Misère de l’anti-complotisme

Lumières sur le complotisme

Les lumières sur les théories du complot sont dispensées par la Commission européenne sous la forme d’un guide anti-complotiste qui semble forgé sur le modèle d’un manuel d’anti-radicalisation islamiste ou sectaire.

Le complotisme comme forme de sectarisme ?

En France également, le service interministériel en charge de lutter contre l’emprise sectaire traite sous la même catégorie, bien que de manière très nuancée, des saisines concernant des mouvances religieuses (bouddhisme, islam dit radical, etc.) ou spiritualistes (néo-chamanisme, yoga, etc.), des régimes alimentaires (véganisme), des écoles ou des médecines alternatives, et « le développement du phénomène sectaire » consécutif à la crise sanitaire : « le récit d’un supposé complot des pouvoirs publics en lien avec l’industrie pharmaceutique » répondrait à l’anxiété provoquée par un « danger insaisissable ». Si les 120 signalements permettent de constater qu’il y a un « regain des courants apocalyptiques qui voit dans la pandémie un signe et une confirmation de l’imminence de la fin des temps », ce sont surtout « les mouvements ou les personnalités qui s’opposent à la médecine scientifique qui ont trouvé de nouveaux arguments pour séduire » :

« Sur l’année 2020, on observe que la crise sanitaire a élargi l’audience de discours conspirationnistes apocalyptiques et une évolution de plusieurs leaders vers un discours politique subversif et un appel à des actions. Des connexions s’établissent avec quelques personnalités issues du mouvement des gilets jaunes, des ultra-verts et l’ultra-droite. (La mouvance de l’ultragauche semble moins concernée par ces thématiques apocalyptiques). Cette tendance s’illustre particulièrement avec l’apparition du phénomène QAnon. […] D’autres groupes mêlent à la fois un activisme politique contestataire pouvant aller jusqu’à prôner la déstabilisation de l’État, mais également la promotion de discours anti-masques et anti-vaccins et la mise en exergue de pratiques alternatives de santé. » [Rapport d’activité 2018-2020 de Miviludes, p. 90-91, cf. p. 28].

Le rapport évoque, à juste titre, la nécessité d’étudier plus précisément ce mélange des genres. L’enjeu –*pour une théorie critique de l’anti-complotisme –, ce serait de trouver des critères qui permettent d’éviter la confusion entre les élucubrations complotistes du type QAnon et la construction rationnelle de discours subversifs contre l’État ou contre la doctrine dominante en matière de santé. À cet égard, le discours apocalyptique (tenu notamment par Femmes internationales murs brisés ou par les témoins de Jéhovah : cf. p. 75 vs p. 79), la soumission inconditionnée à un gourou charismatique ou encore le postulat de forces occultes et la psychopathologie paranoïaque au cœur de la rhétorique complotiste de groupes collapsologistes, tous ces éléments devraient permettre de tracer une ligne de démarcation, à l’instar de l’analyse proposée par Richard Hofstadter dans son ouvrage sur The paranoid style in American politics (1964)[1]. Mais, face à l’emprise sectaire sur des esprits vulnérables, l’amalgame entre le discours politique de groupes contestataires ou extrémistes (cf. p. 89) et la logorrhée délirante s’impose comme nerf de la contre-propagande pour contrer la propagande subversive et… diffamer la contestation rationnelle de l’interprétation dominante de la crise sanitaire. Dans le rapport d’activité 2021 de Miviludes (publié en novembre 2022), un sociolologue de l’EHESS dénonce l’incapacité de débattre des anti-pass/vax et leur rupture avec les valeurs universelles du droit et de la raison qui mène à l’adhésion à des « théories fumeuses et non étayées scientifiquement » (p. 187-188). Dans ces conditions, on comprend que les corona-sceptiques puissent être systématiquement qualifiés de complotistes.

La vision complotiste du monde

Même si cela paraît étrange au premier abord, il y a en ce sens une certaine logique à ce que le guide officiel de l’anti-complotiste financé par la Commission européenne soit inséré dans le programme de lutte contre la désinformation à propos de l’épidémie de coronavirus. Pourtant, il est inspiré par trois manuels qui portent sur les théories du complot en général. Stephan Lewandowsky & John Cook, dans The Conspiracy Theory Handbook (mars 2020), se focalisent sur l’exemple pertinent du climato-scepticisme. Publié la même année par les mêmes auteurs, en “consensus” avec une vingtaine d’universitaires, The Debunking Handbook finit son analyse sur ce même exemple. Élaboré par COMPACT (Comparative Analysis of Conspiracy Theories), un réseau de recherche composé de 150 universitaires que finance l’Union Européenne, le Guide des théories du complot (mars 2020) co-signé par Michael Butter ne se réfère pas plus au prétendu complotisme des corona-sceptiques : en revanche, il donne l’exemple pertinent des prétendus complots que francs-maçons ou illuminati, communistes ou juifs fomenteraient depuis bien longtemps déjà pour dominer le monde (p. 5), avant de conclure au lien existant entre populisme et complotisme en raison du simplisme de l’opposition entre élite et peuple (p. 9-10).

La doctrine officielle de l’anti-complotisme semble ainsi faire bon ménage avec l’anti-populisme des élites universitaires et politico-médiatiques pour allégrement assimiler toute théorie critique du système social et toute « contestation de la pensée consensuelle » à un récit conspirationniste. Ayant écarté l’approche psychopathologique sous le prétexte que la croyance en de telles théories est très répandue (sic), tout en y voyant un « moyen de se distinguer de la masse des gens » qui serait attrayant pour l’identité personnelle et politique des croyants (p. 6-7), les auteurs peuvent dénoncer l’instrumentalisation politique de la rhétorique conspirationniste (p. 10), et s’inspirer des techniques d’anti-radicalisation contre l’extrémisme politique (p. 15), pour inviter à combattre la propagation de rumeurs conspirationnistes sur un virus, par exemple, ou du « déni conspirationniste de l’efficacité et de la sécurité des vaccins », de trois manières (p. 12-14) : confiner (bloquer en refusant de partager sur les réseaux sociaux) ; inoculer (avertir de manière préventive contre le mensonge imminent) ; démystifier (réfuter et corriger en prouvant les erreurs ou en assénant des faits plutôt qu’en ridiculisant). En somme, il s’agirait de se laisser vacciner contre une dangereuse pathologie mentale.

Le premier à en avoir parlé, Popper (p. 4), inspire la conception de la société et de l’histoire qui fournit l’antidote à cette croyance conspirationniste qui postule que « rien n’arrive par hasard » dans la mesure même où « un groupe d’agents maléfiques, les conspirateurs, orchestrent secrètement tout ce qui arrive », de sorte que « les événements historiques sont toujours le résultat d’un complot délibéré, plutôt que le fruit de facteurs sociaux impersonnels et d’effets structurels » (p. 3) : « en rupture avec les sciences sociales modernes qui soulignent l’importance de la coïncidence, de la contingence et des conséquences imprévues », ces théories du complot expliquent « l’événement important – voire le cours entier de l’histoire – en termes de planification d’une cabale puissante mais cachée » (p. 11), qui manœuvre en coulisses depuis des siècles pour contrôler tous les événements (p. 5) ; alors que les véritables conspirations, révélées par des lanceurs d’alertes ou des médias, impliquent peu de monde, ont un objectif limité et aboutissent généralement à des conséquences non prévues par les conspirateurs (comme la guerre civile déclenchée par l’assassinat de César), par contraste, « tout se déroule selon les plans des conspirateurs » dans le cas de ces « théories du “système” ou super-complot », extravagant et compliqué, qui repose sur la conjecture extrêmement spéculative d’un impossible scénario impliquant des milliers d’acteurs (p. 5-7).

[1] Voir l’extrait de cet ouvrage publié dans Le Monde diplomatique de septembre 2012 sous le titre Le style paranoïaque en politique : « Le trait distinctif du discours paranoïaque ne tient pas à ce que ses adeptes voient des complots çà et là au cours de l’histoire, mais au fait que, à leurs yeux, une “vaste” et “gigantesque” conspiration constitue la force motrice des événements historiques. L’histoire est une conspiration, ourdie par des forces dotées d’une puissance quasi transcendante et qui ne peuvent être vaincues qu’au terme d’une croisade sans limites. L’adepte du discours paranoïaque appréhende l’issue de cette conspiration en termes apocalyptiques. »

2 thoughts on “Misère de l’anti-complotisme”

  1. attention aux affirmations infondées et non documentées : “le symptôme final consécutif aux coagulations en chaîne provoquées par l’inflammation initiale par le virus, et ce alors même qu’il était possible de soigner les patients par un cocktail allopathique d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques, sans parler de la large gamme naturopathique des antiviraux et d’anti-inflammatoires naturels”.

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