u00e9riser ce rapport des hommes \u00e0 leur soci\u00e9t\u00e9 qui, \u00ab\u00a0m\u00eame s\u2019il ne surgit jamais \u00e0 leur conscience\u00a0\u00bb, est au contraire \u00ab\u00a0plus actif encore de subsister <u>inconscient<\/u>\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0Car, dans leur chant, les hommes expriment \u00e0 la fois le <u>savoir impens\u00e9<\/u> de leur destin de chasseurs et d\u2019\u00e9poux et la protestation contre ce destin\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/pre>\n<p>Comme la r\u00e9f\u00e9rence h\u00e9g\u00e9lienne en 1962, la r\u00e9f\u00e9rence heideggerienne en 1966 entre moins en concurrence avec l\u2019usage sociologique du concept d\u2019<em>inconscient<\/em> qu\u2019elle ne s\u2019y surajoute pour l\u2019\u00e9clairer\u00a0: signalant ainsi la difficult\u00e9 qu\u2019il y a \u00e0 penser un<em> savoir<\/em> impens\u00e9 ou non-conscient de soi. C\u2019est cette difficult\u00e9 qui contraint Clastres \u00e0 parler d\u2019inconscient \u00e0 la suite de L\u00e9vi-Strauss ou d\u2019impens\u00e9 \u00e0 la suite de Heidegger. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Heidegger est donc tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre pour Clastres le reste ornemental de l\u2019\u00e9poque r\u00e9volue de ses \u00e9tudes philosophiques, m\u00eame s\u2019il existe dans les premiers textes des tics de langage qui trahissent une phase heideggerienne de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est Clastres lui-m\u00eame qui le conc\u00e8de dans un entretien de d\u00e9cembre 1974. Mais il ne reconna\u00eet ce point que pour le temp\u00e9rer imm\u00e9diatement par une d\u00e9n\u00e9gation\u00a0: ce ne sont \u00ab\u00a0pas toujours des tics\u00a0\u00bb, par exemple lorsqu\u2019il avance, en 1966, que le chant des Guayaki est l\u2019<em>abri<\/em> du langage<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Car ce que Heidegger dit du langage pourrait se dire des Sauvages, lesquels ont \u00ab\u00a0un respect du langage\u00a0\u00bb qui ne se trouve nulle part ailleurs\u00a0: Clastres d\u00e9clare avoir fait<em> Le grand parler<\/em> justement pour le montrer<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>Son int\u00e9r\u00eat pour la<em> pens\u00e9e<\/em> primitive ne se d\u00e9mentira pas\u00a0: de l\u2019article de 1967, \u00ab\u00a0De quoi rient les Indiens\u00a0?\u00a0\u00bb, consacr\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e indig\u00e8ne des Chulupi du Chaco, \u00e0 ce livre de 1974, <em>Le grand parler<\/em>, \u00e0 propos de la pens\u00e9e guarani de l\u2019Un comme Mal. L\u2019article de 1967 prend un air nietzsch\u00e9en pour affirmer que, dans leurs mythes, les Chulupi cultivent le rire afin de transmettre la culture de la tribu sous la forme d\u2019un gai savoir<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. C\u2019est un air heideggerien que le livre de 1974 entend dans la lyrique des Belles Paroles des Guarani qui sont c\u00e9l\u00e9br\u00e9es comme \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9closion d\u2019une pens\u00e9e, au sens occidental du terme\u00a0\u00bb\u00a0: m\u00eame s\u2019ils affirment le contraire des Pr\u00e9socratiques (l\u2019Un, c\u2019est le Mal, et non le Bien), leurs chants font pourtant, \u00e0 nos oreilles du moins, \u00e9cho \u00e0 \u00ab\u00a0la pens\u00e9e m\u00e9taphysique qui, depuis sa plus lointaine origine grecque, anime l\u2019histoire de l\u2019Occident\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p>Dans <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em> (1974), Clastres pr\u00e9cise la r\u00e9f\u00e9rence\u00a0: c\u2019est H\u00e9raclite qui dit que l\u2019Un, c\u2019est le Bien. Ce m\u00eame passage du chapitre \u00e9ponyme (1974) de cet ouvrage affirme que \u00ab\u00a0Proph\u00e8tes dans la jungle\u00a0\u00bb (1970) et \u00ab\u00a0De l\u2019un sans le multiple\u00a0\u00bb (1972-73) t\u00e9moignent de cette \u00ab\u00a0parole proph\u00e9tique encore vivante\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> des sages guarani du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, laquelle fait \u00ab\u00a0tressaillir jusqu\u2019au vertige la plus lointaine aurore de la pens\u00e9e occidentale\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0: l\u2019Un devient signe du Fini et ancrage de la mort<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. Les allusions de Clastres sont suffisamment claires pour permettre de reconna\u00eetre dans les proph\u00e8tes tupi-guarani des penseurs de la finitude.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em> (1974), \u00ab\u00a0L\u2019arc et le panier\u00a0\u00bb (1966), Minuit, 1974, p.\u00a0109-110.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0108.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a099.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 109.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0108.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0106.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0111. Dans un entretien de juillet 2003, Bento Prado Junior pr\u00e9tend que \u00ab\u00a0Clastres n\u2019a jamais cess\u00e9 de lire la <em>Lettre sur l\u2019humanisme<\/em>. Il n\u2019est pas impossible de penser \u00e0 l\u2019id\u00e9e du \u00ab\u00a0langage comme demeure de l\u2019\u00catre\u00a0\u00bb comme arri\u00e8re-plan \u00e0 l\u2019id\u00e9e des rapports entre structures du langage et structure de la nature\u00a0\u00bb (p.81). La r\u00e9f\u00e9rence vaut de la traduction que Colette Callier-Boisvert propose de cet entretien dans le Cahier Clastres\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 propos de Pierre Clastres. Entretien avec Bento Prado Junior\u00a0\u00bb, p.79-88 in <em>Pierre Clastres<\/em> (2011).<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00ab Entretien avec Pierre Clastres (14 d\u00e9cembre 1974) \u00bb, p. 23 vs p. 34-35 (Cahier Clastres de 2011).<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em> (chapitre 6), \u00ab De quoi rient les Indiens ? \u00bb (1967), p. 128-132.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Le Grand Parler <\/em>(1974), p.\u00a010-12.<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Chapitre \u00e9ponyme (1974) de <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em>, p.\u00a0184-185.<br \/><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat <\/em>(chapitre 9), \u00ab De l\u2019un sans le multiple \u00bb (1972-73), p. 148.<br \/><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0149.<\/p>\n\n\n<!--nextpage-->\n\n\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #0000ff;\">La canalisation primitive de la violence<br \/><\/span><span style=\"color: #ff0000;\">Pierre Clastres<\/span><\/h3>\n<p>Exclue du groupe primitif comme mode de r\u00e9solution des conflits tout en \u00e9tant cultiv\u00e9e rituellement comme modalit\u00e9 de la soumission des membres \u00e0 la loi de la communaut\u00e9, la violence est au contraire prescrite pour d\u00e9marquer le groupe propre des communaut\u00e9s ennemies\u00a0: la guerre est le lieu privil\u00e9gi\u00e9 de la violence primitive. Pierre Clastres [1934-1977] sera notre guide dans cette analyse de la violence primitive, qui est bien moins <em>sauvage<\/em> qu\u2019on le dit et croit.<\/p>\n<p>Dans <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em> (1974), l\u2019ethnologue montre que le fonctionnement m\u00eame d\u2019une communaut\u00e9 primitive exclut l\u2019usage de la violence par le chef sans pouvoir coercitif, tout en la canalisant en imposant \u00e0 tous les membres une int\u00e9gration douloureuse \u00e0 travers une torture ritualis\u00e9e des corps. Dans son \u00ab\u00a0Arch\u00e9ologie de la violence\u00a0\u00bb (1977), Clastres rep\u00e8re quelques ann\u00e9es plus tard le lieu et la fonction politique de la guerre primitive\u00a0: la violence guerri\u00e8re permet \u00e0 chaque communaut\u00e9 de marquer sa diff\u00e9rence en se d\u00e9marquant des communaut\u00e9s ennemies\u00a0; par cons\u00e9quent, la violence est canalis\u00e9e et cantonn\u00e9e dans la guerre primitive contre les groupes ennemis. Contre Claude L\u00e9vi-Strauss qui voulait voir dans la guerre un \u00e9chec de l\u2019\u00e9change, Pierre Clastres explique qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019alternative entre l\u2019\u00e9change et la violence, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 primitive est tout \u00e0 la fois l\u2019espace de l\u2019\u00e9change et <em>le lieu de la violence<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Restera \u00e0 pr\u00e9ciser ce qu\u2019il en est des \u201fviolences\u201d rituellement exerc\u00e9es au sein du groupe, avant d\u2019analyser le cas tr\u00e8s particulier d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 primitive en voie de d\u00e9composition, les Guayaki\u00a0: ce qui permettra de retracer la gen\u00e8se des violences premi\u00e8res \u00e0 partir du lien entre souffrance et vengeance.<\/p>\n<h5>1.<br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">L\u2019absence de violence politique au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 primitive<\/span><\/h5>\n<p>Les soci\u00e9t\u00e9s dites premi\u00e8res ou primitives se caract\u00e9risent, selon Clastres, par l\u2019absence de violence exerc\u00e9e par un pouvoir coercitif. Ces soci\u00e9t\u00e9s contre l\u2019\u00c9tat permettent ainsi de \u00ab\u00a0penser le politique sans la violence<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb, et ce par contraste avec le mod\u00e8le occidental du pouvoir coercitif fond\u00e9 sur une relation de commandement-ob\u00e9issance\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0entre Nietzsche, Max Weber (le pouvoir d\u2019\u00c9tat comme monopole de l\u2019usage l\u00e9gitime de la violence) ou l\u2019ethnologie contemporaine, la parent\u00e9 est plus proche qu\u2019il n\u2019y para\u00eet et les langages diff\u00e8rent peu de se dire \u00e0 partir d\u2019un m\u00eame fond\u00a0: la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019\u00eatre du pouvoir consistent en la violence et l\u2019on ne peut pas penser le pouvoir sans son pr\u00e9dicat, la violence. Peut-\u00eatre en est-il effectivement ainsi, auquel cas l\u2019ethnologie n\u2019est point coupable d\u2019accepter sans discussion ce que l\u2019Occident pense depuis toujours. Mais il faut pr\u00e9cis\u00e9ment s\u2019en assurer et v\u00e9rifier sur son propre terrain \u2013\u00a0celui des soci\u00e9t\u00e9s archa\u00efques\u00a0\u2013 si, lorsqu\u2019il n\u2019y a pas coercition ou violence, on ne peut pas parler de pouvoir.<br \/>Qu\u2019en est-il des Indiens d\u2019Am\u00e9rique\u00a0? On sait qu\u2019\u00e0 l\u2019exception des hautes cultures du Mexique, d\u2019Am\u00e9rique centrale et des Andes, toutes les soci\u00e9t\u00e9s indiennes sont archa\u00efques\u00a0: elles ignorent l\u2019\u00e9criture et \u201csubsistent\u201d, du point de vue \u00e9conomique. Toutes, d\u2019autre part, ou presque, sont dirig\u00e9es par des leaders, des chefs et, caract\u00e9ristique d\u00e9cisive digne de retenir l\u2019attention, aucun de ces caciques ne poss\u00e8de de \u201cpouvoir\u201d. On se trouve donc confront\u00e9 \u00e0 un \u00e9norme ensemble de soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les d\u00e9tenteurs de ce qu\u2019ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, o\u00f9 le politique se d\u00e9termine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hi\u00e9rarchique, o\u00f9, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-ob\u00e9issance.<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>C\u2019est que le chef primitif est un conciliateur sans pouvoir coercitif qui pratique une politique de la parole, non-violente par d\u00e9finition, dont la quintessence consiste \u00e0 rappeler la loi du groupe \u00e0 ses membres, lesquels la connaissent d\u00e9j\u00e0 et n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00e9couter le chef, comme Montaigne le remarquait d\u00e9j\u00e0 dans son essai sur les cannibales. Comme la soci\u00e9t\u00e9 primitive <em>sait<\/em> que \u00ab\u00a0la violence est l\u2019essence du pouvoir\u00a0\u00bb, la tribu contraint \u00ab\u00a0le chef \u00e0 se mouvoir seulement dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment de la parole, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9 de la violence<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Il semble que le groupe, ne pouvant se passer du chef, d\u00e9pende int\u00e9gralement de lui. Mais cette subordination n\u2019est qu\u2019apparente\u00a0: elle masque en fait une sorte de chantage que le groupe exerce sur le chef. Car, si ce dernier ne fait pas ce qu\u2019on attend de lui, son village ou sa bande tout simplement l\u2019abandonne pour rejoindre un leader plus fid\u00e8le \u00e0 ses devoirs. C\u2019est seulement moyennant cette d\u00e9pendance r\u00e9elle que le chef peut maintenir son statut. Cela appara\u00eet tr\u00e8s nettement dans la relation du pouvoir et de la parole\u00a0: car, si le langage est l\u2019oppos\u00e9 m\u00eame de la violence, la parole doit s\u2019interpr\u00e9ter, plus que comme privil\u00e8ge du chef, comme le moyen que se donne le groupe de maintenir le pouvoir \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la violence coercitive, comme la garantie chaque jour r\u00e9p\u00e9t\u00e9e que cette menace est \u00e9cart\u00e9e. La parole du leader rec\u00e8le en elle l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9e de la fonction de communication immanente au langage. Il est si peu n\u00e9cessaire au discours du chef d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9 que les Indiens ne lui pr\u00eatent souvent aucune attention.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>La relation entre le chef et le groupe est fond\u00e9e sur un don contre don d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, qui le met en dette par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, puisque le chef polygame re\u00e7oit plusieurs femmes, un bien autrement plus pr\u00e9cieux que les paroles qu\u2019il rend ou les cadeaux qu\u2019il offre en retour de ce don inappr\u00e9ciable. Mais qu\u2019en est-il alors de la violence\u00a0? La soci\u00e9t\u00e9 primitive cultive-t-elle la non-violence\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Pierre Clastres, <em>Recherches d\u2019anthropologie politique<\/em> (1980), p.\u00a0187.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Pierre Clastres, <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em>, Minuit, 1974, p.\u00a020-21.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a010-11. <a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0134-136. <a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a041.<\/p>\n<h5>2. <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">Le lieu privil\u00e9gi\u00e9 de la violence : <\/span><br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">la guerre primitive<\/span><\/h5>\n<p>Dans son \u00ab\u00a0Arch\u00e9ologie de la violence\u00a0\u00bb (1977), Clastres montre au contraire que la violence est expuls\u00e9e hors de la soci\u00e9t\u00e9 primitive pour \u00eatre pratiqu\u00e9e dans la guerre contre les groupes ennemis. L\u2019ethnologue r\u00e9fute ainsi la th\u00e8se en vogue \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais en contradiction avec les faits ethnologiques, que les soci\u00e9t\u00e9s primitives auraient horreur de la violence qu\u2019elles s\u2019appliqueraient \u00e0 contr\u00f4ler, codifier et ritualiser dans l\u2019objectif de la r\u00e9duire, voire de l\u2019abolir<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Les soci\u00e9t\u00e9s contre l\u2019\u00c9tat ne sont pas des \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9s contre la violence\u00a0\u00bb, bien au contraire\u00a0! Leur vie sociale ne se d\u00e9ploie pas en dehors de la violence du conflit arm\u00e9, dans la mesure o\u00f9 la guerre fait partie int\u00e9grante du fonctionnement normal des soci\u00e9t\u00e9s primitive. Hobbes le savait, qui en avait tir\u00e9 la conclusion passablement m\u00e9prisante que la guerre \u00e9tait l\u2019\u00e9tat naturel et quasi animal d\u2019une vie humaine sans gouvernement, ni \u00c9tat. C\u2019est que les explorateurs et les missionnaires avaient, partout dans le monde, constat\u00e9 que ces peuples \u00e9taient particuli\u00e8rement belliqueux, et ce quel que soit le contexte \u00e9cologique\u00a0: am\u00e9ricains ou africains, sib\u00e9riens des steppes ou m\u00e9lan\u00e9siens des \u00eeles, nomades des d\u00e9serts australiens ou agriculteurs s\u00e9dentaires de Nouvelle-Guin\u00e9e, etc. Clastres donne l\u2019exemple bien connu de l\u2019incessante guerre des tribus tupi du littoral br\u00e9silien, au milieu du xvi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dont c\u2019est la pr\u00e9occupation principale selon Soarez de Sousa. Il faut donc reconna\u00eetre l\u2019universalit\u00e9 de la guerre comme forme de violence inh\u00e9rente aux soci\u00e9t\u00e9s primitives\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0\u00c0 de rarissimes exceptions (les Eskimo du Centre et de l\u2019Est) aucune soci\u00e9t\u00e9 primitive n\u2019\u00e9chappe \u00e0 la violence, aucune d\u2019entre elles, quels que soient son mode de production, son syst\u00e8me techno-\u00e9conomique ou son environnement \u00e9cologique, n\u2019ignore ni ne refuse le d\u00e9ploiement guerrier d\u2019une violence qui engage l\u2019\u00eatre m\u00eame de chaque communaut\u00e9 impliqu\u00e9e dans le conflit arm\u00e9. Il semble donc bien acquis qu\u2019on ne peut penser la soci\u00e9t\u00e9 primitive sans penser aussi la guerre qui, comme donn\u00e9e imm\u00e9diate de la sociologie primitive, prend une dimension d\u2019<em>universalit\u00e9<\/em>.<\/pre>\n<p>\u00c0 cette pr\u00e9sence massive du fait guerrier r\u00e9pond le silence de l\u2019ethnologie la plus r\u00e9cente pour qui, dirait-on, la violence et la guerre n\u2019existent que dans les moyens propres \u00e0 les conjurer. D\u2019o\u00f9 provient ce silence\u00a0? D\u2019abord, \u00e0 coup s\u00fbr, des conditions dans lesquelles vivent actuellement les soci\u00e9t\u00e9s dont s\u2019occupent les ethnologues. On sait bien qu\u2019il n\u2019existe plus gu\u00e8re, de par le monde, de soci\u00e9t\u00e9s primitives absolument libres, autonomes, sans contact avec l\u2019environnement socio-\u00e9conomique \u201cblanc\u201d. En d\u2019autres termes, les ethnologues n\u2019ont plus beaucoup l\u2019occasion d\u2019observer des soci\u00e9t\u00e9s assez isol\u00e9es pour que le jeu des forces traditionnelles qui les d\u00e9finissent et les soutiennent puisse s\u2019y donner libre cours\u00a0: la guerre primitive est invisible parce qu\u2019il n\u2019y a plus de guerriers pour la faire. \u00c0 ce titre, la situation des Yanomami amazoniens est unique\u00a0: leur s\u00e9culaire isolement a permis \u00e0 ces Indiens, sans doute la derni\u00e8re grande soci\u00e9t\u00e9 primitive au monde, de vivre jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent comme si l\u2019Am\u00e9rique n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte. Aussi peut-on y observer l\u2019omnipr\u00e9sence de la guerre.<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Violence ethno-g\u00e9nocidaire<\/span> <span style=\"color: #99cc00;\">de la paix arm\u00e9e de l\u2019\u00c9tat<\/span><\/h6>\n<p>Ce fait ethnologique de la guerre primitive ne peut \u00eatre constat\u00e9 que lorsque les conditions primitives de la vie sociale sont pr\u00e9serv\u00e9es de la domination coloniale d\u2019un \u00c9tat qui impose sa paix\u00a0: par exemple, les Guayaki du Paraguay dont Clastres a \u00e9crit la <em>Chronique<\/em> (1972) n\u2019ont plus d\u2019ennemi primitif \u00e0 combattre, mais ils sont confront\u00e9s aux Blancs et \u00e0 des rapts d\u2019enfants contre lesquels ils n\u2019ont pas les moyens de se d\u00e9fendre. En voie de dislocation, les soci\u00e9t\u00e9s primitives sont condamn\u00e9es \u00e0 mort par le pacifisme forc\u00e9 auxquelles elles sont contraintes<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la <em>pax inca\u00efca<\/em> qui imposait aux tribus inf\u00e9od\u00e9es de payer le tribut et d\u2019adopter le culte du soleil, m\u00eame si la pression exerc\u00e9e par les Incas \u00ab\u00a0n\u2019atteignit jamais la violence du z\u00e8le maniaque avec lequel les Espagnols an\u00e9antiront plus tard l\u2019idol\u00e2trie indig\u00e8ne<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb. Car les Incas exer\u00e7aient une r\u00e9pression violente des soul\u00e8vements contre l\u2019autorit\u00e9 centrale du Cuzco que ponctuait une d\u00e9portation massive des tribus, violemment \u00e9loign\u00e9es de leurs lieux de culte (sources, grottes, etc.). Or la cons\u00e9quence de cette d\u00e9territorialisation et de ce d\u00e9racinement impos\u00e9s par la domination \u00e9tatique n\u2019est autre que l\u2019ethnocide, comme marque de fabrique de l\u2019\u00c9tat\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0La violence ethnocidaire, comme n\u00e9gation de la diff\u00e9rence, appartient bien \u00e0 l\u2019essence de l\u2019\u00c9tat, aussi bien dans les empires barbares que dans les soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es d\u2019Occident\u00a0: toute organisation \u00e9tatique est ethnocidaire, l\u2019ethnocide est le mode normal d\u2019existence de l\u2019\u00c9tat. Il y a donc une certaine universalit\u00e9 de l\u2019ethnocide, en ce qu\u2019il est le propre non pas seulement d\u2019un vague \u201fmonde blanc\u201d ind\u00e9termin\u00e9, mais de tout un ensemble de soci\u00e9t\u00e9s qui sont les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 \u00c9tat.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Clastres donne l\u2019exemple de l\u2019ethnocide de la culture du Midi de la France qui, lors de la croisade des Albigeois, prit pr\u00e9texte d\u2019extirper l\u2019h\u00e9r\u00e9sie cathare pour assurer l\u2019expansion de la monarchie cap\u00e9tienne. Reste que, dans le cas des empires barbares (Incas, Pharaons, etc.), l\u2019ethnocide s\u2019arr\u00eate d\u00e8s que l\u2019\u00c9tat s\u2019est impos\u00e9, de sorte que la domination des Incas a pu tol\u00e9rer l\u2019autonomie des communaut\u00e9s andines. En revanche, selon Clastres, la \u201fcivilisation\u201d capitaliste ne conna\u00eet aucune borne \u00e0 l\u2019expansion du syst\u00e8me de production\u00a0: la cons\u00e9quence en fut, par exemple, l\u2019extermination des Indiens de la pampa argentine pour assurer l\u2019\u00e9levage extensif des moutons et des vaches, ou encore, dans les plaines entre le Missouri et les Montagnes Rocheuses, l\u2019extermination de 9,5 millions de bisons pour en tirer viande, peau et os avec pour cons\u00e9quence le grand remplacement de 165\u00a0000 Pawnees, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches par \u00ab\u00a0le double ou le triple de d\u2019hommes et de femmes de race blanche qui ont fait de cette terre un jardin\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. L\u2019ethnocide consiste pour un groupe d\u2019hommes \u00e0 \u00eatre \u00ab\u00a0contraints par une violence ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb \u00e0 transformer \u00ab\u00a0leur genre de vie traditionnelle\u00a0\u00bb, l\u2019oppression \u00e9tatique permettant d\u2019imposer l\u2019exploitation et l\u2019ali\u00e9nation des domin\u00e9s de fa\u00e7on \u00e0 les faire travailler et produire plus en vue de satisfaire les nouveaux ma\u00eetres du pouvoir<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">La guerre comme institution universelle de la soci\u00e9t\u00e9 primitive<\/span><\/h6>\n<p>La disparition forc\u00e9e de la guerre primitive dans le contexte d\u2019une conqu\u00eate ethnocidaire et g\u00e9nocidaire ne doit donc pas induire en erreur sur le rapport \u00e0 la violence de ces soci\u00e9t\u00e9s. L\u2019<em>arch\u00e9ologie<\/em> de la violence primitive permet de reconna\u00eetre, au contraire, que l\u2019\u00eatre social de ces soci\u00e9t\u00e9s violentes est \u00ab\u00a0un <em>\u00eatre-pour-la-guerre<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: la r\u00e9flexion engag\u00e9e par Clastres sur le statut de la violence dans les soci\u00e9t\u00e9s sauvages, \u00ab\u00a0des causes qui l\u2019y d\u00e9cha\u00eenent et des effets qu\u2019elle y exerce\u00a0\u00bb, prend la forme d\u2019une r\u00e9futation des discours naturaliste, \u00e9conomiste et \u00e9changiste sur la guerre primitive<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p>Clastres r\u00e9cuse tout d\u2019abord la <em>naturalisation<\/em> de la violence par Leroi-Gourhan dans <em>Le<\/em> <em>geste et la parole<\/em> (1964)\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019agression comme comportement, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019usage de la violence\u00a0\u00bb, y est consid\u00e9r\u00e9e comme une propri\u00e9t\u00e9 zoologique de l\u2019esp\u00e8ce humaine, de sorte que \u00ab\u00a0la violence comme donn\u00e9e naturelle\u00a0\u00bb serait enracin\u00e9e dans l\u2019\u00eatre biologique de l\u2019humain qui satisferait de la sorte l\u2019objectif de se nourrir par le moyen de cette pr\u00e9dation \u00e9conomique<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. La cons\u00e9quence en est l\u2019association entre chasse et guerre, les deux activit\u00e9s \u00e9tant accomplies par des hommes arm\u00e9s\u00a0: la guerre est \u00e0 tort con\u00e7ue comme <em>chasse<\/em> \u00e0 l\u2019homme. Or la chasse n\u2019est pas agressive et le but de la guerre n\u2019est pas alimentaire, m\u00eame dans le cas des tribus cannibales\u00a0: sinon, il y aurait eu une anthropophagie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Comme la guerre, la chasse est une activit\u00e9 culturelle qui ne peut \u00eatre d\u00e9duite de l\u2019agressivit\u00e9 naturelle. Le discours \u00e9conomiste sur la guerre tenu par l\u2019anthropologie marxiste est tout aussi intenable\u00a0: la guerre n\u2019est pas un moyen de subsistance de groupes en concurrence pour substituer ou survivre. Contre cette th\u00e9orie <em>g\u00e9n\u00e9rale<\/em> de la soci\u00e9t\u00e9 et de l\u2019histoire fond\u00e9e sur le postulat productiviste du d\u00e9veloppement comme rem\u00e8de \u00e0 la raret\u00e9 pr\u00e9suppos\u00e9e des biens mat\u00e9riels, Clastres r\u00e9torque avec Sahlins que les soci\u00e9t\u00e9s primitives sont des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019abondance et de loisir\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 40px;\">\u00ab\u00a0la violence ne s\u2019articule donc pas \u00e0 la mis\u00e8re [\u2026] L\u2019universalit\u00e9 de l\u2019abondance primitive interdit pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019on puisse lui rapporter l\u2019universalit\u00e9 de la guerre.<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qu\u2019avance le discours \u00e9changiste de Claude L\u00e9vi-Strauss dans \u00ab\u00a0Guerre et commerce chez les Indiens de l\u2019Am\u00e9rique du Sud\u00a0\u00bb (1943), la guerre n\u2019est pas non plus l\u2019\u00e9chec du commerce de sorte que le commerce, premier, serait une alternative \u00e0 la guerre\u00a0: si c\u2019\u00e9tait le cas, la violence et la guerre ne seraient alors que des accidents provoqu\u00e9s par un d\u00e9rapage et la guerre perdrait \u00ab\u00a0<em>toute dimension institutionnelle<\/em>\u00a0\u00bb. C\u2019est exactement la th\u00e8se de Clastres qui soutient que cette \u00ab\u00a0alternative\u00a0: ou l\u2019\u00e9change ou la violence\u00a0\u00bb, est fictive, puisque \u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 primitive, c\u2019est l\u2019espace de l\u2019\u00e9change et <em>c\u2019est aussi le lieu de la violence<\/em><a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0\u00bb qui appartient \u00e0 l\u2019\u00eatre social primitif, tout comme l\u2019\u00e9change, m\u00eame s\u2019il y a discontinuit\u00e9 entre ces deux types d\u2019activit\u00e9s sociologiques. Clastres argumente cette th\u00e8se en pointant la fonction politique de la guerre de scission\u00a0: \u00ab\u00a0la relation profonde entre la multiplicit\u00e9 des unit\u00e9s sociopolitiques et la violence\u00a0\u00bb, c\u2019est que la guerre a pour but politique le morcellement de la soci\u00e9t\u00e9 primitive entre communaut\u00e9s hostiles, qui affirment ainsi leur diff\u00e9rence en d\u00e9fendant leur territoire respectif comme <em>exclusif<\/em> des autres. Tr\u00e8s souvent offensive, la guerre a pour fonction de conjurer l\u2019apparition de la violence coercitive du pouvoir d\u2019\u00c9tat en emp\u00eachant la fusion des communaut\u00e9s en <em>une<\/em> soci\u00e9t\u00e9 de sujets domin\u00e9s par une caste de ma\u00eetres. C\u2019est pourquoi les conditions de vie de la soci\u00e9t\u00e9 primitive impliquent l\u2019intensit\u00e9 extr\u00eame de la violence guerri\u00e8re qui prend pr\u00e9texte du moindre incident pour se d\u00e9clencher\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0La communaut\u00e9 primitive, loin de demeurer dans la fermeture sur elle-m\u00eame, s\u2019ouvre au contraire sur les autres, dans l\u2019intensit\u00e9 extr\u00eame de la violence guerri\u00e8re. Comment alors penser \u00e0 la fois le syst\u00e8me et la guerre\u00a0? La guerre est-elle un simple d\u00e9rapage qui traduirait l\u2019\u00e9chec occasionnel du syst\u00e8me ou bien le syst\u00e8me ne saurait-il fonctionner sans la guerre\u00a0? La guerre ne serait-elle pas une condition de possibilit\u00e9 de l\u2019\u00eatre social primitif\u00a0? La guerre serait-elle non pas la menace de mort, mais la condition de vie de la soci\u00e9t\u00e9 primitive\u00a0?<\/pre>\n<p>Un premier point est clair\u00a0: la possibilit\u00e9 de la guerre est inscrite dans l\u2019\u00eatre de la soci\u00e9t\u00e9 primitive. En effet, la volont\u00e9 de chaque communaut\u00e9 d\u2019affirmer sa diff\u00e9rence est assez tendue pour que le moindre incident transforme vite la diff\u00e9rence voulue en diff\u00e9rend r\u00e9el. Violation de territoire, agression suppos\u00e9e du chaman des voisins\u00a0: il n\u2019en faut pas plus pour que la guerre \u00e9clate. \u00c9quilibre fragile par cons\u00e9quent\u00a0: la possibilit\u00e9 de la violence et du conflit arm\u00e9 est ici une donn\u00e9e imm\u00e9diate.<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La guerre comme donn\u00e9e imm\u00e9diate de la vie sociale donne \u00e0 la violence un statut <em>structural<\/em> qu\u2019atteste l\u2019universalit\u00e9 de la guerre comme institution culturelle \u00e0 l\u2019origine des alliances politiques<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. Ce n\u2019est donc pas la guerre de chaque groupe contre tous les autres groupes\u00a0: si l\u2019\u00e9tranger est de prime abord l\u2019ennemi, il d\u00e9coule de ce fait premier la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019alli\u00e9 comme ami \u00e0 cultiver contre les ennemis. La communaut\u00e9 primitive affirme bien sa diff\u00e9rence irr\u00e9ductible par rapport \u00e0 tous les autres groupes, m\u00eame amis et alli\u00e9s\u00a0; mais la guerre requiert <em>tactiquement<\/em> l\u2019alliance, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab\u00a0division des Autres entre alli\u00e9s et ennemis\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019\u00e9change de cadeaux et surtout l\u2019\u00e9change exogamique de femmes visent \u00e0 instituer et conforter l\u2019alliance politico-militaire avec des parents, m\u00eame si les guerriers primitifs r\u00e9pugnent au jeu \u00e9changiste et lui pr\u00e9f\u00e8rent \u00ab\u00a0la capture des femmes\u00a0\u00bb ennemies<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. Tout en attestant la pr\u00e9f\u00e9rence pour la guerre, en particulier des soci\u00e9t\u00e9s guerri\u00e8res, surtout si le sexe-ratio y pousse, cette alternative de s\u2019emparer des femmes \u00e0 la guerre \u00ab\u00a0par la violence\u00a0\u00bb comporte n\u00e9anmoins un risque aggrav\u00e9 de subir des violences (blessures, mort). C\u2019est ce calcul int\u00e9ress\u00e9 qui pousse \u00e0 l\u2019\u00e9change avec des groupes alli\u00e9s pour mieux combattre les groupes ennemis. En somme, la guerre est premi\u00e8re par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9change qui n\u2019en est qu\u2019un \u00ab\u00a0effet tactique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0un mal n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb. L\u00e9vi-Strauss ne peut postuler la primaut\u00e9 de l\u2019\u00e9change qu\u2019en raison de la fatale confusion entre la n\u00e9cessit\u00e9 <em>structurale<\/em> de l\u2019\u00e9change exogamique, pour respecter la prohibition de l\u2019inceste au fondement de la soci\u00e9t\u00e9, et l\u2019opportunit\u00e9 <em>conjoncturelle<\/em> d\u2019\u00e9changer femmes et cadeaux avec telle ou telle communaut\u00e9 de parents, pour m\u00e9nager ponctuellement une alliance politique en vue de la guerre \u00e0 mener contre d\u2019autres groupes\u00a0: c\u2019est \u00e0 ce niveau-l\u00e0 que se pose la question du choix strat\u00e9gique entre guerre et alliance. M\u00e9connaissant \u00ab\u00a0l\u2019importance r\u00e9elle de la violence\u00a0\u00bb, le discours \u00e9changiste sur la guerre veut croire \u00e0 \u00ab\u00a0un mouvement constant de l\u2019\u00e9change de la suppression de la violence.<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La guerre comme politique ext\u00e9rieure de la soci\u00e9t\u00e9 primitive est le v\u00e9ritable moteur de la vie sociale et le fondement m\u00eame de cette \u00ab\u00a0<em>soci\u00e9t\u00e9 pour la guerre<\/em>\u00a0\u00bb, par essence guerri\u00e8re, qui s\u2019efforce d\u2019emp\u00eacher l\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00c9tat\u00a0: la guerre fait office de moyen de dispersion centrifuge des communaut\u00e9s primitives qui leur permet de d\u00e9fendre leur ind\u00e9pendance par la violence des armes en tenant les autres groupes \u00e0 distance<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>. Ce n\u2019est donc pas <em>l\u2019<\/em><em>\u00c9tat contre la guerre<\/em>, comme le pensait Hobbes, mais bien <em>la guerre contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em>, comme le soutient Clastres<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>. Mais qu\u2019en est-il des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 guerriers\u00a0?<\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #99cc00;\">Intensification de la violence <\/span><br \/><span style=\"color: #99cc00;\">dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 guerriers professionnels<\/span><\/h6>\n<p>Dans \u00ab\u00a0Le malheur du guerrier sauvage\u00a0\u00bb (1977), Pierre Clastres explique que la guerre primitive est peu meurtri\u00e8re, sauf dans ce cas tr\u00e8s sp\u00e9cial de soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 guerriers professionnels o\u00f9 la violence augmente en intensit\u00e9 de mani\u00e8re significative. Les jeunes hommes ayant la vocation guerri\u00e8re ne pouvaient \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans la confr\u00e9rie des guerriers qu\u2019\u00e0 la suite d\u2019un rituel militaire qui leur conf\u00e9rait le titre sp\u00e9cifique \u00e0 ce corps de chevalerie prestigieuse\u00a0: dans le Chaco, par exemple, le jeune chulupi ou abipone devait accomplir l\u2019exploit de ramener le scalp d\u2019un ennemi tu\u00e9 au combat pour \u00eatre admis dans le club des guerriers au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie d\u2019anoblissement<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. Les missionnaires chr\u00e9tiens se sont inqui\u00e9t\u00e9s de cette passion pour la guerre qui poussait les Abipones \u00e0 consid\u00e9rer les blessures inflig\u00e9es aux enfants lors des entra\u00eenements comme faisant partie int\u00e9grante d\u2019une \u00ab\u00a0p\u00e9dagogie de la violence\u00a0\u00bb visant \u00e0 cultiver le go\u00fbt des jeunes gens pour la guerre<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/p>\n<p>En contrepoint de sa th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9 primitive, l\u2019ethnologue <em>doit<\/em> \u00e9tudier ce cas particulier de ces soci\u00e9t\u00e9s guerri\u00e8res dans lesquelles une minorit\u00e9 d\u2019hommes font constamment la guerre \u00e0 travers leurs propres exp\u00e9ditions guerri\u00e8res, qui ne sont pas des guerres men\u00e9es par l\u2019ensemble de la tribu<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>. Car l\u2019existence de ce groupe de guerriers \u201fprofessionnels\u201d fait que l\u2019\u00e9tat permanent de guerre potentielle \u2013\u00a0la situation g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9 primitive\u00a0\u2013 tend \u00e0 se transformer en guerre <em>effective<\/em> permanente \u2013\u00a0la situation particuli\u00e8re des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 guerriers\u00a0\u2013 avec pour cons\u00e9quence d\u2019apparemment enlever \u00e0 la tribu le pouvoir de d\u00e9cider elle-m\u00eame de faire ou non la guerre<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. C\u2019est du moins la question qui se pose\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Il s\u2019agit de savoir si la soci\u00e9t\u00e9 primitive ne court point de risque \u00e0 laisser cro\u00eetre en son sein un groupe social particulier, celui des guerriers [\u2026], \u00e0 savoir d\u2019hommes qui d\u00e9tiennent un quasi-monopole de la capacit\u00e9 militaire de la soci\u00e9t\u00e9, le monopole en quelque sorte de la violence organis\u00e9e. Cette violence, ils l\u2019exercent sur les ennemis. Mais pourrait-il se faire qu\u2019ils en viennent \u00e0 l\u2019exercer <em>aussi<\/em> sur leur propre soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Non pas la violence en sa r\u00e9alit\u00e9 physique (\u201fguerre civile\u201d des guerriers contre la soci\u00e9t\u00e9), mais en tant qu\u2019elle pourrait donner lieu \u00e0 une <em>prise de pouvoir<\/em> par le groupe des guerriers qui l\u2019exerceraient d\u00e8s lors sur, et au besoin contre, la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Le groupe des guerriers, comme organe sp\u00e9cialis\u00e9 du corps social, pourrait-il devenir un <em>organe s\u00e9par\u00e9 du pouvoir politique<\/em>\u00a0?<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Clastres r\u00e9pond par la n\u00e9gative \u00e0 toutes ces questions. Tout en ayant conquis le droit \u00e0 quelques privil\u00e8ges (titre, nom, coiffure et peintures sp\u00e9ciales, etc.) que ponctuent l\u2019attrait \u00e9rotique de ces hommes prestigieux<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>, ce groupe autonome de guerriers en qu\u00eate de gloire ne dispose d\u2019aucun pouvoir effectif<em> sur<\/em> la soci\u00e9t\u00e9, f\u00e9minine, du fait m\u00eame que les guerriers sont destin\u00e9s \u00e0 mourir de mort violente \u00e0 la guerre\u00a0: si l\u2019<em>\u00eatre-pour-la-vie<\/em> de la femme lui garantit la ma\u00eetrise sociologique de la vie du groupe, l\u2019<em>\u00eatre-pour-la-mort<\/em> du guerrier le condamne \u00e0 terme \u00e0 mourir<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>\u00a0; faute de combattants, les guerriers professionnels ne peuvent donc se constituer en caste<em> s\u00e9par\u00e9e<\/em> de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est dire que l\u2019intensification de la violence meurtri\u00e8re se retourne fatalement contre ces guerriers habit\u00e9s par l\u2019<em>instinct de mort<\/em><a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a> qui les pousse \u00e0 risquer leur vie pour acqu\u00e9rir du prestige, et non du pouvoir, en accomplissant des exploits aussi admirables qu\u2019insens\u00e9s\u00a0: le prestige acquis \u00e0 la guerre assure au groupe des guerriers la sup\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un statut social sans qu\u2019aucune \u00ab\u00a0hi\u00e9rarchie du pouvoir\u00a0\u00bb n\u2019en d\u00e9rive<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>. L\u2019ethnologue se lance \u00e0 nouveau dans une arch\u00e9ologie de la violence sauvage en s\u2019effor\u00e7ant, cette fois-ci, de retracer les raisons de son intensification dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 confr\u00e9ries guerri\u00e8res.<\/p>\n<p>La guerre n\u2019est pas plus une fin en soi qu\u2019un moyen d\u2019atteindre une finalit\u00e9 d\u2019ordre \u00e9conomique. C\u2019est le d\u00e9sir de prestige qui est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019amour de la guerre\u00a0: m\u00eame le butin de guerre est signe de prestige. Abstraction faite des instruments m\u00e9talliques, le reste du butin est pr\u00e9cieux sans \u00eatre utile\u00a0: les Abipones risquaient leur vie pour voler \u00e0 leurs ennemis des chevaux dont ils n\u2019avaient aucunement besoin, mais dont le soin leur co\u00fbtait \u00e9norm\u00e9ment\u00a0; faute de travail \u00e0 leur donner en dehors de menues corv\u00e9es, les prisonniers captur\u00e9s ne pouvaient \u00eatre soumis \u00e0 la violence de l\u2019esclavage\u00a0; le rapt des enfants des autres par les Abipones n\u2019est rendu d\u00e9mographiquement n\u00e9cessaire qu\u2019en raison de la d\u00e9population de ces groupes d\u00e9cim\u00e9s par la guerre, dont les femmes ne d\u00e9siraient plus avoir d\u2019enfant<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a>. C\u2019est donc \u00ab\u00a0une sorte de sport\u00a0\u00bb, extr\u00eame s\u2019il en faut, qui pousse le guerrier \u00e0 r\u00e9aliser des exploits individuels qu\u2019il doit attester en ramenant un scalp, troph\u00e9e qui est plus ou moins prestigieux selon la valeur de l\u2019ennemi et la vaillance n\u00e9cessaire pour le tuer, la hi\u00e9rarchie du prestige social \u00e9tant fonction de la hi\u00e9rarchie des scalps<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>. Ce n\u2019est pas une pratique habituelle de la guerre primitive\u00a0: dans le Chaco, seuls les guerriers professionnels scalpent. C\u2019est le premier \u00e9l\u00e9ment qui contribue \u00e0 l\u2019intensification de la violence\u00a0: la comp\u00e9tition pour le prestige pousse le guerrier non seulement \u00e0 tuer, mais \u00e0 scalper son ennemi, m\u00eame vivant, comme ce fut le cas pour un c\u00e9l\u00e8bre chef de guerre toba<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>.<\/p>\n<p>Un second facteur d\u2019intensification de la violence serait constitu\u00e9 par \u00ab\u00a0la \u201fperversion\u201d \u00e9conomique de la guerre\u00a0\u00bb du fait d\u2019un glissement fonctionnel qui transmue les raids guerriers en entreprises de pillage\u00a0: les Apaches de G\u00e9ronimo, par exemple, abandonnent l\u2019agriculture pour piller les \u00e9tablissements des \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique et du Mexique<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a>. Mais c\u2019est, selon Clastres, un \u00e9l\u00e9ment n\u00e9gligeable au regard du premier facteur. Car la recherche de gloire ne conna\u00eet aucune autre limite que la mort\u00a0: \u00e0 terme, le guerrier t\u00e9m\u00e9raire est condamn\u00e9 \u00e0 mourir sous la torture\u00a0!<\/p>\n<p>Le statut acquis n\u2019\u00e9tant jamais d\u00e9finitif, et le fils n\u2019h\u00e9ritant pas du p\u00e8re, le guerrier sauvage doit en effet toujours renouveler ses exploits en prenant des risques insens\u00e9s pour montrer sa bravoure face \u00e0 un ennemi courageux et f\u00e9roce. Cette <em>escalade<\/em> de la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 et de la f\u00e9rocit\u00e9 pousse \u00e0 faire des raids de nuit pour abattre l\u2019ennemi dans son campement apr\u00e8s avoir p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 profond\u00e9ment dans le territoire ennemi\u00a0: <em>seul contre tous<\/em>, un Iroquois est capable d\u2019entrer dans un village huron pour y tuer des ennemis \u00e0 la hache avant d\u2019\u00eatre pourchass\u00e9 pendant un ou deux jours par une centaine de Hurons\u00a0; moins chanceux, un Crow a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 apr\u00e8s s\u2019\u00eatre aventur\u00e9 seul chez les Sioux pour leur voler des chevaux<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a>. Le destin du guerrier captur\u00e9 est d\u2019\u00eatre tortur\u00e9 \u00e0 mort et sa gloire, c\u2019est de continuer \u00e0 braver les ennemis sans montrer aucun signe de douleur pour les supplices inflig\u00e9s. La torture atteste une intensification de la violence que m\u00eame les cannibales de Montaigne ne connaissaient pas, du moins avant que les Europ\u00e9ens ne leur enseignent \u00e0 tourmenter et pers\u00e9cuter vivants leurs ennemis pour s\u2019en venger plus cruellement<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>.<\/p>\n<p>Il y a bien l\u00e0 une violence exacerb\u00e9e de mani\u00e8re sadique qui laisse poindre le destin pervers de la pulsion de mort qui transpara\u00eet \u00e9galement dans la version masochiste de ces confr\u00e9ries de guerriers fous pr\u00eats au suicide (<em>Crazy-Dog society<\/em>) qui ne reculent jamais au combat, par exemple chez les Sioux, les Cheyennes ou les Crow. Ainsi, la soci\u00e9t\u00e9 garde bien la ma\u00eetrise des r\u00e8gles\u00a0: la <em>soci\u00e9t\u00e9-pour-la guerre<\/em> s\u2019av\u00e8re \u00eatre une <em>soci\u00e9t\u00e9 contre<\/em> <em>le guerrier<\/em>, par avance condamn\u00e9 \u00e0 mort en raison de son d\u00e9sir de prestige<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>. Au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 primitive, le malheur du guerrier sauvage qui doit sans cesse conqu\u00e9rir \u00e0 nouveau son prestige \u00e0 la guerre, c\u2019est qu\u2019il ne peut que finir par en mourir. Chez les Yanomami, par exemple, le leader guerrier Fusiwe fut reconnu chef en raison du prestige acquis comme \u00ab\u00a0organisateur et conducteur de raids victorieux contre les groupes ennemis\u00a0\u00bb\u00a0; mais, lorsqu\u2019il essaie d\u2019imposer sa guerre \u00e0 la tribu, il est abandonn\u00e9 et il doit la mener seul avec pour destin de mourir \u00ab\u00a0cribl\u00e9 de fl\u00e8ches\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>. Le destin du guerrier sauvage, c\u2019est bien de <em>se<\/em> faire tuer\u2026<\/p>\n<p>M\u00eame sous sa forme exacerb\u00e9e, la violence entre ennemis est assum\u00e9e comme r\u00e8gle du jeu de la lutte pour la reconnaissance prestigieuse au sein de la tribu et aussi par rapport aux tribus ennemies. Tout montre ainsi la supr\u00e9matie de la loi tribale comme pr\u00e9valence de la tribu par rapport aux individus qui, pour \u00eatre incorpor\u00e9s comme adultes, doivent en amont souffrir dans leur chair leur int\u00e9gration au groupe. Faut-il comprendre les scarifications rituelles comme une forme de violence comparable aux tortures inflig\u00e9es aux ennemis\u00a0? S\u2019agit-il d\u2019une violence \u00e0 proprement parler\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Clastres, \u00ab\u00a0Arch\u00e9ologie de la violence\u00a0: la guerre dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives\u00a0\u00bb (1977), <em>Recherches\u2026<\/em>, p.\u00a0171.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0174-175.<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"> [3]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0176.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a055. Le recueil des <em>Recherches\u2026<\/em> r\u00e9\u00e9dite l\u2019article \u00e0 propos \u00ab\u00a0De l\u2019ethnocide\u00a0\u00bb (1974) paru dans l\u2019<em>Encyclop\u00e9dia<\/em> <em>Universalis<\/em>.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a055.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a057 (Clastres cite \u00e0 cet endroit la d\u00e9claration du g\u00e9n\u00e9ral Sherman \u00e0 Buffalo Bill).<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Clastres, <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em> (1974), p.\u00a0173. <a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0176-188.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0176-178. <em>Cf<\/em>. Andr\u00e9 Leroi-Gourhan, <em>Le<\/em> <em>geste et la parole<\/em>, Albin Michel, 1964, t.\u00a0I, p.\u00a0237-238.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0179-183. <em>Cf. <\/em>Marshall Sahlins, <em>\u00c2ge de pierre, \u00e2ge d\u2019abondance \u2013 l\u2019\u00e9conomie des soci\u00e9t\u00e9s primitives<\/em> (1972), Gallimard, 1976.<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0183-187 (soulign\u00e9 par Clastres).<a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"> [12]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0193.<br \/><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0195. <a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0196-199. <a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0200-202.<br \/><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0203-205 <a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0206-207. <a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0218 <em>vs<\/em> p.\u00a0226-227.<br \/><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0219.<a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\"> [20]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0211-212. <a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0230-231. <br \/><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0228. <a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0232. <a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0239.<br \/><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0237. <em>Cf. <\/em>Christian Ferri\u00e9, <em>Le<\/em> <em>Mouvement inconscient du politique<\/em> (2017), p.\u00a083-97.<br \/><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0217. <a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0221-225. <a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0227 vs p.\u00a0233.<br \/><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0235. <em>Cf. <\/em>Pierre Clastres, <em>Mythologie des Indiens Chulupi<\/em>, \u00e9dition pr\u00e9par\u00e9e par Michel Cartry et H\u00e9l\u00e8ne Clastres, Peeters, Louvain-Paris, 1992, p.\u00a0123-124.<br \/><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0226. <em>Cf. <\/em>Tacite, <em>Germania<\/em>, XIV, 4-5\u00a0: en voir la trad. fr. de <em>La Germanie<\/em> par J. Perret, Les Belles Lettres, 1997, coll. \u00ab\u00a0classiques en poche\u00a0\u00bb, p.\u00a0111.<br \/><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0234-235. Cet exemple et le suivant, un Cheyenne tu\u00e9 en chargeant seul l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine, font r\u00e9f\u00e9rence aux M\u00e9moires d\u2019un Sioux\u00a0: <em>\u00c9lan Noir ou la vie d\u2019un saint homme des Sioux oglalas<\/em> relat\u00e9e par John Neihardt (1932), trad. fr. de l\u2019anglais, Stock, 1977, p.\u00a0122-124 (il s\u2019agit en fait d\u2019un Lakota).<br \/><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0236. <em>Cf. <\/em>Montaigne, <em>Les Essais<\/em>, PUF, coll. \u00ab\u00a0quadrige\u00a0\u00bb, 1992, \u00ab\u00a0De la cruaut\u00e9\u00a0\u00bb, livre\u00a0II, chap.\u00a0XI, p.\u00a0430 <em>vs<\/em> p.\u00a0432 &amp; \u00ab\u00a0Des cannibales\u00a0\u00bb, livre\u00a0I, chap.\u00a0XXXI\u00a0:<\/p>\n<pre style=\"padding-left: 80px;\">les Tupinamba \u00ab\u00a0ayant apper\u00e7eu que les Portuguois, qui s\u2019estoient r\u2019alliez \u00e0 leurs adversaires [*les Tupinankin], usoient d\u2019une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient, qui estoit de les enterrer jusques \u00e0 la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres\u00a0: ils penserent que ces gens icy de l\u2019autre monde, comme ceux qui avoyent sem\u00e9 la connoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu\u2019eux en toute sorte de malice, ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu\u2019elle devoit estre plus aigre que la leur, commencerent de quitter leur fa\u00e7on ancienne pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l\u2019horreur barbaresque qu\u2019il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy, jugeans bien de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu\u2019il y a plus de barbarie \u00e0 manger un homme vivant qu\u2019\u00e0 le manger mort, \u00e0 deschirer, par tourmens et par ge\u00e9nes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l\u2019avons, non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous pretexte de piet\u00e9 et de religion), que de le rostir et manger apres qu\u2019il est trespass\u00e9.\u00a0\u00bb (p.\u00a0209)<\/pre>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0239 &amp; n.\u00a01 sur les confr\u00e9ries de guerriers-suicide.<br \/><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0235, <em>cf. <\/em>p.\u00a038-39 &amp; <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em> (1974), p.\u00a0178-179.<\/p>\n<h5>3. <br \/><span style=\"color: #ff00ff;\">La torture rituelle des corps : une violence ?<\/span><\/h5>\n<p>Si la torture rituelle des corps des Indiens leur fait endurer d\u2019incontestables souffrances, peut-on pour autant parler de violence au sens d\u2019un <em>abus<\/em> ou d\u2019un <em>exc\u00e8s<\/em> dans l\u2019usage de la force du groupe qui s\u2019exercerait aux d\u00e9pens de l\u2019individu<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est ce dont traite l\u2019article, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 dans <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em>, \u00e0 propos \u00ab\u00a0De la torture dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives\u00a0\u00bb (1973). Selon Clastres, le rite d\u2019initiation inscrit sur les corps le savoir collectif de la loi tribale de l\u2019\u00e9galit\u00e9<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0: <em>Tu n\u2019auras pas le d\u00e9sir de pouvoir<\/em> (sur les autres)\u00a0; <em>Tu n\u2019auras pas le d\u00e9sir de soumission<\/em> (des autres ou aux autres). Cette inscription sur les corps s\u2019effectue \u00ab\u00a0avec une terrible cruaut\u00e9\u00a0\u00bb, dont la fonction serait n\u00e9anmoins de viser et veiller \u00ab\u00a0\u00e0 emp\u00eacher l\u2019av\u00e8nement d\u2019une terrifiante cruaut\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: celle de la loi d\u2019in\u00e9galit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> que les co-d\u00e9tenus des camps de l\u2019URSS des ann\u00e9es 1960-70 inscrivent sur leur corps en \u00e9crivant sur leur front \u201fesclaves de Khrouchtchev\u201d ou \u201fesclave du P.C.U.S.\u201d<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Quelle diff\u00e9rence y a-t-il entre cette <em>terrifiante<\/em> cruaut\u00e9 de la terreur totalitaire et la <em>terrible<\/em> cruaut\u00e9 des tortures impos\u00e9es aux jeunes gens par la communaut\u00e9 primitive\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 titre d\u2019exemple, Pierre Clastres reprend \u00e0 l\u2019ouvrage de George Catlin, <em>Les Indiens de la Prairie<\/em> (1876), l\u2019exemple d\u2019un jeune Mandan \u00e0 la jambe ensanglant\u00e9e, d\u00e9chir\u00e9e par le poids d\u2019un cr\u00e2ne d\u2019\u00e9lan, qui se tra\u00eene sur 1\u00a0km pour aller implorer le grand esprit pendant trois jours et trois nuits, seul, sans secours ni nourriture, avant de revenir sur les genoux dans le village o\u00f9 il sera soign\u00e9 et nourri. Selon Clastres, la force qui le pousse n\u2019est point une pulsion masochiste, mais \u00ab\u00a0le d\u00e9sir de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la loi, la volont\u00e9 d\u2019\u00eatre, ni plus ni moins, l\u2019\u00e9gal des autres initi\u00e9s.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb Selon l\u2019interpr\u00e9tation classique de Catlan, le jeune homme entend montrer ainsi sa capacit\u00e9 de r\u00e9sistance <em>individuelle<\/em>. Sans contredire Catlin, Clastres avance qu\u2019il s\u2019agirait plus encore d\u2019un enseignement dispens\u00e9 par la tribu \u00e0 la jeune personne dont la modalit\u00e9 serait l\u2019intensit\u00e9 de la souffrance qui lui est inflig\u00e9e avec cruaut\u00e9 pour assurer \u00ab\u00a0la prise de possession du corps par la soci\u00e9t\u00e9<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0\u00bb en imprimant lui sa marque\u00a0: le supplice, \u00e0 endurer en silence, est une \u00e9preuve marquante qui laisse une trace ineffa\u00e7able sur le corps et, donc, un souvenir inoubliable de l\u2019appartenance au groupe. Clastres en donne plusieurs exemples dont celui, chez les Abipone, du cruel tatouage des visages des jeunes filles lors de leur premi\u00e8re menstruation<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Ces terribles tortures sont-elles pour autant des violences\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019heure actuelle, personne ne qualifierait de violence les souffrances endur\u00e9es pour <em>se<\/em> faire tatouer, lifter ou op\u00e9rer. La seule diff\u00e9rence, c\u2019est la cruaut\u00e9 de la torture inflig\u00e9e<em> pour<\/em> faire souffrir, m\u00eame si cette c\u00e9r\u00e9monie rituelle est accept\u00e9e comme une r\u00e8gle fondamentale du groupe qui est voulue par les jeunes gens, du moins dans les conditions d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 primitive. Car il en va autrement d\u00e8s lors que la soci\u00e9t\u00e9 primitive est en voie de dissolution. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Clastres se trouve parmi les Ach\u00e8, un groupe guayaki, une jeune fille nomm\u00e9e Chachugi refuse les scarifications\u00a0: contamin\u00e9e par le contact avec les Blancs, elle refuse la loi des Ach\u00e8, terrifi\u00e9e qu\u2019elle est par l\u2019\u00e9preuve de la douleur\u00a0; un matin, on d\u00e9couvre le cadavre de la petite morte pendant la nuit, sans commentaire, car les Ach\u00e8 savent<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u2026 C\u2019est le d\u00e9but de la fin\u00a0!<\/p>\n<p>Dans la <em>Chronique des Indiens Guayaki<\/em> (1972), Clastres d\u00e9crit les cruels rites en vigueur dans cette soci\u00e9t\u00e9. Les gar\u00e7ons guayaki doivent endurer deux rites d\u2019initiation. Tout d\u2019abord, la perforation de la l\u00e8vre inf\u00e9rieure pour y introduire un lacet donne droit au gar\u00e7on \u00e0 s\u00e9duire les femmes<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0: il est alors une sorte d\u2019insouciant s\u00e9ducteur que symbolise le jaguar solitaire et cannibale. Quelques ann\u00e9es plus tard, la scarification du dos, d\u2019une atroce douleur \u2013\u00a0il s\u2019agit de dix incisions en ligne droite, du haut de l\u2019\u00e9paule jusqu\u2019au sommet des fesses\u00a0\u2013, lui donne le droit \u00e0 \u00eatre mari d\u2019une \u00e9pouse ayant des enfants\u00a0: la souffrance lui ayant permis de payer sa dette \u00e0 la tribu, le jeune devient un homme \u201fterrible\u201d<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Par contraste, les premi\u00e8res menstruations des filles donnent lieu \u00e0 deux \u00e9preuves rituelles qui s\u2019effectuent \u00e0 la suite l\u2019une de l\u2019autre\u00a0: tout d\u2019abord, les filles nouvellement menstru\u00e9es sont clo\u00eetr\u00e9es dans une hutte de r\u00e9clusion, avant une s\u00e9ance de flagellation avec des verges de tapir par des vieilles femmes qui leur infligent des coups trop courts pour \u00eatre vraiment douloureux\u00a0; comme pour les gar\u00e7ons, une pierre sert ensuite \u00e0 scarifier leur corps, depuis la base des seins jusqu\u2019au sexe, deux fois de chaque c\u00f4t\u00e9 en forme d\u2019arc de cercle, l\u2019espace int\u00e9rieur \u00e9tant stri\u00e9 sur toute la largeur du ventre par des entailles plus courtes et courbes<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Les plaies enduites de charbon de bois pour cicatriser laissent une trace ind\u00e9l\u00e9bile\u00a0: la jeune fille est devenue femme.<\/p>\n<p>Si le chasseur est touch\u00e9 par la malchance, il la conjurera en <em>se<\/em> faisant lui-m\u00eame de nouvelles scarifications ou en <em>se<\/em> les faisant faire par un compagnon<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. La souffrance du rituel est bien violente, mais la douleur ressentie n\u2019est pas comprise comme une violence commise<sup>2<\/sup> par les responsables du rituel et elle ne fait pas m\u00eame violence \u00e0<sup>1<\/sup> l\u2019individu qui veut subir cette cruelle \u00e9preuve. Sans l\u2019embellir pour autant, Clastres s\u2019attache \u00e0 penser la fonction sociale de la torture inflig\u00e9e aux corps au sein du groupe primitif. Il y aurait comme un \u00ab\u00a0jeu de la violence<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>\u00a0\u00bb contr\u00f4l\u00e9e ou canalis\u00e9e qui reviendrait, lors des rituels d\u2019initiation, \u00e0 <em>m\u00e9nager<\/em> la violence de la vie pour pr\u00e9parer les jeunes gens \u00e0 la duret\u00e9 de la vie d\u2019adulte. Il y en a un tr\u00e8s bel exemple chez les Guayaki\u00a0: la violence de la vie qui s\u00e9pare les enfants de leur m\u00e8re provoque une protestation chant\u00e9e-pleur\u00e9e des femmes, laquelle d\u00e9clenche l\u2019agressivit\u00e9 des hommes dont le chant redouble agressivement de force et de violence<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>, avant que ne s\u2019abattent sur elles des coups de poing et de pied ass\u00e9n\u00e9s par les p\u00e8res des initi\u00e9s\u00a0; cette \u00ab\u00a0violence subite\u00a0\u00bb des hommes hors d\u2019eux-m\u00eames qui menacent, pour se venger, de fl\u00e9cher les femmes et m\u00eame les initi\u00e9s, que doit prot\u00e9ger leur vengeur-justicier<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>, r\u00e9pondrait \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de laisser grandir les enfants en les pr\u00e9parant \u00e0 affronter la violence de la vie<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>. La violence humaine de la culture r\u00e9pondrait en fait \u00e0 la violence de la nature\u2026<\/p>\n<p><em>Se<\/em> soumettre \u00e0 de telles \u00e9preuve <em>de force<\/em> mentale et physique (supporter la douleur des initiations, risquer sa vie \u00e0 la guerre ou \u00e0 la chasse) \u2013\u00a0<em>sans donc se faire violence<\/em> en se for\u00e7ant \u00e0 faire ce que la communaut\u00e9 attend, mais en tirant fiert\u00e9 ou gloire d\u2019en \u00eatre capable\u00a0\u2013, ce n\u2019est pas subir une violence impos\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une mythologie ali\u00e9nante\u00a0: c\u2019est endurer la souffrance de la vie <em>sociale<\/em>, comme les autres, et ne s\u2019en <em>venger<\/em> que contre les ennemis\u2026<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> C\u2019est la position de Claude Lefort dans son article sur \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre de Clastres\u00a0\u00bb, in\u00a0: M. Abensour (<em>dir<\/em>.), <em>L\u2019esprit des lois sauvages<\/em>, Seuil, 1987, p.\u00a0197-201. L\u2019ethnologue aurait n\u00e9glig\u00e9 de reconna\u00eetre \u00ab\u00a0l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 premi\u00e8re de la loi\u00a0\u00bb, laquelle impose la torture des corps\u00a0: le corps naturel \u00e9tant habit\u00e9 par des forces invisibles qui ont leur si\u00e8ge en dehors de lui, \u00ab\u00a0le corps propre de chacun ne s\u2019appartient pas\u00a0\u00bb. Lefort regrette que Clastres ait par cons\u00e9quent n\u00e9glig\u00e9 le fait que l\u2019imposition de l\u2019\u00e9galit\u00e9 passe par une intrusion violente de la loi dans le corps\u00a0: <em>imprudemment<\/em> \u2013\u00a0faut-il pr\u00e9ciser\u00a0\u2013, \u00e0 consid\u00e9rer la description clastrienne de la cruaut\u00e9 \u00ab\u00a0De la torture dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives\u00a0\u00bb (1973). C\u2019est que Lefort, reprenant de mani\u00e8re anachronique les termes de la critique furetiste de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, interpr\u00e8te ces tortures cruelles comme des pratiques pouvant parfois \u00ab\u00a0avoisiner la terreur\u00a0\u00bb\u00a0: le pouvoir coercitif de la communaut\u00e9 en userait pour \u00ab\u00a0faire r\u00e9gner l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les hommes\u00a0\u00bb.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Clastres, <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019<\/em><em>\u00c9tat<\/em> (1974), p.\u00a0154.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0160 (soulign\u00e9 par mes soins).<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0153. <a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0159. <a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0155. <a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0157.<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0152-153.<br \/><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Clastres,<em> Chronique des Indiens Guayaki<\/em> (1972), p.\u00a0134-135.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0142-143.<a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"> [11]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0144-151. <a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0232.<br \/><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0138. <a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0130-131. <a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0138-139.<br \/><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Dans <em>La violence de l\u2019interpr\u00e9tation<\/em> (1975), Piera Castoriadis-<a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/2020\/08\/21\/aulagnier\/\">Aulagnier<\/a> explique que cette violence symbolique est n\u00e9cessaire pour faire sortir l\u2019<em>infans<\/em> de sa bulle autistique\u2026<\/p>\n<h6>4. <br \/><span style=\"color: #99cc00;\"><span style=\"color: #ff00ff;\">La violence premi\u00e8re entre souffrance et vengeance<\/span><\/span><\/h6>\n<p>La violence humaine serait prise dans un cycle originaire qui la ram\u00e8ne, en amont, \u00e0 la souffrance de la vie naturelle et culturelle comme source du d\u00e9sir agressif de faire souffrir d\u2019autres \u00eatres \u00e0 leur tour par le moyen d\u2019une vengeance qui permet d\u2019\u00e9pancher l\u2019agressivit\u00e9 provoqu\u00e9e par la souffrance. C\u2019est la s\u00e9rie qui permettrait de retracer la gen\u00e8se psycho-sociale de la violence humaine en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: <em>Souffrance\u2013vengeance\u2013violence\u2013souffrance<\/em>, etc.<\/p>\n<p>Dans le cas des soci\u00e9t\u00e9s premi\u00e8res, c\u2019est tr\u00e8s net\u00a0: la violence se pr\u00e9sente sous les traits de la vengeance \u00e0 exercer sur les ennemis. C\u2019est pourquoi la violence primitive est tr\u00e8s souvent justifi\u00e9e en invoquant le d\u00e9sir de vengeance qui, normalement, est dirig\u00e9e contre les ennemis\u00a0: les Iroquois pour le guerrier algonkin \u00e9voqu\u00e9 par Champlain<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Une th\u00e9orie critique de la soci\u00e9t\u00e9 primitive est donc aux antipodes de l\u2019ir\u00e9nisme, externe, et du convivialisme, interne. Pour autant, une th\u00e9orie critique de la conflictualit\u00e9 intracommunautaire ne doit pas succomber \u00e0 un pan-pol\u00e9misme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 ou indiff\u00e9renci\u00e9. Au sein des soci\u00e9t\u00e9s premi\u00e8res, il s\u2019agit bien de <em>canaliser<\/em> la violence en la dirigeant vers l\u2019ext\u00e9rieur et en la contenant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Vengeance et violence sont expuls\u00e9es hors du groupe propre.<\/p>\n<p>Reste que l\u2019\u00e9change social entre amis ou alli\u00e9s peut \u00eatre affect\u00e9 par des rancunes accumul\u00e9es au cours du temps \u00e0 la suite d\u2019\u00e9ventuelles d\u00e9ceptions<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0: le sentiment d\u2019un \u00e9change in\u00e9quitable, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre, voire de part et d\u2019autre, peut alors \u00eatre \u00e0 la source d\u2019un ressentiment<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> qui affecte la confiance entre partenaires au point de menacer leur relation pacifique. Dans les <em>Argonautes du Pacifique occidental<\/em> (1922), Malinowski d\u00e9crit \u00e0 plusieurs reprises des sc\u00e8nes ambigu\u00ebs o\u00f9 la rencontre pacifi\u00e9e de l\u2019\u00e9change intertribal qu\u2019est la <em>kula<\/em> est impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019une atmosph\u00e8re de fiert\u00e9 agressive, sans impliquer pour autant d\u2019\u00e9l\u00e9ment pol\u00e9mique<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0: par contraste, trois g\u00e9n\u00e9rations auparavant, les indig\u00e8nes auraient \u00e9t\u00e9 arm\u00e9s de boucliers et de lances, arborant des \u00ab\u00a0armes sculpt\u00e9es\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Dans <em>La chronique des Indiens Guayaki<\/em> (1972), Clastres indique ce m\u00eame danger que l\u2019\u00e9change matrimonial puisse \u00e0 terme d\u00e9clencher un conflit arm\u00e9 si le don n\u2019est pas \u00e9quilibr\u00e9 par un contre-don \u00e9quivalent\u00a0: la gestuelle guerri\u00e8re des protagonistes qui donnent une femme constitue un avertissement social adress\u00e9 aux alli\u00e9s exogamiques que l\u2019\u00e9change doit \u00eatre \u00e9quitable<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Mais il y a un danger encore plus grand pour la communaut\u00e9 primitive. La violence peut exploser au sein du groupe, en particulier lors de beuveries\u00a0: c\u2019est une bonne occasion de laisser les ranc\u0153urs \u00e9clater dans des rixes auxquelles les jeunes hommes se livrent volontiers\u00a0; s\u2019ils sont ainsi violents, explique Clastres, c\u2019est qu\u2019ils veulent dominer hi\u00e9rarchiquement les autres<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. C\u2019est pourquoi il faut <em>canaliser<\/em> la violence des jeunes hommes par des rites et la d\u00e9tourner du groupe gr\u00e2ce \u00e0 la guerre ritualis\u00e9e. Or ce n\u2019est plus possible chez les Guayaki. Quel est donc le destin pulsionnel du <em>d\u00e9sir de violence<\/em> au sein de ce groupe primitif en pleine d\u00e9composition\u00a0?<\/p>\n<p>Dans sa <em>Chronique des Indiens Guayaki<\/em>, l\u2019ethnologue mentionne de nombreux assassinats au sein du groupe, le plus souvent des filles, alors m\u00eame que les Ach\u00e8 d\u00e9testent la violence et aiment leurs enfants. Il est tr\u00e8s discr\u00e8tement question de la mort de cette jeune femme qui avait refus\u00e9 d\u2019\u00eatre scarifi\u00e9e<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Il y a donc bien de la violence au sein du groupe\u00a0: ce qui contredit le sch\u00e9ma convivialiste d\u2019un don contre don bon enfant au sein du groupe et d\u2019un commerce ir\u00e9nique entre groupes alli\u00e9s. Il y a l\u00e0 un paradoxe d\u2019autant plus criant que ces assassinats contribuent manifestement \u00e0 l\u2019autodestruction du groupe\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0Profonde est la douleur de Jakugi, pas moins que celle dont fut tortur\u00e9 Rambiangi. Celui-ci l\u2019a abolie en vengeant son <em>tuty<\/em> dans le meurtre. \u00c0 son tour Jakugi rumine le m\u00eame projet\u00a0; il lui faudra venger. Pourquoi la mort d\u2019un enfant doit-elle sanctionner la mort d\u2019un autre\u00a0? Ils ne sont pourtant pas des grandes personnes et leur <em>ove<\/em> n\u2019a pas besoin, comme celui d\u2019un chasseur, de compagnie pour s\u2019en aller. Les Ach\u00e8 l\u2019affirment d\u2019ailleurs\u00a0: pas de <em>jepy<\/em> pour un <em>kromi<\/em>. Qui donc alors Rambiangi a-t-il veng\u00e9\u00a0? Et qui Jakugi s\u2019appr\u00eate-t-il \u00e0 venger\u00a0? Moins sans doute le premier son neveu et le second son \u201ffils\u201d, que la commune blessure dont il souffre. <em>Chono<\/em> [leur dieu] et les <em>Beeru<\/em> [les Blancs] poussent les Ach\u00e8 jusqu\u2019au-del\u00e0 de la douleur. Leur compagne la plus fid\u00e8le, c\u2019est, de plus en plus, la mort. Pourquoi Chono a-t-il foudroy\u00e9 la \u201ft\u00eate tendre\u201d, sinon pour signifier qu\u2019il ne veut plus laisser les Ach\u00e8 exister\u00a0? \u00c0 quoi bon d\u00e8s lors s\u2019obstiner \u00e0 la lutte, et aider les <em>kromi<\/em> \u00e0 grandir, puisque Chono lui-m\u00eame les tue\u00a0? Parfois les Ach\u00e8 se sentent perdus, on devient fou dans un tel d\u00e9nuement. Plus rien devant soi que la mort. Les hommes tuent des enfants, ils se d\u00e9truisent. C\u2019est le malheur indien, la f\u00eate tragique de leur fin.<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0\u00bb<\/pre>\n<p>Tout est dit, mais il faut bien comprendre ce qui se joue dans ce drame collectif d\u2019une tribu o\u00f9 les hommes tuent leurs enfants pour <em>se venger de la souffrance<\/em> qu\u2019ils \u00e9prouvent, alors m\u00eame qu\u2019ils ne sont pas violents en g\u00e9n\u00e9ral. Il y a bien une certaine <em>brutalit\u00e9<\/em> des hommes envers les femmes, et en particulier des maris envers leur \u00e9pouse<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, mais les hommes n\u2019en montrent aucune envers les enfants<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0: il n\u2019y a pas non plus de violences entre enfants, ni de viol des femmes<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>, celles-ci s\u2019imposant face aux hommes \u00e0 la faveur du <em>sex ratio<\/em><a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. Il y a de surcro\u00eet un respect animiste des animaux qui sont certes tu\u00e9s, mais qu\u2019il faut respecter pour \u00e9viter leur <em>vengeance<\/em> qui se traduirait par une agression mortelle<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. Pourtant, ce cas de figure indique <em>a<\/em> <em>contrario<\/em> la motivation des assassinats d\u2019enfants au sein du groupe\u00a0: il s\u2019agit de <em>se venger<\/em>\u2026 Mais de quoi et de qui\u00a0?<\/p>\n<p>Il leur faut venger une mort impromptue, celle de l\u2019enfant foudroy\u00e9<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> et des deux autres morts qui s\u2019ensuivent. Or, c\u2019est le premier constat \u00e0 faire, la violence \u00e9prouv\u00e9e comme vengeance est de prime abord <em>subie <\/em>ou<em> re\u00e7ue<\/em> avant d\u2019\u00eatre <em>rendue<\/em>. La raison de la violence est le d\u00e9sir de vengeance \u00e9prouv\u00e9 comme n\u00e9cessit\u00e9 face aux forces des \u00e2mes errantes auxquelles il faut r\u00e9pondre. Chez les Guayaki, les forces mauvaises \u00e0 \u00e9carter<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a> sont des puissances invisibles, par exemple \u00e0 l\u2019origine de la foudre qui s\u2019abat (du fait de la haine de Chono)<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>\u00a0: c\u2019est la violence des \u00e9l\u00e9ments (sur)naturels <em>ou<\/em> des \u00e2mes errantes. Car l\u2019esprit m\u00e9chant des morts (<em>ianve<\/em>)<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a> est en qu\u00eate d\u2019un compagnon pour \u00e9viter la solitude de la mort\u00a0: le fils est venu chercher sa m\u00e8re<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>, ou la m\u00e8re son fils, en prenant la forme du jaguar d\u00e9vorateur ou cannibale, qui s\u2019av\u00e8re d\u2019ailleurs providentiel<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a> puisqu\u2019il \u00e9vite au groupe de tuer la vieille<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. Reste que le cycle de la vendetta ne s\u2019arr\u00eate jamais\u00a0: comparable \u00e0 un cercle fatal qui contamine<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>, cette guerre incessante des morts contre les vivants<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a> serait une figure de l\u2019agonie (du groupe) comme destin m\u00eame de la mort violente qui frappe douloureusement le groupe. Tous les accidents ou maladies \u00e9tant v\u00e9cus comme des vengeances \u00e0 venger, il faut venger toute mort par une autre mort en s\u2019appuyant sur la col\u00e8re, masculine, pour r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre, pendant que les femmes pleurent \u2013\u00a0\u00ab\u00a0c\u2019est leur r\u00f4le\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 en raison de cet ennemi surhumain qui s\u2019en prend au groupe\u00a0: la vie enti\u00e8re du monde s\u2019est faite hostile. Personne n\u2019est coupable de ce processus en cours qui renvoie \u00e0 <em>un fait historique<\/em>\u00a0: les Ach\u00e8 s\u2019entre-d\u00e9truisent\u00a0; par contraste avec la joie de tuer l\u2019ennemi<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>, il s\u2019agit alors de s\u2019infliger \u00ab\u00a0\u00e0 son tour\u00a0\u00bb un coup mortel pour effacer le malheur en tuant une fille aim\u00e9e de son p\u00e8re, alors m\u00eame qu\u2019aucune violence n\u2019habite le vengeur. Ce serait <em>comme si<\/em> la cause de la violence \u00e9tait refoul\u00e9e dans la col\u00e8re humaine \u2013\u00a0d\u2019\u00eatre mortel au monde\u00a0\u2013 comme relais de l\u2019agressivit\u00e9 naturelle. L\u2019ethnologue d\u00e9couvre, chez les Guayaki, la v\u00e9rit\u00e9 primitive de la vengeance comme contrepoids \u00e0 la souffrance \u00e9prouv\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<pre>\u00ab\u00a0La \u201fvengeance\u201d, c\u2019est, chez les Guayaki, le contrepoids des choses, le r\u00e9tablissement d\u2019un \u00e9quilibre provisoirement rompu, la garantie que l\u2019ordre du monde ne subira pas de changement. De quoi le <em>jepy <\/em>\u2013\u00a0le venger\u00a0\u2013 est-il vengeance\u00a0? De tout \u00e9v\u00e9nement, positif ou n\u00e9gatif, nuisible ou b\u00e9n\u00e9fique qui, issu du monde des choses et du monde des hommes, est susceptible d\u2019introduire, dans la communaut\u00e9 des Ach\u00e9 un surplus ou d\u2019y ouvrir un manque. Soumettre \u00e0 la r\u00e8gle les choses et les \u00eatres, tracer ou d\u00e9celer pour toute d\u00e9viation la limite de son d\u00e9ploiement, maintenir une et sereine la figure parfois mouvante du monde\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>.<\/pre>\n<p>La violence subie en raison d\u2019un coup du sort compris comme vengeance est exerc\u00e9e en retour comme contre-coup conforme \u00e0 la logique du don contre don\u00a0: c\u2019est, \u00e0 l\u2019origine (et au terme de l\u2019\u00e9change de coups), une souffrance humaine \u00e0 endurer pour supporter la violence de la vie, mortelle, et donc tout autant la souffrance de la mort qui sanctionne la vie mortelle au monde. Malgr\u00e9 leur enracinement \u00e9ventuel dans l\u2019agressivit\u00e9 des grands primates, les violences premi\u00e8res seraient de ce fait<em> proprement<\/em> humaines en raison de leur rapport \u00e0 la souffrance provoqu\u00e9e par la violence de la vie\u00a0: quelle qu\u2019en soit la forme, depuis les Achuar r\u00e9ducteurs de t\u00eate jusqu\u2019aux Tupi-Guarani cannibales en passant par les scalps et les tortures inflig\u00e9es aux guerriers ennemis pour se venger et les effrayer, sans parler des captures de femmes, <em>la violence<\/em> appara\u00eet <em>en r\u00e9action de vengeance \u00e0 la souffrance subie<\/em>. Pourtant, la violence primitive resterait en quelque sorte \u00e9quitable\u00a0!<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Pierre Clastres, <em>Recherches d\u2019anthropologie politique<\/em> (1980), p.\u00a0234.<br \/><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Pierre Bourdieu, <em>Le sens pratique<\/em>, Minuit, 1980, p.\u00a0167-171 <em>vs<\/em> p.\u00a0179-182.<br \/><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Claude L\u00e9vi-Strauss, <em>Tristes tropiques<\/em> (1955), Plon, \u00ab\u00a0Terre humaine\/poche\u00a0\u00bb, 1972, p.\u00a0358-360.<br \/><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Bronislaw Malinowski, <em>Argonauts of the Western Pacific<\/em> (1922), New York, E. P.\u00a0Dutton, 1961, p.\u00a044-45\u00a0; trad. fr. par A. et S. Devyver, <em>Les Argonautes du pacifique occidental<\/em>, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0Tel\u00a0\u00bb, 1989, p.\u00a0101-102.<br \/><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0154, trad. fr. p.\u00a0215.<br \/><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Clastres,<em> Chronique des Indiens Guayaki<\/em> (1972), p.\u00a0183.<br \/><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Clastres, <em>Recherches d\u2019anthropologie politique<\/em> (1980), p.\u00a0243-244.<br \/><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0152-153. <a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0207.<br \/><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Pierre Clastres,<em> Chronique des Indiens Guayaki<\/em> (1972), p.\u00a0203.<br \/><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0191-192. <a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0167. <a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0172.<br \/><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0127-128, p.\u00a0199 &amp; p.\u00a0217. <a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0204. <a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a037.<br \/><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0204. <a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0101. <a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0100. <a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0100.<br \/><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a099. <a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0209. <a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0101. <a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a0208. <br \/><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0178.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u0153uvre de Pierre Clastres fait \u00e9poque, \u00e0 mon sens, dans une double perspective: l&#8217;analyse de la politique primitive qui habite, inconsciemment, la vie sociale des sauvages et, corr\u00e9lativement, la r\u00e9flexion &hellip; <a href=\"https:\/\/www.per-turbas.fr\/index.php\/polis\/clastres-politique\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Clastres&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4441,"parent":53,"menu_order":1,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-211","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - 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