Misère de l’anti-complotisme

À Roxanne et à toutes les autres
victimes de l’obligation vaccinale

Les noms d’oiseaux volent de tout bord sur les contestataires de la gestion de la crise sanitaire, une insulte domine : complotistes ! On retrouve l’atmosphère détestable qui entourait le mouvement des gilets jaunes, pour part taxés d’antisémitisme et situés à l’extrême droite. À l’époque, je n’avais vu aucun élément attestant ce diagnostic dans les cortèges. Ce n’est pas plus le cas à présent. À Nice le 7 août 2021, à Dijon le 14 août, à Strasbourg les 21 et 28 août, il y avait une ou deux croix de Lorraine et d’innombrables drapeaux français associés à de multiples références à 1789, en particulier la devise républicaine et le bonnet phrygien : la Marseillaise a été entonnée à plusieurs reprises, tout comme le slogan « Liberté » a été scandé sans relâche. Que vaut mon témoignage documenté par des vidéos ? Pas grand-chose… Tout jugement peut aisément être disqualifié comme subjectif et les vidéos discréditées comme des montages partisans. Toute la Toile fourmille de témoignages et d’analyses contradictoires sur tout et n’importe quoi ! C’est tout le problème au cœur de la démocratie d’opinion : qu’est-ce qui prouve quoi que ce soit ?

Comme il est difficile de produire une preuve en bonne et due forme, surtout dans un article publié dans un journal d’opinion, la démonstration est la plupart du temps court-circuitée par un argument d’autorité, bien souvent conforté par son corollaire et son contraire : l’argument ad hominem qui jette le discrédit sur l’adversaire honni. À l’heure actuelle, le problème est redoublé par la complexité et la technicité des questions abordées : du débat scientifique autour des coronavirus à la discussion médicale sur les remèdes à y apporter, en passant par les controverses sur l’interprétation des données statistiques qui permettent d’étayer le diagnostic de la crise sanitaire, sans parler des polémiques sur l’efficacité de la vaccination et sur les dangers des “vaccins” de type génique. Le citoyen lambda est bien obligé de croire ce que les autorités compétentes disent du variant alpha ou delta. Tout est affaire de crédit et de confiance dans les autorités, qu’elles soient politiques (gouvernement, union européenne, organisation mondiale de la santé), scientifiques (conseil scientifique sur le covid 19, santé publique France, institut pasteur, etc.), ou même morales (le pape, par exemple, qui vient d’enjoindre à se faire vacciner au nom de l’amour du prochain). Or toutes ces autorités semblent être en accord sur le diagnostic de la crise et son traitement, à l’exception de personnalités controversées, comme Trump et Bolsonaro, qui servent à satiété d’épouvantail pour conjurer la contestation de ce qui peut passer pour un consensus scientifique et politique mondial. Adepte du climato-scepticisme, Trump fait d’autant plus l’unanimité contre lui que nombre de ses partisans ont adhéré à l’élucubration extravagante de la secte QAnon qui dénonçait un complot pédophile et sataniste du deep state contre le président. Ce qui ne manque pas d’alimenter l’idée que la contestation du discours dominant sur la crise sanitaire vient d’une extrême droite prompte à céder au complotisme démentiel.

En contrepoint de l’argument d’autorité qui postule l’existence d’un corona-consensus, pour refouler toute réflexion critique sur le sujet, il ne reste donc plus qu’à discréditer les corona-sceptiques en les traitant de complotistes ancrés à l’extrême droite. Désormais, il y a même des instituts auto-proclamés “indépendants” qui vérifient les assertions pour contrecarrer l’avalanche d’informations fabriquées de toute pièce (fake news) dont les complotistes raffolent. Le jugement de ces sites qui se targuent, comme les journalistes, d’être au service démocratique du public citoyen est censé faire lui-même autorité, tout comme le jugement autorisé des scientifiques. Mais qui contrôle les contrôleurs ? Qui sont-ils et qui financent leur travail ? Sur quelle méthodologie se reposent les vérificateurs de données factuelles (fact checking), non seulement pour statuer sur un énoncé ponctuel, mais encore pour valider une hypothèse ou invalider une théorie à prétention scientifique qui interprète des données ? Quel sens forcément différent a ce même terme dans l’expression “théorie des complots” ? Quels sont les critères qui permettent de distinguer un véritable complot d’une invention complotiste ?

Sauf à vouloir sombrer dans la misère d’une dénonciation idéologique, il faudrait acquérir quelques lumières sur la théorie anti-complotiste qui autorise un spécialiste compétent à qualifier de complotiste un mouvement de contestation afin de le disqualifier. Il fut un temps où la critique de l’idéologie capitaliste, fasciste, etc. se présentait comme une discipline rigoureuse qui ne se commettait pas à ravaler le concept de fascisme au rang de simple insulte. À l’heure de la diffusion instantanée des paroles et des images, un mot suffit à discréditer une personne, la pancarte d’un manifestant apparaît comme un signe suffisant pour soupçonner du pire tout un mouvement collectif. En contrepoint de ce piteux procédé, l’épistémologie factualiste du fact checking, qui semble désormais régner dans certaines rédactions, nous ramène très loin en arrière : à l’époque d’une historiographie positiviste qui se focalisait sur les événements politico-diplomatiques pour mieux refouler l’importance des processus économiques et des mouvements sociaux que Marx avait su mettre en avant. Pourtant, tout journaliste devrait savoir qu’une théorie ne peut pas être tout simplement réfutée, sur le modèle du contre-exemple mathématique, par l’invocation d’un fait prétendument intangible. Car, dans tout modèle scientifique, en physique comme en sociologie, la construction théorique sert de cadre à l’interprétation des faits établis dans ce même cadre…

Comme Horkheimer l’a soutenu dans les années 1930, la Théorie critique de la société présuppose une théorie critique de la science. Car la crise que traversait alors la science à l’époque reproduisait les contradictions d’une économie capitaliste incapable de mettre fin à la misère en satisfaisant les besoins humains, alors que c’était parfaitement possible : la raison en était alors et en est toujours la soumission de la science, comme force productive, aux impératifs d’intérêts économiques. Mais le projet d’émanciper la production scientifique de son inféodation au Capital n’est plus d’actualité, à l’heure où la recherche scientifique au sein des universités est conditionnée par des financements privés. Une théorie critique de la technoscience doit donc identifier les agents qui collaborent à sa production, sans s’inquiéter de l’autorité dont ils disposent : évacuant l’hypothèse charitable d’une générosité désintéressée de la part de mécènes privés comme Bill Gates, il faut reconnaître l’influence que des fortunes colossales et des forces économiques, comme les laboratoires pharmaceutiques, exercent sur la configuration globalisée des politiques de santé publique, en particulier quant à la mise en place dans le monde de politiques de vaccination (contre la poliomyélite ou contre les coronavirus). Dans cette optique, il n’y a aucun complotisme à repérer la conspiration d’intérêts qui a présidé, depuis deux décennies, à la mise en place d’un plan mondial de lutte contre une pandémie qui a permis, dès 2020, la production d’un consensus politique et scientifique sur le diagnostic de la crise sanitaire et sur son traitement à travers la vaccination de tout le monde. Mais la production d’un tel consensus présuppose l’organisation institutionnelle de la censure de toutes les voix dissidentes. Au sein de ce dispositif qu’il convient d’analyser, la théorie anti-complotiste joue un rôle crucial.

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Il s’agit de le montrer en trois temps ponctués par un épilogue. Tout d’abord, il faut acquérir des lumières sur le complotisme, du moins tel qu’il est analysé du point de vue de la doctrine officielle de l’anti-complotisme élaborée à la demande de la Commission européenne. Or cette doctrine anti-conspirationniste repose sur la critique de la théorie collectiviste de la société que Karl Popper a formulée dans la seconde édition de The Open Society and Its Enemies (1952) pour réfuter Marx: corollaire de la misère de l’historicisme, la misère du conspirationnisme imputé à Marx par Popper n’équivaut pas à l’actuelle “théorie des complots”, tout en en fournissant la matrice doctrinale. Ce qui permet de montrer la misère de l’anti-complotisme lui-même, qui confond polémiquement  élucubrations irrationnelles, à propos d’un prétendu complot mondialiste, et hypothèses irrationnelles sur des conspirations d’intérêts (industriels, personnels, etc.), dont le dispositif est parvenu à déterminer la gestion globale de la crise sanitaire dans le monde depuis 2020, après avoir échoué à le faire en 2009. Sur la base de cet exemple, il est possible d’esquisser un modèle anti-complotiste des conspirations d’intérêts effectivement actifs au sein de la gouvernance mondiale, et ce en vue de poser un des jalons de la théorie critique de la société globalisée dont le monde a cruellement besoin…

2 thoughts on “Misère de l’anti-complotisme”

  1. attention aux affirmations infondées et non documentées : “le symptôme final consécutif aux coagulations en chaîne provoquées par l’inflammation initiale par le virus, et ce alors même qu’il était possible de soigner les patients par un cocktail allopathique d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques, sans parler de la large gamme naturopathique des antiviraux et d’anti-inflammatoires naturels”.

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