Misère de l’anti-complotisme

Modèle anti-complotiste des conspirations d’intérêts

Il y a bien quelque chose comme une conspiration d’intérêts alarmistes qui a permis d’activer un programme de lutte contre l’épidémie de coronavirus qui s’est rapidement avéré disproportionné et tendancieusement orienté vers la vaccination de l’ensemble de la population. Mais, et c’est le seul point à concéder à Popper, ce serait une erreur et même une faute d’y voir un plan consciemment élaboré et réalisé par des acteurs mondiaux qui se concerteraient et s’accorderaient sur un tel programme global de soumission à leurs intérêts économiques et financiers des domaines vitaux de la santé et de l’alimentation, de l’éducation et de tout le reste. Il faut renoncer à ce modèle théâtral de la mise en scène, pour la galerie, d’une tragédie shakespearienne, dont les échanges et les effets seraient prévus par un groupe de scénaristes omniscients et contrôlés en coulisses par toute une cohorte de sous-fifres généreusement payés. La misère du complotisme d’extrême droite consiste précisément à dénoncer le mondialisme en invoquant un tel schéma, monolithique et simpliste : la planification cynique, par des agents mondiaux tout-puissants, de la destruction des valeurs et des intérêts culturels des nations. Et, en contrecoup, la misère de l’anti-complotisme, au service des grands de ce monde, consiste à s’arc-bouter sur ce modèle simpliste pour nier et dénier l’existence d’un processus globalitaire, dont la gestion globalisée de la crise sanitaire mondiale sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé ne constitue qu’un élément parmi d’autres, au même titre que la gestion globalisée, sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce, de la circulation des capitaux et de ses conséquences de par le monde (crises financières mondiales et conflits économiques, etc.), sans parler des plans de lutte contre le réchauffement climatique.

Il faut changer de paradigme pour penser la mise en place de la gouvernance mondiale, dont l’apparition, lors du spectacle des grands sommets à Davos ou ailleurs (G 7, G 20 etc.), n’est qu’une mise en scène, trompeuse dans le sens où cette représentation donne l’impression que tout se passe en coulisses et, donc, que toutes les décisions importantes sont sciemment et secrètement prises dans les arcanes du pouvoir. C’est confondre la cristallisation finale du processus de décision et ce processus, pour part aléatoire et même chaotique, qu’il conviendrait de penser, avec Deleuze et Guattari, comme une sorte de réseau rhizomique en amont de la structure pyramidale qui apparaît au vu et au su de tout le monde. Dans les réseaux souterrains de la gouvernance mondiale, les convergences se font et se défont, comme dans l’ensemble de la société, par liaisons et déliaisons d’intérêts, sans que les agents de la circulation des idées et des programmes ne puissent avoir pleinement conscience des tenants et des aboutissants du processus global : ils n’en perçoivent que la surface idéologique ou l’avantage substantiel que peut leur rapporter leur collaboration à telle entreprise et/ou leur investissement (financier, économique, énergétique, etc.). La théorie critique de la société se doit d’élaborer un tel modèle rhizomique pour rendre compte non seulement du processus globalitaire, mais de l’ensemble des processus de décision à tous les niveaux (supranational, continental, régional, national, local), sans réduire ces processus réels à des procédures institutionnelles. Le schéma complotiste est ainsi tout autant récusé que la critique de la théorie conspirationniste de la société que Popper impute au marxisme, avec pour conséquence de se rendre aveugle aux activités et aux manœuvres des groupes d’intérêt à tous les niveaux de la société globalisée.

En contrepoint du modèle de société qui vient d’être esquissé, la théorie critique se doit de penser l’espace public et privé de la circulation des idées et de la formation des opinions à une époque qui se singularise, d’une part, par la production industrielle d’informations et de désinformations à destination des agences de presse et, d’autre part, par la surproduction de sens et de non-sens au sein des réseaux “sociaux” mondialisés. La situation actuelle offre ainsi un parfait exemple de la dialectique des Lumières qu’Adorno et Horkheimer diagnostiquent comme un symptôme majeur de la crise des Temps modernes. L’injonction officielle de se soumettre par principe à l’argument d’autorité se réclame de la raison et, en contradiction avec la réalité antisociale du système capitaliste, le discours hégémonique que tiennent les autorités politiques, médiatiques et médicales, invoque même l’obligation morale et sociale d’être solidaire pour extorquer le consentement des gens à des mesures liberticides et nuisibles à leur santé.

Il faudrait analyser tous les paralogismes qui structurent le récit politico-médiatique de la crise sanitaire, comme la confusion entretenue entre croire et savoir. Il conviendrait de noter tous les amalgames idéologiques : par exemple, celui entre “antipass” et “antivax”, alors même que l’appellation contrôlée de “vaccin” est contestée à propos de la technique d’immunisation par une nouvelle génération d’injections géniques[1]. À cet égard, l’invocation du complotisme n’est qu’un moyen parmi d’autres de discréditer un discours raisonné et raisonnable en l’assimilant à des élucubrations irrationnelles. Un peu de retenue ! Quelle commune mesure y a-t-il entre les visions délirantes des illuminés qui dénoncent les manigances des illuminati ou du deep state, dans la lignée bien connue des fantasmes sur le prétendu protocole de Sion, et les analyses éclairées qui prétendent énoncer des doutes documentés sur la pertinence de la gestion protocolaire de la crise sanitaire ? Car on a bien affaire à une biopolitique médicale qui semble suivre un protocole fixé par l’instance supranationale de l’Organisation mondiale de la santé en réponse à une pathologie qui, de surcroît, est mal nomenclaturée (SARS-cov-2) en raison d’une focalisation sur la détresse respiratoire : le symptôme final consécutif aux coagulations en chaîne provoquées par l’inflammation initiale par le virus, et ce alors même qu’il était possible de soigner les patients par un cocktail allopathique d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques, sans parler de la large gamme naturopathique des antiviraux et d’anti-inflammatoires naturels. Il faudra revenir un jour sur cette biopolitique protocolaire. Pour l’instant, il suffit de rappeler que la simple évocation d’une solution alternative à la vaccination préventive est immédiatement décriée comme relevant du charlatanisme, tout comme l’invocation de Big Pharma et la mention des collusions d’intérêts, qui résultent de la collaboration rémunérée des experts et des universitaires aux programmes de recherche de l’industrie pharmaceutique, sont idéologiquement disqualifiées comme complotistes.

*

Désormais partie intégrante du discours politiquement correct qui complète et recouvre l’idéologie dominante, l’anti-complotisme qui circule dans les allées du pouvoir et dans les bureaux des rédactions a pris le relais de l’anti-populisme de l’élite politico-médiatique, et il a même pris les couleurs d’un antifascisme d’apparat, de façon à pouvoir dénoncer et insulter la masse des opposants prétendument irresponsables à la biopolitique actuelle en leur imputant une intenable position et/ou une posture caricaturale. Contribuant à effacer la ligne de démarcation entre théories du complot et contestation légitime des conspirations d’intérêt[2], ce discours anti-complotiste qui se propage de manière contagieuse a pour fonction de faire diversion en provoquant procès d’intention et polémiques stériles[3]. Ce faisant, l’anti-complotisme des autorités en tout genre qui défilent sur les plateaux télévisuels fait des misères à l’esprit critique des Lumières en usant et abusant sans discernement de l’argument d’autorité. Comment un virologue ou épidémiologiste sans expérience clinique peut-il prétendre réfuter l’efficacité des prescriptions médicales d’un infectiologue de renommée mondiale qui dispose de données uniques en leur genre sur l’épidémie en question et sur son traitement pendant plus d’une année ? Quel titre de noblesse d’État donne le droit à la rédaction d’un journal de reprocher à un sociologue d’avoir outrepassé son domaine de compétence ?

À cet égard, on est en droit de se demander si Bourdieu aurait été autorisé par l’actuelle police de la pensée à allumer des contre-feux sur la télévision ou sur la domination masculine… ou si Kant le serait-il actuellement à disserter sur le conflit de la Faculté de philosophie avec la Faculté de médecine ou de théologie, alors qu’il a été censuré à ce propos par le roi de Prusse en 1793[4]. Plus encore, on s’étonne que des journalistes patentés, qui se déclarent « spécialiste en santé”, ne rendent pas publics les titres universitaires qui les autorisent à juger du sérieux des énoncés scientifiques d’infectiologues ou d’anthropologues de la santé. Ce serait pourtant un bon moyen de contenir les anathèmes anti-complotistes et autres déclarations à l’emporte-pièce que des incompétents notoires ne se gênent pas de diffuser dans le cirque virtuel pour entraver toute discussion à travers l’expression “pseudo-démocratique” de leurs opinions inconsidérées. Fort heureusement, le ridicule ne tue pas les polémistes qui, de mauvaise foi, veulent continuer à confondre élucubrations complotistes et hypothèses subversives sur des conspirations d’intérêts dont il eût fallu proposer une analyse critique.

notes

[1] Voir, à ce propos, l’explication du Criigen.

[2] De même que l’anti-populisme élitaire a pu provoquer, en réaction, la revendication d’une forme de populisme qui prend fait et cause pour le peuple contre l’élite, de même l’accusation de complotisme peut amener à défendre le principe de la contestation subversive en effaçant tactiquement la différence entre théories subversives sur des complots effectifs et élucubrations complotistes : voir, par exemple, le débat organisé, le 3 juin 2020, sur la RTS dans l’émission infrarouge sous le titre « Quel vaccin contre le complotisme ? ». Au cours de ce débat, S. Nieguez, un neuroscientifique spécialiste de la théorie du complot, après avoir expliqué que le complotiste fait des recherches par lui-même et prétend tout vérifier par lui-même, décrète contre Kant qu’il est désormais prouvé (dixit) qu’il est impossible de penser par soi-même… sans se rendre compte qu’il confond la faculté critique de penser par soi-même (les données et les connaissances fournies par d’autres) et l’illusion de pouvoir penser à partir de soi-même, tout seul (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas des complotistes qui se communiquent allègrement leurs hypothèses délirantes).

[3] Sur l’activité de ces belles âmes toujours promptes à polémiquer en diabolisant leurs adversaires, je me permets de renvoyer à mon essai sur La politique ou la guerre ? (2021).

[4] Voir ma présentation de la traduction de l’ouvrage de Kant intitulé Le Conflit des Facultés et autres textes de Kant sur la révolution (2015).

2 thoughts on “Misère de l’anti-complotisme”

  1. attention aux affirmations infondées et non documentées : “le symptôme final consécutif aux coagulations en chaîne provoquées par l’inflammation initiale par le virus, et ce alors même qu’il était possible de soigner les patients par un cocktail allopathique d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques, sans parler de la large gamme naturopathique des antiviraux et d’anti-inflammatoires naturels”.

Leave a Reply

Your email address will not be published.